Duo de Sofia (roman)

Duo de Sofia

roman, éd. Janet-45, 2016, 313 pages

Extraits traduits du bulgare et présentés par Marie Vrinat-Nikolov

Duo de Sofia offre à ses lecteurs une promenade insolite dans Sofia, son underground, ses problèmes, ses habitants, grâce à une structure en puzzle qui mêle pseudo-interviews et témoignages, récits enchâssés, servie par une langue aux registres divers et une mystification maîtrisées avec brio, sur le fond de l'interrogation (qui demeure en suspens) : qui, au juste, a tué l'écrivain Konstantinov et pourquoi ?

"Sofia, aujourd'hui. Il y a un an, l'écrivain Yordan Konstantinov est trouvé assassiné dans le Parc de Boris. De son vivant, il a reçu plusieurs menaces de la part des nationalistes et patriotes. Personnalité contradictoire, Konstantinov laisse derrière lui un roman inachevé sur Sofia. Les éditions Janet-45 publient ce texte en y ajoutant un collage fait de quatre nouvelles écrites par l'écrivain, des interviews réalisées avec ses amis et des fragments de ses carnets. La question : qui a tué Yordan Konstantinov ? ne cesse de nous tarauder à chaque page. Le lecteur de ce livre peut y répondre par la voix de sa conscience." (extrait de la 4e de couverture)

 

Jeudi matin

Quatre heures du matin. Le téléphone sonne.

Je suis au travail à partir de dix heures. Je me réveille à huit heures et demie. Tous les matins. Je prends une douche. Je mets de l'ordre dans mes pensées sous le murmure de l'eau bien chaude. J'enfile sous-vêtements et vêtements. Chaque jour commence proprement.

Certaines personnes méditent. À quoi ça me servirait de méditer quand je peux laver le torrent de mes pensées grâce au filet d'eau ? Observer le torrent de mes pensées s'écouler dans les canalisations avec l'eau savonneuse. Nettoyer mon corps pour qu'il accueille les pensées du jour. C'est ça, ma méditation personnelle. Personne ne peut me l'enlever.

Biliana dort dans le lit à mes côtés.

Le téléphone ne cesse de sonner.

À quatre heures du matin, presque tout Sofia dort.

Quatre heures du matin, c'est le temps le plus mort. Les ivrognes, dans les rues, ont presque disparu. La plupart sont déjà ivres et sont allés se coucher. À quatre heures du matin, ou bien les gens dorment profondément ou bien ils commencent à s'endormir. L'exception, ce sont ceux qui travaillent. Et ceux qui partent travailler. Je n'en ai jamais fait partie. Durant les nuits, ou bien je suis un mari exemplaire, ou tout simplement un soûlard. Avant, je me considérais comme un homme de la nuit, mais lorsque le petit est né, je suis devenu du matin.

Notre fils, âgé de quatre ans, dort dans la chambre voisine.

N'y a-t-il personne pour décrocher ?

Biliana dort toujours d'un sommeil de plomb. Elle a du mal à se réveiller. Moi, je dors profondément, mais une fois réveillé, je ne peux pas me rendormir. Lorsque je me réveille en pleine nuit, je regarde des films, je lis. J'essaie d'endormir ma conscience par tous les moyens possibles. En général, j'y arrive au bout d'un long combat.

Je dois décrocher ce téléphone qui sonne.

Nous prenons toujours notre petit déjeuner tous les trois ensemble. Des tartines grillées. Parfois des céréales. Et on parle de nos trucs à nous. Ensuite, je me dirige vers mon boulot. Biliana a déjà conduit Bobby au jardin d'enfants. C'est moi qui vais le chercher le soir.

À quatre heures du matin, le réveil est une gifle, la conscience s'engourdit l'espace d'une seconde, avant qu'on ne se réveille réellement.

Le monde s'engourdit.

À cet instant, on est quelque part entre l'éveil et le sommeil. On erre dans cet espace trouble. On ne cherche même pas d'issue, on erre, tout simplement. Jusqu'à ce que le sommeil ne vous chasse à l'extérieur par une profonde inspiration.

Je décroche le téléphone.

Dans la journée, je travaille comme PR d'une boîte musicale. Je suis les infos. J'écris des communiqués de presse. J'aide les collègues. On publie une bonne musique. On organise des concerts. Durant les concerts, je suis au travail. J'aide en coulisses. J'accompagne les musiciens. Je surveille s'ils respectent tous leurs obligations. On me paie en plus. La plupart de mes amis sont de l'autre côté. Ils pensent qu'être dans les coulisses est un privilège. Être dans les coulisses est un travail.

À l'autre bout du combiné, on entend une voix de femme lasse et monotone. C'est moi qu'ion cherche. La voix dit quelque chose à propos de Dilyan.

— Quoi ?! Cessez cette plaisanterie !

Je connais Dilyan depuis qu'il est rentré d'Amérique, il y a déjà un an.

Lorsqu'il avait dix ans, ses parents ont émigré aux USA. Durant les cinq premières années, ils n'ont pas arrêté de bouger, à New York, Chicago. Pour finir, ils se sont installés à San Francisco.

Je sors avec des amis en moyenne deux fois par semaine. Je ne peux pas me permettre davantage. Une fois qu'on est devenu père, les habitudes changent. Le rythme change. C'est durant les deux premières années que c'était le plus dur. L'association bébé qui hurle et gueule de bois, ça vous tue. Quand on a un enfant, on n'a pas où fuir. Où se cacher. Quand on a un enfant, il faut s'y faire.

— Quoi, Dilyan ?! Vous vous payez ma tête ? Hé, connards, il est quatre heures du matin ! Appelez à une heure plus normale ! Allez vous faire foutre !

La voix monotone et un peu lasse, à l'autre bout du fil, veut me persuader que tout est on ne peut plus sérieux. Ce n'est pas une plaisanterie. Dilyan est...

Dilyan a fait des études de programmation. Il a travaillé pour une grande compagnie. Son boulot ne lui plaisait pas tout à fait, mais on le payait bien. Tout semblait sur des rails avant qu'il ne rencontre Tania. Elle venait juste de terminer ses études et était sur le point de rentrer en Bulgarie. Elle le lui avait dit après leur première nuit ensemble.

Tania était une jolie femme.

Depuis que je suis père, durant les soirs où je sors, je compense pour la semaine entière. J'ai besoin de ça. Certaines personnes se détendent en restant chez elles à regarder la télé. D'autres font du sport. Vont à la pêche. Font quelque chose qu'ils sont les seuls à comprendre, je ne m'en mêle pas. Moi, je me détends en faisant le tour, ivre mort, des bars de Sofia. En allant à des parties de drum and bass et en sautant toute la nuit. En allant à des booms complètement folles. Des booms après lesquelles on se réveille différent. Dans lesquelles, à part des chaises lancées à travers le balcon, on a rejeté quelque chose qui était en nous.

Quelque chose qui nous pesait.

Qui nous empêchait.

Qui nous arrêtait. Tania – la pute conne.

— Si votre portable était allumé, vous auriez déjà entendu Dilyan. Il vous a cherché avant de...

Et comment donc ! Mon portable ? Allumé ? Pendant la nuit ? Ça fait des années que je n'ai pas laissé mon portable allumé pendant la nuit. La plupart des gens ont peur qu'il ne se passe quelque chose de vraiment important et ils gardent leur portable constamment allumé. En fait, les choses importantes qui méritent qu'on vous appelle à une heure indue sont rarissimes. La plupart du temps, on vous appelle pour des conneries. Comme si le seul but était de vous réveiller. On me la fait pas avec ce genre de choses vraiment importantes ! S'il se passe quelque chose de vraiment important, on finira bien par me trouver.

Tania avait rendu dingue Dilyan. C'est à cause d'elle qu'il avait quitté son boulot et qu'il était rentré en Bulgarie. Par amour et rien d'autre ! C'est pas que je sois contre l'amour. Mais comment il avait fait pour tomber amoureux précisément de Tania ?

Lors de soirées de ce genre, je suis sorti aussi avec Dilyan. On a bu des nuits entières. On a fait les fous de huit heures du soir à huit heures du matin. Entre vendredi et samedi. Après des nuits pareilles, je me calme. Après des nuits pareilles, je peux passer sans problèmes les jours noirs et blancs à Sofia. Sinon, je ne peux pas rester en place. Sinon, mon siège, au boulot, est inconfortable. Sinon, j'ai le corps qui s'engourdit à être constamment assis. Sinon, je ne peux pas supporter les histoires que raconte mon collègue. Et, pour être franc, j'ai envie de le frapper.

Sinon, la voiture m'énerve.

La circulation m'énerve.

Le monde m'énerve.

J'écoute la femme au téléphone. Elle a envie de dormir. Ce n'est sûrement pas facile de travailler toute la nuit. Encore plus difficile de travailler toute la nuit pour la police. Je lui promets d'être le plus rapide possible. Je lui demande de m'excuser pour ma première réaction. Elle dit que ça lui arrive souvent. Rien de nouveau. Elle ajoute que je fais partie des calmes.

— Vous ne pouvez pas imaginer la réaction de certaines personnes. Vous étiez franchement gentil.

Lorsqu'il est arrivé à Sofia, Dilyan s'est trouvé un logement. Tania est allée s'installer chez lui. Ensuite, il s'est trouvé un boulot dans un callcentre. Son anglais était parfait. Son salaire était plus que bon pour la Bulgarie.

— Ils paient bien par rapport à ici, aimait-il dire. Mais, globalement, c’est de la pure exploitation.

— Personne ne t'a obligé à revenir, aimais-je lui rétorquer. Avec cet argent, ici, tu peux mener la grande vie.

Les matins, après de telles soirées, tu te sens comblé. Le corps souffre, l'âme triomphe. Les sens s'aiguisent et la lumière chasse tes ténèbres avec un horrible mal de tête, tandis que les anges de la gueule de bois t'observent.

— Bien sûr, l'ami, bien sûr, fredonnent-ils haut dans les cieux, mais tout bas, tout doucement, — ferme les yeux, tu auras moins la nausée.

Après de telles soirées, on ne peut pas être énervé. On ne peut pas se fâcher pour des bêtises. Ce sentiment vous tient environ trois jours.

Jusqu'à ce que l'organisme n'exige de vous la énième nuit de beuverie.

Je raccroche et saute à bas du lit. J'enfile à la va-vite les vêtements jetés sur la chaise. Les vêtements que j'ai enlevés avant de me coucher. Biliana se réveille et demande, ensommeillée, ce qui se passe. Où est-ce que je vais ? Je lui explique rapidement, prends les clefs de la voiture et disparais. Je dois arriver le plus vite possible jusqu'à Dilyan.

Tania tombait amoureuse de la plupart des hommes qu'elle rencontrait. Elle était en permanence amoureuse d'un nombre illimité d'êtres humains du sexe masculin et, parfois même, du sexe féminin. Dilyan était l'un d'eux. Lorsqu'elle était de bonne humeur, ils se comprenaient parfaitement. Ils étaient satisfaits de leur vie commune. Lorsqu'elle n'était pas de bonne humeur, elle lui faisait des crises de ménage. Il tentait de la calmer. Sans y parvenir. Ça ne lui réussissait pas. Il se mettait en colère, sortait et se saoulait comme un porc.

Parfois, je lui tenais compagnie.

Parfois il me tenait compagnie.

Lorsqu'on boit seul, on est un alcoolique. Lorsqu'on boit en compagnie, on est un soûlard moyen.

Biliana était habituée à mes deux sorties hebdomadaires. Elle ne s'y joignait presque jamais. Nous sortions ensemble d'autres soirs. C'était différent. Nous ne restions pas plus tard que minuit, tout au plus une heure du matin. Nous buvions raisonnablement. Voyions des amis. Allions à des anniversaires. Vers minuit-une heure, elle avait envie de rentrer. On partait.

Plus tard, je me rends compte que j'ai claqué la porte. Je n'ai pas le temps de me demander si j'ai réveillé ou non quelqu’un. Je dois me dépêcher. Je descends en courant les escaliers. On habite au deuxième étage d'un immeuble neuf, i très près, ni très loin du NDK1. Je sors la voiture du garage et file vers le centre.

Où a-t-il trouvé un pistolet ? Depuis quand possède-t-il un pistolet ? Il ne m'a jamais dit qu'il avait un pistolet ! Disposer d'un pistolet, en soi ce n'est pas dangereux. Ce qui est dangereux, c'est la manière dont on va l'utiliser.

Il faut seulement que j’arrive au plus vite, avant une catastrophe.

Tania était de plus en plus rarement de bonne humeur. Elle lui faisait une scène quand il rentrait. Elle lui faisait une scène quand il ne rentrait pas. Elle lui faisait une scène pendant qu'il se demandait s'il allait rentrer. Les week-ends aussi, lorsqu'ils se dirigeaient vers Tarnovo, Targovichté, Gabriovo, Sandanski, Melnik, Bansko, elle lui faisait une scène. Sur son portable lorsqu'il était au travail. Même lorsqu'il était coincé dans un bouchon elle ne ratait pas l'occasion de lui faire une scène.

Au début, Biliana m'en voulait pour mes nuits de beuverie. On s'est disputés plusieurs fois. Un jour, elle est partie. Je n'ai pas tenu le coup longtemps sans elle. Je l'ai suppliée de revenir. Elle a tenu tête quelques heures et elle est rentrée. Peu à peu, elle s'est habituée. Elle a compris que j'avais besoin de ces nuits pour survivre. Depuis, on vit dans l'harmonie.

Je n'arrive pas à me rappeler combien de fois on est sortis boire ensemble avec Dilyan. On va dans les mêmes bars. On écoute les mêmes groupes. Bon, Dilyan écoute aussi du hip-hop. Moi, je n'écoute presque pas de hip-hop, mais il prend son, pied avec le drum and bass, et là, on s'accorde bien. Tous les deux, on aime boire des vodkas et des bières.

J'appuie sur le champignon. Je dépasse la vitesse autorisée. On ne peut pas dire qu'il y ait de la circulation. Les rues sont mortes. À quatre heures du matin, Sofia est dans le coma, elle dort. Et les fenêtres sombres sont sa bouche ouverte. Elle n'est pas maquillée et on peut scruter ses fines rides autour de ses yeux et dans les profondes franges de son front. Si l'on observe attentivement, on peut probablement deviner les rêves fous de cette ville.

Je passe à deux reprises devant des caméras en excès de vitesse. Je ne peux pas penser maintenant à des amendes et à des PV. Je dois d'abord arriver jusqu'à Dilyan et l'empêcher de faire une bêtise. Mais a-t-il vraiment ?... Avec un pistolet ?

— Espèce de bâtard cinglé. T'as perdu la tête' ou quoi ? Tu dois être ivre, va te faire foutre ! Je parie que t'es ivre, Jean-foutre de chez Jean-foutre ! Quand tu as trop bu, y a quelque chose qui déjante avec toi. Tu pars complètement en vrille, pédale à la noix !

Avec Biliana, tout un tas de choses me sont arrivées pour la première fois. C'est la première que je suis avec une femme aussi longtemps. La première fois que je me suis marié, même si on l'a fait uniquement pour ses parents. La première fois que j'ai eu un enfant. La première fois que j'ai commencé à habiter mon propre appartement. Dans un immeuble neuf.

Habiter dans un immeuble neuf, c'est toute une aventure. On ne peut être sûr de rien. Avant de s'installer dans l'appartement, on tombe sur des ouvriers qui travaillent à quelque chose. Mais ce n'est que lorsqu'on commence à y vivre qu'on découvre le travail de ces ouvriers. Déjà pendant les finitions, ils te tapent plus d'une fois sur le système. Tu sais parfaitement ce que tu veux. Tu essaies de le leur expliquer. Ils font preuve de créativité. Toi, ça ne te plaît pas. Ils ne peuvent pas comprendre ce qui ne te plaît pas. Tu ne peux pas leur expliquer qu'ils n'ont aucun goût. Ils ne peuvent pas comprendre que c'est toi qui vas vivre dans cet appartement et que pour toi, ce qui est important, c'est ce qui te plaît à toi. Tu n'en as rien à fiche de l'avis de quelques je-sais-tout décatis qui sont en mesure de bousiller tout ton appartement si tu ne les as pas à l’œil.

J'ai fait la connaissance de Dilyan au Refugee Bar, l'un de mes endroits préférés. On s'est adressé la parole. Le courant est passé. Je l'ai présenté à mes amis. À Tony, Tsetso et Guena avec qui on vadrouillait ce même soir. Il a raconté qu'il était rentré en Bulgarie. Il n'a rien dit sur Tania. On a bu de la bière. La première bière est claire. On a bu de la vodka. On a bu des shots. Encore de la bière et encore de la vodka. On a tenu jusqu'à trois heures du mat'. Pour finir, on n'était plus que tous les deux. Avant de partir, on a bu chacun un shot bien épicé et on échangé nos téléphones. On est devenus amis.

Je fonce dans les rues. Je ne peux pas être plus éveillé. Je fais attention en conduisant. Pendant la nuit, il faut être vigilant. Pendant la nuit, on ne peut jamais être sûr des autres voitures. On tente de prévoir leurs mouvements. Je double une Golf 3 qui a du mal à serpenter. Le chauffeur est ivre. J'ai encore cinq minutes.

Cinq minutes durant lesquelles je prie pour que Dilyan ne fasse rien.

Ces deux derniers mois, Dilyan vivait dans une crise perpétuelle. S'il n'y avait que ça. Tania le trompait constamment. Conne de pute. Elle le trompe et, au lieu de garder ça pour elle, elle lui raconte tout. Dans le moindre détail. Le plus pittoresque possible. Et lui, il l'aime encore, l'imbécile. je n'arrête pas de lui dire de la laisser, cette pouffiasse, et de s'en trouver une autre. Il résiste. Parfois, dans les bars, de jolies filles se jettent sur lui. Dilyan se tient à distance. Il dit qu'il a une petite amie.

— C'est pas vrai, toi, cette pétasse, tu la qualifies d'amie ? je lui rétorquais. — Celle-là, elle va te faire péter un câble, si elle continue comme ça, poto !

Il ne veut pas se séparer d'elle.

Le moment le plus drôle de la vie dans les immeubles neufs, c'est celui où on occupe la place et où les ouvriers quittent la place. Peu à peu, on découvre où ils ont laissé la trace de leurs mains. Un mur de travers. La cabine de douche n'est pas montée comme il faut et l'eau fuit. La chambre à coucher n'est pas de la bonne couleur. Les plinthes, dans la cuisine, ne sont pas... Sans parler des placards encastrés, du parquet, des carreaux de la salle de bains. Je me rappelle avec une exactitude douloureuse l'apparence qu'avait l'appartement sur les plans. Il ne reste que peu du projet initial. On encaisse aussi. Qu'est-ce qu'on peut faire ? On va se résigner avec tout un tas de détails.

Pendant qu'on se bat avec l'électroménager, il se produit un court-circuit. L'électricité s'éteint. Le fusible est bon. On part à la recherche du responsable de l'immeuble pour obtenir les clefs du tableau. Par chance, on est samedi et il est chez lui. On descend jusqu'au tableau électrique de toute l'entrée. On trouve son fusible. Il a sauté.

Quatre minutes.

Depuis ce soir-là au Refugee bar, on se voit souvent. Je l'ai présenté à la plupart de mes amis. Le courant est passé. Lorsqu'on se voit, on l'appelle toujours. On regarde du foot à la maison. On s'invite entre nous. Le plus souvent, on s'amuse bien. Le plus souvent, il ne parle pas de Tania. On la voyait rarement. On ne lui a pas plu. Faut dire, elle était belle. Mais je savais déjà quel genre de femme c'était. Elle a même essayé de me draguer. Un jour, elle m'a sauté dessus. Elle m'a coincé contre le mur. M'a pris par les boules. J'ai failli la gifler, mais je me suis retenu. Mais, moi aussi, je suis un idiot, j'aurais dû lui en ficher une de gifle : une bonne et bien retentissante. Qu'elle s'en souvienne. Au cas où elle aurait encore l'idée de faire une connerie, qu'elle ait les oreilles qui sifflent. Je l'ai repoussée. Je lui ai crié dessus, qu'est-ce qu'elle s'imaginait. Je l'ai avertie de faire attention à ce qu'elle faisait. Je lui ai rappelé qu'elle était avec Dilyan. Qui est mon ami.

Depuis, elle ne me parle plus et, quand on se croise, elle se cache.

Jusqu'au jour où, à la grande surprise de toute la bande, elle s'est séparée de Dilyan.

Elle s'est trouvé un nouveau logement. Elle a vidé l'appartement commun de ses affaires. Paraît qu'elle voulait vivre seule, devenir indépendante. J'exultais. Dilyan a fait sacrément grise mine.

Dans l'entrée, on tombe sur un voisin avec lequel on échange des amabilités tous les trente-six du mois. On explique le problème. Chez lui, la même chose se produit.

— Le voltage n'est pas bon ! Ça ne peut être que ça !

Chaque fois qu'il a y a un court-circuit, ce n'est pas le fusible de l'appartement qui saute, mais celui du bas. Il sourit et dit que son ballon d'eau chaude provoque un court-circuit lorsqu'il prend une douche. Depuis un bon bout de temps il s'est fait faire une clé du tableau commun, et les promenades en peignoir jusqu'en bas font partie de son quotidien.

Le dernier Noël, on a invité Dilyan à la maison avec deux autres amis. Il venait juste de se séparer avec Tania. Il n'avait personne avec qui faire la fête. Sa famille était à l'autre bout de l'océan. Il leur parlait une ou deux fois par semaine. Ils lui demandaient s'il ne voulait pas rentrer en Amérique. Il répondait évasivement. Ça lui allait de les tenir à distance. Il se sentait autonome. Peu importe qu'il ait vingt-six ans. Lorsqu'il vivait à San Francisco, ils n'arrêtaient pas d'aller chez lui. Sa mère vérifiait s'il avait des vêtements propres. Son père parlait femmes avec lui. Il lui donnait des coups de coude. Réactions typiques de parents typiques.

Trois minutes.

Certains soirs, dans les bars, Dilyan se soûlait et changeait. Il suffisait que quelqu'un le contredise et il devenait fou. Il discutait longuement avec fureur.

Son regard changeait.

Son corps changeait.

Ses mouvements changeaient.

Sa voix devenait nerveuse. Je tentais de le calmer. De l'amener à parler normalement et de le faire ainsi revenir à un état normal. Je l'emmenais dehors. On parlait de toutes sortes de conneries.

Deux fois, les serveurs du Refugee ont refusé de lui vendre de l'alcool. Il n'était pas difficile de remarquer qu'il était déjà fait. Il devenait fou furieux. Ergotait longuement. Ils étaient inflexibles. Il essayait de les convaincre qu'il ne voulait boire qu'une bière. Ils ne lui en donnaient pas. Les deux fois, il s'était tellement mis en colère qu'il avait lancé une chaise par terre. La première fois, la chaise avait résisté. Pas la seconde fois.

Dans son nouveau logement, Tania rentrait presque chaque soir avec un homme différent. Cet homme était le même pendant une période d'une semaine, une semaine et des poussières. Ensuite, il changeait. Et ainsi depuis quatre mois. Il n'y avait évidemment là rien de mal. Elle pouvait bien faire ce qu'elle voulait, Tania, cette conne de pute. Elle pouvait bien s'envoyer autant d'hommes qu'elle le voulait. Mais pas appeler Dilyan pour lui rendre des comptes.

Des coups de fil inopinés tard le soir.

Tôt le matin.

Tôt ou tard dans l'après-midi.

À n'importe quelle heure.

Il suffisait que son nom s'affiche sur l'écran de son téléphone portable pour que Dilyan se hérisse. Il se demandait s'il devait répondre. Il se mettait en colère. Et répondait toujours. Il ne parlait presque pas. Il l'écoutait simplement. De temps à autre, seulement, il lui demandait pourquoi elle faisait ça. Pourquoi elle lui racontait tout ça.

— Je ne sais pas, répondait-elle.

Et elle continuait de l'appeler et de lui raconter ses exploits sexuels.

Deux minutes.

Biliana aussi aimait bien Dilyan. La plupart du temps, il était normal. Sauf que, parfois, il se soûlait et devenait un autre homme. Mais rarement. Elle parlait avec lui. Et lui répétait continuellement d'oublier Tania. Moi aussi, je lui prenais la tête avec ça. Il ne voulait rien entendre.

À tout moment je vais arriver jusqu'à lui. Puisqu'il a un pistolet, je dois faire attention. Le protéger. Me protéger. Protéger les autres. Tania... C'est Tania qui est coupable de tout. Depuis qu'ils ont rompu, il boit de plus en plus souvent. Je le vois de plus en plus rarement. Ce mois dernier, je travaille trop, je me fatigue trop. Encore deux semaines et ce sera fini. Les choses reprendront comme avant. Maintenant, je peux me permettre de sortir une seule fois par semaine. Si j'étais disponible, est-ce que je pourrais aider Dilyan ? Puisqu'il en est arrivé au point de...

J'aurais dû aller la voir et la forcer à arrêter. La menacer. Arrêter ce harcèlement. Si tout se termine bien, c'est ce que je ferai. Pour Dilyan. C'est un chic mec, mais celle-là, elle l'a détruit. Ce n'est pas la première fois que ça arrive. Ni la dernière. Les femmes peuvent agir sur un homme de plusieurs manières. Prenez notre exemple, Biliana et moi, Dilyan et Tania.

Tania a détruit Dilyan peu à peu. Ça lui procure du plaisir. Je suis certain qu'elle ne le fait que pour ça. Pour le plaisir. Pour le pouvoir qu'elle exerce sur lui. Pour sa nature de pute ! Tania, foutue égoïste !

Avant Biliana, je ne me voyais pas en homme marié avec famille. Je n'imaginais pas avoir un enfant. Je n'avais pas pensé que je me marierais. Elle ordonne tout tellement bien. Pas seulement les meubles à la maison ou les courses dans le réfrigérateur. Pas seulement mes vêtements. Pas seulement ça. Avec le même savoir-faire elle ordonne notre vie commune. Elle met de l'ordre dans le chaos de mon existence.

Une minute.

La rue trop bien connue dans laquelle se trouve le Refugee Bar. Maintenant, à quatre heures, sobre, c'est comme si je me trouvais là pour la première fois. Il n'y a pas de circulation. Il n'y a pas de lumière. Le soir, les lampes, derrière les fenêtres des immeubles et des maisons, projettent une lumière sur le trottoir et sur la rue. Mais maintenant, il est quatre heures et quelque. Tout le monde dort. Les lumières sont mortes. À cette heure, j'en suis sûr : quels que soient les plans de Sofia, la ville les construit comme Napoléon, sur les rêves de ses soldats qui dorment.

Avec tous les défauts légués par les ouvriers, nous sommes devenus, tous les voisins et moi, de vrais ouvriers. Les appartements vides se remplissent lentement de meubles, électroménager, familles, souvenirs. L'installation dans les nouveaux logements se fait avec accompagnement de perceuses et coups de marteaux. Cela prend deux mois. Il faudra endurer encore un an, un an et quelque avant que tous ne s'installent. Voire un peu plus. Au moins, la plupart des voisins sont jeunes et on n'est pas obligé de vivre parmi des foules de vieillards qui n'ont rien d'autre à faire que de s'occuper de vos affaires ou de vous occuper avec leurs affaires. On n'est pas obligé de synchroniser leur passé, son propre présent et le futur de ses enfants.

Un pistolet !

Tania n'arrête pas. Elle le harcèle même quand il est aux toilettes. Il lui répond même lorsqu'il est sous la douche. Si j'étais à sa place, j'aurais déjà entrepris quelque chose. Mais Dilyan n'est pas ce genre d'homme. Pour encaisser, il encaisse. Il a beau encaisser, certains soirs, la tension accumulée fait surface.

Il devient dangereux pour lui-même.

Dangereux pour Tania.

Dangereux pour tous.

Cella-là, je dois lui fermer la bouche. Puisqu'on en est arrivé au point qu'il est... Puisqu'on en est arrivé à ce point, je dois parler avec lui. Qu'il parte un mois ou deux, jusqu'à ce que les choses s'apaisent. Si tout se termine bien... Ça se terminera bien. Tu ne toléreras pas que tout rate. Il a un pistolet. Et il est...

Après ces deux incidents au bar, on allait boire ensemble. Tout était comme avant. Rien ne laissait présager qu'il pouvait être de nouveau fou furieux, briser une chaise par terre et rendre tout le monde dingue. Mais nous savions, désormais, qu'il avait un mauvais côté.

Je gare la voiture.

Dans la rue, devant la maison, quatre voitures de police et un camion de pompiers sont rangés. À quatre heures et quelque du matin, il n'y a pas de passants. Si c'était la journée, une foule se serait rassemblée. Maintenant, une dizaine de policiers, trois pompiers et la serveuse du Refugee Bar veillent ici, elle est toute pâle et sur le point de chialer.

Un pistolet.

Tania. La conne de pute.

C'est en descendant de voiture que je prends pleinement conscience que tout est réellement en train de se passer. Jusqu'à ce moment-là, je n'étais pas en mesure de l'imaginer. Ça paraît totalement fou.

Le Refugee Bar est une maison de trois étages en plein centre. L'établissement occupe la cave et le rez-de-chaussée. Aux deux autres étages, il y a une galerie où l'on organise souvent des expositions de graffitis, de photos, de tableaux. Lorsque c'est bourré de monde, en bas, le personnel se rassemble au grenier. En hiver, c'est un peu froid, mais le reste du temps, ça va. En haut, il y a quelques divans et une petite table basse. Le long des murs sont amassés des objets que l'on retrouve dans tout grenier : placards, matelas abandonnés et toutes sortes d'autres choses recouvertes de poussière.

Dilyan est sur le toit de la maison.

Il est à califourchon sur les tuiles au-dessus de l'un des vasistas.

Il agite un pistolet.

J'entends tout de suite sa voix. Il hurle que personne ne monte, sinon il lui tirera dessus. Ou bien il sautera. Il dit qu'il est on ne peut plus sérieux.

— Que personne ne fasse rien en attendant l'arrivée de Blago. Je ne parlerai qu'avec Blago.

Blago c'est moi.

Dilyan hurle et tangue.

À gauche. À droite.

En avant. En arrière.

Il va tomber. Il va tomber je parie. Il va tomber et s'écraser. Il va se briser les os, le bâtard. Et il n'arrête pas d'agiter son pistolet dans les airs. L'un des policiers lui demande pourquoi il se comporte comme un enfant. Dilyan hurle qu'il ne comprend pas. Qu'il la ferme, con de flic. Ensuite, il s'excuse.

— Je sais que tu fais ton boulot, ma-a-an, je voulais pas t'offenser, qu'il dit.

Ensuite il hurle qu'il n'a plus envie de vivre. Qu'il en a marre de tout. Que c'est une vie de merde. Que ce n'est pas la peine que cette agonie se prolonge.

En bas, on essaie de le convaincre qu'il est jeune. Qu'il a la vie devant lui. Que ça ne vaut pas la peine de faire des bêtises. Que tout le monde connaît des moments difficiles. Le tout, c'est de les surmonter au lieu de se laisser porter par le courant. On lui dit de ne pas capituler.

Tout paraît irréel. Il me faut un certain temps avant de prendre conscience que c'est bien vrai. Il me faut quelques secondes pour l'accepter comme part de la réalité.

Dilyan. Sur le toit.

Il va sauter !

Les policiers et les pompiers analysent la situation. Les pompiers ont gonflé un énorme oreiller sous Dilyan, au cas où il tomberait, pour amortir sa chute. Un policier évoque un cas semblable où, pour finir, le type aurait sauté et se serait gravement blessé.

— Ces gens-là, ils savent absolument pas de quoi il retourne, dit le policier. Voilà ce que c'est que de regarder trop de films. Hollywood leur a lavé le cerveau. Ils croient que tout est comme dans les films, sauf que non. Espérons que celui-là va pas se fiche en l'air lui aussi. Ensuite, faudra écrire.

— Personne va se fiche en l'air, je lui dis. Je vais le faire descendre maintenant.

— T'es qui, toi d'abord ? me demandent-ils.

— Blago.

— Et pourquoi t'arrives si tard, hein ? Y a qu'avec toi qu'il veut parler.

— J'ai enendu.

Il y a une demi-heure, j'étais dans mes rêves.

Maintenant, je suis ici.

Dilyan hurle que personne ne monte. Il demande de quoi on parle. Il a senti qu'il y avait du mouvement. Avant que nous n'ayons pu lui répondre, il répète qu'il est tout à fait sérieux et ne plaisante pas.

— Pour vous en convaincre, dit-il, je vais tirer en l'air. Il n'y a aucun danger. Ce n'est qu'un coup d'avertissement, pour vous rappeler de ne pas monter. Si quelqu'un monte, je tirerai ou bien je me jetterai dans le vide. Je suis on ne peut plus sérieux. Je vais vous le prouver maintenant. Il a l'élocution difficile.

On entend un crépitement. Du canon du pistolet sort de la fumée.

— Il est à gaz, remarque, soulagé, l'un des policiers. Çui-là, vieux, il a un pistolet à gaz.

Une vague de soulagement se répand parmi les policiers et les pompiers. Jusqu'à présent, ils ne savaient pas que c'était un pistolet à gaz. C'est peut-être mieux ainsi. Ils comprendront que Dilyan n'est pas aussi dangereux qu'il n'en a l'air.

Il n'est pas dangereux ? Il tangue là-haut. Ce bâtard, il va se fracasser en un rien de temps.

— Dilyan, j'arrive, poto. Toi, reste à ta place et ne fais rien, je hurle.

— Blago. C'est toi, hein, ma-a-an ?

Je passe dans une partie éclairée. Il est tout content de me voir.

— Ton téléphone, il est éteint. C'est pour ça que je leur ai dit à eux de t'appeler, dit-il en montrant les policiers avec son pistolet.

— Qu'est-ce que tu fais ? Pourquoi tu es sur le toit, poto ? Viens, on va parler !

— Je ne sais pas, ma-a-an, répond-il. Je ne descendrai pas. Je peux descendre, mais alors, de la manière la plus rapide.

— Hé, espèce de bâtard dinguo ! T'as pas intérêt à essayer !

Dilyan éclate de rire. Il a le visage qui rit et sa main qui tient le pistolet tremble follement.

Je lui dis de ne pas agiter ainsi le pistolet, il pourrait produire un accident. Et que je vais monter maintenant. Qu'il ne bouge pas et fasse attention à ne pas tomber. Je lui redemande s'il ne veut pas descendre. Il me demande de monter auprès de lui. Apparemment, il n'y a pas d'autre moyen. J'essaie une dernière fois. Je lui dis qu'il n'y a pas de problème, qu'on va discuter lorsqu'il descendra. Il ne descendra pas si je ne vais pas parler avec lui.

Si Dilyan n'était pas monté sur le toit, je serais dans mon lit avec Biliana et je me réveillerais au beau milieu de la nuit. Je me lèverais tout doucement et j'irais dans la cuisine. Je me remplirais un verre d'eau, le boirais d'une seule traite et, en revenant me coucher, je passerais voir Bobby. Je jetterais un œil dans sa chambre et m'assurerais qu'il dort profondément.

— J'arrive tout de suite, poto !

Je réagis de manière instinctive. Chacun réagirait ainsi dans une situation similaire. En principe, j'ai le vertige mais je n'ai pas le temps de penser à mes peurs. Je dois monter auprès de lui avant qu'il ne se soit fracassé ou que les policiers ne le fassent descendre.

— Prends-nous chacun une bière, ma-a-an ! Dilyan penche d'un côté, mais il parvient à se redresser.

En bas, on frémit.

Je lui promets de prendre de la bière et je fais irruption dans la maison. Avant, je dis aux policiers que je vais le faire descendre et je leur demande leur aide, c'est-à-dire, je leur demande de ne pas s'en mêler. Ils me rassurent. Ils sont là depuis quarante minutes environ. Pourquoi je m'imagine que maintenant, précisément, alors que je suis enfin sur place, ils vont entreprendre une action ?

Pourquoi ? Moi aussi, je me le demande.

L'établissement est plongé dans une demi-obscurité et sale. Sur le sol, il y a des mégots et de l'alcool renversé. Je marche sur quelque chose qui colle. Je me demande ce que c'est avant de réaliser que c'est une tache de rhum avec du coca. Ça sent une nuit de beuverie. Des coques de cacahuètes sont éparpillées sur les dalles. Les femmes de ménage arrivent vers huit heures du matin. Je suis tellement souvent ici que je me sens comme chez moi. Je connais chaque serveur et je les ai aidés plus d'une fois lorsque cela s'imposait. J'ai mis dehors des clients trop ivres. Il m'est arrivé de porter une caisse de bières. Des petits trucs, quoi. Je vais jusqu'au réfrigérateur et je prends deux bières. Je traverse la cour intérieure (la porte qui mène à l'escalier pour aller en haut est fermée). Je suis accueilli par la serveuse.

— Il a dit qu'il avait oublié quelque chose en haut et il m'a demandé les clefs. Une dizaine de minutes plus tard, les voisins ont appelé. Il était monté tout en haut, il hurlait, jetait des tuiles sur le trottoir. Je ne les ai pas crus avant de le voir. Qu'est-ce qu'on fait ?

— Il était ivre ?

— Oui.

Je lui dis qu'elle n'aurait pas dû lui donner les clefs. Je la laisse dans le jardin. Je lui dis de retourner auprès des policiers et de surveiller qu'ils ne fassent pas de bêtise. Je monte en courant l'escalier. La porte du grenier est fermée à clef. Je crains que, si je la fracasse, il ne sursaute et tire un coup de feu ou saute.

Je dévale l'escalier en sens inverse. Je prends le portable de la serveuse (le mien est à la maison) et je compose son numéro.

— Qu'est-ce qui y a ?

— Poto, dans un instant, je vais fracasser la porte du grenier parce que tu l'as fermée à clef. Je suis seul. Te fais pas de bile. Y aura pas de policiers. Reste bien tranquille en haut.

Tout en parlant, je monte en courant l'escalier. J'arrive à la porte. Elle est fermée avec un crochet et ça suffit à faire un bruit qui pourrait l'effrayer. Je la fracasse d'un coup de pied.

La serveuse court sur mes talons. Je lui jette le portable dans les mains et lui chuchote d'une voix sifflante de redescendre. Elle n'a rien à faire ici.

Je découvre tout de suite par où il est passé. L'un des vasistas est ouvert. Dessous, il y a une chaise sur laquelle il est monté pour se hisser. Comment l'idée lui est-elle venue, à ce con de bâtard ? Est-ce que c'était planifié ou ça lui est venu comme ça ? Mais le plus infect, c'est que je dois le suivre.

Je suis monté sur la chaise et je me hisse à la force des bras. Un vent frais vient m'effleurer.

Je tends la tête. Passe le corps à travers le vasistas. Me voici sur le toit.

Les tuiles sont mouillées et glissantes.

Je n'arrive pas à croire où je suis.

Dilyan agite toujours le pistolet en l'air et hurle aux keufs. Il essaie de leur parler. Je suis à quatre mètres de lui quand je lui dis de se taire. J'essaie de l’atteindre, je n'y arrive pas. Les tuiles sont mouillées et glissantes sous la rosée matinale. Paniqué, j'agrippe la cheminée. Je ne peux pas descendre jusqu'à lui. Comment a-t-il pu monter ? Je veux qu'il vienne vers moi. Il s'entête. Il dit que je dois descendre jusqu'à lui.

— Hé, pauvre bâtard ! Je descendrais si je pouvais. Regarde où je suis monté pour sauver ton gros derrière d'ivrogne. Je glisse. Tu veux que je tombe, dis-le, espèce d'idiot !!

Il cède et s'avance vers moi. Il titube et, un instant, je l'imagine, de manière assez détaillée, en train de se fracasser par terre, mais, grâce à la chance des ivrognes, il parvient à se tenir tout en faisant tomber deux ou trois tuiles qui se brisent avec fracas sur le trottoir. Avec des mouvements heurtés d'ivrogne, il se hisse jusqu'à moi.

Vertige ! J'ai le vertige. Je ne peux pas bouger de là où je suis. Qu'est-ce qui m'a pris de monter jusqu'ici ? Comment ça, qu'est-ce qui m'a pris, mon vieux, je suis bien en train de sauver un ami, non ? Sauf que maintenant, assis sur le toit avec les jambes qui tremblent, je me demande bien pourquoi je m'inflige tout ça !

J’imagine, dimanche matin, Bobby vient nous faire des câlins dans notre lit. On paresse une demi-heure avant de se lever et de déjeuner. Ensuite, on va se promener. Biliana et moi, on a décidé de lui consacrer nos dimanches. Ces jours-là, on n'existe pas pour les autres.

Dilyan s'assied à côté de moi. Il essaie de m'expliquer ce qui s'est passé mais ou bien il est trop ivre ou bien trop à côté de la plaque pour comprendre quelque chose à ce qu'il raconte. Je lui conseille de se calmer. On est là, sur le toit, seuls. Il n'y a personne pour nous déranger. On a le temps. Il est pressé pour aller où ? Tout se met en place.

J'ouvre les bières. Je bois une gorgée de la mienne. J'ai la main qui tremble. Jamais je n'avais imaginé que le toit était aussi haut.

D'en bas, du niveau de la terre, les toits ne paraissent pas hauts. Je lève ma bouteille à sa santé. On trinque.

Je sens dans mon corps un mélange de peur et d'adrénaline.

Pendant cinq minutes et des poussières, je raconte n'importe quoi, histoire de tuer la tension. Je lui raconte ma journée. Mon boulot. Les embouteillages sur le chemin du retour. Notre dîner avec Biliana. Les spaghettis qu'elle a préparés. Bobby. Bobby qui l'a aidée pour la salade. Et moi qui l'ai aidée à servir. Dilyan m'écoute attentivement.

— Et toi, qu'est-ce que tu as fait ?

Dilyan répond qu'il a encore cherché du travail.

Un mois après qu'ils se sont séparés avec Tania, il a quitté le call center. Il voulait se consacrer à une activité plus sensée. Depuis, il cherche du travail. Ou une nouvelle profession. En deux mois, il a dépensé ses économies. Il buvait. Il buvait du matin au soir. Il buvait tellement que ses yeux ont sombré. Au Refugee bar, on lui a ouvert un compte et bientôt, il a eu des dettes à hauteur de plus de quatre cents levas2. Il s'est adressé à ses parents en Amérique et actuellement, ils lui envoient de l'argent jusqu'à ce qu'il trouve quelque chose. Ils lui ont demandé s'il ne voulait pas revenir chez eux. Il a refusé et a remboursé ses dettes tout en continuant à boire.

Haut. C'est si haut.

Paniqué, j'ai entouré de mes bras la cheminée. Je vais tomber à tout moment. Je pense à Bobby. Je ne puis penser à personne d'autre en ce moment. Ce que je raconte à Dilyan est tout à fait machinal. Cela se produit dans une couche extérieure de ma conscience, mais, dessous, je ne cesse de penser à Bobby.

Dilyan explique avec nervosité qu'il va bientôt disparaître. Tout simplement, il avait besoin de parler à quelqu'un avant de le faire. Je lui dis qu'il ne va pas se jeter en bas. Je ne le lui permettrai pas.

Je me rappelle le moment où j'ai vu Bobby dans les bras de Biliana. À la maternité. Il était trop beau pour ce monde. Il n'avait pas encore de cheveux et, malgré tout, il était beau.

Dilyan me demande de lui indiquer encore une raison de ne pas faire le grand saut. Je lui donne la plus évidente : je suis ici. S'il fait le grand saut, je vais l’attraper et on va tomber ensemble. Il ne veut pas me nuire. Je le sais.

Bobby était trop beau, lorsqu'on l'a amené à la maison. Il aimait hurler. Il nous tapait carrément sur les nerfs. À une certaine époque, il nous était totalement impossible de dormir.

Dilyan dit que, pour l'instant, il ne va pas sauter, puisque je mets ces conditions.

— Pourquoi tu as fait ça, espèce de stupide bâtard, pourquoi es-tu monté sur le toit ? Pourquoi fais-tu tout ce cirque ? je lui hurle à la figure.

Il prétend n'en avoir aucune idée. Il aurait perdu tout but. Il tournait en rond, sans pouvoir trouver ni travail, ni une quelconque raison de continuer. Durant ce dernier mois, il s'était demandé sérieusement pourquoi ne pas sauter de quelque part et en finir avec tout ça.

T'as pas intérêt à sauter !

Au début, j'ai l'impression qu'il parle normalement, mais peu à peu, je prends conscience du fait qu'il est sacrément dans le brouillard. Tantôt il dit une chose, tantôt il passe à tout autre chose.

— Écoute, on va descendre et tu auras le temps de réfléchir si tu veux vraiment te jeter d'en haut. Je parie que dès que tu vas sentir la terre ferme sous tes pieds, tu y renonceras.

Dilyan ne veut pas descendre.

Quelle andouille d'obstiné !

Il fait un mouvement brusque. Vacille. Je le saisis par la main. Je sens son poids. Dilyan est costaud, il est plus lourd que moi. S'il se met à tomber, je ne pourrai pas le retenir.

— Écoute, si tu veux sauter, saute tout seul. Ne m'entraîne pas avec toi ! je lui hurle à la figure. J'ai un enfant, espère de bâtard débile. Un enfant, tu comprends !

Dilyan me regarde, d'un regard vide d'ivrogne.

Bobby a commencé à aller au jardin d'enfant tout récemment.

Je suis agrippé à la cheminée. Dans l'incapacité de bouger.

Les policiers, en bas, nous demandent si tout va bien. Je leur réponds que tout va bien. Qu'on est tout simplement assis à discuter. Ils demandent si, par hasard, on n'a pas l'intention de descendre. Dilyan hurle qu'il n'ira nulle part. Surtout pas vers eux.

Après le jardin d'enfant, Bobby ira à l'école.

— Est-ce que tu sais qu'en Amérique il y a une loi. On peut te mettre en prison parce que tu as fait une tentative de suicide.

— Ici, on est en Bulgarie, poto, une loi de ce genre, il n'y en a pas. Ils ne te feront rien. Je te protégerai. Je leur parlerai. Allez viens, on descend.

Pourquoi suis-je monté ? Comment allons-nous descendre ?

Après, Bobby ira à l'école.

Ils n'attendent que ça. Que je leur tombe entre les mains pour m'enfermer, rétorque Dilyan en pleurnichant.

— Non mais, où est-ce que tu te crois, hein ? Ici, c'est la Bulgarie. Ici, il n'y a pas de loi de ce genre !

Des larmes apparaissent dans ses yeux. Il se met à chialer. Ses larmes jaillissent sur ses joues rouges.

— Personne ne va t'enfermer, mon vieux. Je t'assure. Le plus terrifiant, c'est qu'on peut tomber. Tu comprends ? On peut tomber, hop, comme ça, parce que ces putains de tuiles sont glissantes. Et si on tombe, qu'est-ce qui se passe ? Si toi tu tombes... Peut-être que tu le veux. Okay. C'est ton affaire. Mais moi... Moi, je ne veux pas tomber, tu comprends ?

Je veux être avec Bobby pendant tout ce temps.

Dilyan pleure et se secoue sacrément. Je l'attrape par sa chemise. Il est assis sur les tuiles, les bras appuyés sur ses genoux, la tête entre les bras. J'aimerais bien lui prendre son pistolet mais je ne peux pas l'atteindre. Il est assis à ma droite. Le pistolet est dans sa main droite. Loin de moi.

— Tu verras, quand on sera descendus, tout s'arrangera. Tu es super ivre. Tu ne sais pas ce que tu fais.

— Je sais très bien, ma-a-an, dit Dilyan dans un sanglot. Ça fait longtemps que j'y pense. Je ne peux pas dormir la nuit, tu sais bien. Même si je trouve un travail, qu'est-ce que ça va changer ? Je ne veux pas rentrer en Amérique. Et ici, je n'ai personne.

Je veux voir Bobby grandir.

— Non, mais regardez-le. Je suis monté jusqu'ici pour sauver son derrière et lui, il pleurniche en disant qu'il n'a personne. Tu peux compter sur moi, poto. Tu entends ? Non mais est-ce que tu entends, espère de foutu suicidaire !

— Seulement sur toi. D'autres ?

— Tu en trouveras d'autres aussi. Et tu te trouveras une amie.

Je veux l'aider comme je le peux.

— Je ne veux pas d'autre amie !

— Si j'étais à ta place et que Tania revienne, je me jetterais directement pas la fenêtre. Tiens, dans ce cas-là, je ne réfléchirais même pas. Tania, elle t'appelle toujours ?

— Oui. Ce soir aussi, elle m'a appelé.

— Conne de pute.

Si tout se termine bien, je veux emmener Bobby au jardin d'enfant. Et aller le chercher. Je veux être plus étroitement lié à sa vie.

— Tania n'est pas une pute ! hurle Dilyan.

Je n'avais pas remarqué que je pensais à voix haute.

Les policiers se manifestent de nouveau.

— On va bien, je leur dis. Accordez-nous encore un peu de temps, les mecs !

— C'est une pute et tu le sais très bien, parce que tu n'es pas con. Elle t'a bousillé la vie, poto. Elle te l'a bousillée avec ses scènes et ces appels. Peut-être que tu as l'air grand et un peu fruste, mais tu es sensible. Tu n'as pas besoin d'une comme ça.

— J'ai besoin de Tania, gémit Dilyan.

— La ferme, mec. Arrête avec cette foutue Tania, sinon, je te gifle.

— Vas-y !

— C'est que tu es sacrément maso !

— Je ne suis pas maso, gémit Dilyan.

Ça sent l'humidité.

— Dans ce cas, écoute-moi bien. Oublie Tania. Imagine que ta tête est un ordinateur. D'accord ? Bon, pour l’instant, tu es un peu buggé, t'as un virus qui te court dessus, mais en principe tu es okay. Tout simplement, il y a eu un problème avec le programme anti-virus et il a laissé Tania entrer dans ton système ! Maintenant, il va falloir que tu chasses Tania ! Prends-la avec la souris et déplace-la dans la corbeille. C'est bon ?... Maintenant, tu la vides. Tu verras, tu te sentiras mieux. Trouve t'en une autre. Une qui t'aimera au lieu de jouer avec toi. Tu m'entends ?

— Oui, gémit Dilyan.

Je veux observer de loin Bobby en train de tomber amoureux pour la première fois. De monter dans les cerisiers de ma ville natale. De courir dans des prairies et dans les allées des parcs. De jouer avec des chiens. De patauger dans les flaques après la pluie. Je veux observer tout ce qui a un lien avec lui. Je veux être avec Biliana pendant ce temps, que nous soyons tous les deux auprès de Bobby tant qu'il grandit.

Les policiers demandent si tout va bien.

— Tout est okay.

Haut, c'est si haut.

L'idée me vient alors que je vais mourir comme ça. Je vais tomber d'un toit. Je vais m'écraser. Ou bien je vais me soûler et monter à un arbre haut du Parc de Boris parce que j'aurai parié, ensuite, y a quelque chose qui va foirer et je vais tomber dans l'herbe sous l'arbre. Et voilà.

Ou bien je vais aider un ami agressé par une meute de jeunes skinheads. Et comme je ne me bats jamais, ils vont m'écrabouiller. M'achever. Me massacrer. M'achever de telle manière qu'ensuite, pendant longtemps, on ne pourra pas m’identifier.

Le ciel s'éclaircit peu à peu. Il va encore s’éclaircir longtemps avant que le jour ne se lève. Plus il s'éclaircit, plus ça va me paraître haut. Dans l'obscurité, les frontières entre les bâtiments s'estompent. À la lumière du jour, elles deviennent douloureusement réelles.

J'ai l'impression d'observer la situation avec le regard d'un oiseau.

Nous deux sur le toit. En bas : les policiers. Les voisins dorment encore. Vus avec le regard d'un oiseau, nous faisons partie du toit. J'ai agrippé la cheminée. Dilyan geint.

On ne tombera pas. Tout ira bien. On va descendre. Tu ne dois pas cesser de parler et c'est tout.

Parle de ce qui te passe par la tête.

Parle spontanément.

Tout simplement, parle.

Ce qui importe, c'est qu'il sorte un son de ta bouche. Quelque chose qui distraie Dilyan. Qui retienne son attention suffisamment longtemps. Qui le concentre et qui, pas après pas, lui fasse recouvrer ses esprits.

— Répète avec moi : Tania n'existe pas.

— Tania n'existe pas, beugle Dilyan.

— Je ne répondrai pas à ses coups de fil parce qu'elle n'existe pas.

Dilyan répète.

— Je ne penserai pas à elle parce qu'elle n'existe pas.

— Je ne penserai pas à elle parce qu'elle n'existe pas.

— Je ne l'imaginerai pas parce qu'elle n'existe pas.

— Je ne l'imaginerai pas parce qu'elle n'existe pas.

Nous nous taisons environ une minute. Seulement une minute. Je ne peux pas me taire longtemps. Je ne peux pas le lâcher.

En ce moment précis, je voudrais prendre Bobby dans mes bras. Le lancer au plafond. Le porter sur mes épaules. Jouer au ballon avec lui. À n'importe quoi...

— Écoute. Tu as un pistolet. En ce moment, c'est un problème. Donne-le moi !

— Ils n'attendent que ça, voyons, ma-a-an, rétorque vivement Dilyan. Que je sois sans défense pour m'enfermer.

— Mais enfin, personne ne veut t'enfermer, poto. Donne-moi ce foutu pistolet !

— Non.

— Si tu continues comme ça, je vais descendre et je vais te laisser te débrouiller tout seul. Donne-moi le pistolet !

— Tu es sûr qu'ils ne vont pas me mettre sous les verrous ?

— Personne ne va te mettre sous les verrous, poto. À quoi ça leur servirait d'enfermer un bâtard complètement dingo comme toi ? Tu es dans une mauvaise période, point final. Y a pas de victime. À partir du moment où il n'y a pas de victime, comment ça, on te mettrait sous les verrous ?

— Je sais pas.

— Est-ce que tu veux qu'on les appelle ?

— Oui.

— Donne ton téléphone !

Dilyan me tend son téléphone et j'appelle la serveuse.

Biliana et Bobby dorment. Si je me concentre suffisamment, je peux sentir leur chaleur même ici, sur le toit. Or ici, il fait froid. Cinq heures du matin, c'est l'heure la plus froide. Lorsqu'il ne reste qu'une poussière de temps jusqu'au lever du soleil.

Lorsqu'il reste une éternité et demie jusqu'au lever du soleil.

Froid et humide. Nous sommes entièrement imbibés d'humidité. Les tuiles sont recouvertes de rosée. Et sont sacrément glissantes.

Je parle avec la serveuse. Elle me passe le propriétaire du bar qui est arrivé quelques minutes auparavant. Je lui fais un résumé de la situation. Je le prie de bien vouloir parler avec les policiers. Pour qu'il leur demande comment ils procéderont lorsque nous descendrons. Vont-ils arrêter Dilyan ? Formuleront-ils une accusation contre lui ? Le propriétaire du bar promet de demander et raccroche.

— Voilà, on a appelé, dis-je à Dilyan.

Le propriétaire du bar s'appelle Miro. Neuf mois de l'année il est à Sofia. Le reste du temps, il voyage. La dernière fois, il était au Népal. Un jour, il a montré des photos.

— Miro va demander maintenant et il va appeler. Tu verras, il ne se passera rien si tu descends.

— Ils vont me mettre sous les verrous, pleurniche Dilyan. Ils vont me mettre en prison. Je ne veux pas qu'on me mette en prison. Mieux vaut...

— Tais-toi, dis-je en l'arrêtant. Chut. Personne ne veut te faire quoi que ce soit. Si tu continues ainsi, c'est moi qui vais te pousser en bas. Ensuite, je leur dirai que tu t'es jeté du toit, espèce de bâtard.

— Tu plaisantes, n''est-ce pas ?

— Évidemment que je plaisante. Qu'est-ce que tu crois ? Que je vais monter te rejoindre sur ce toit pour te pousser ? Ou là là, poto, tu ne te rends vraiment pas compte à quel point t'es à côté de la plaque, va te...

S'il y a quelque chose que je désire encore plus que faire partie de l'avenir de Bobby, c'est d'être à côté de lui en ce moment. D'être assis près de son lit. Ou bien de le transporter dans le lit près de Biliana et de les regarder dormir tous les deux.

M'extasier devant leur sommeil.

Une petite vieille regarde par la fenêtre de l'immeuble voisin. Mon regarde s'arrête sur elle durant quelques secondes. Que peut-elle bien penser en nous voyant tous les deux ? Ce n'est pas une scène habituelle. Ce n'est pas tous les jours que quelqu'un veut se jeter d'un toit. Ce n'est pas à chaque fois que ce quelqu'un est mon ami.

Miro s'en mêle.

— Les keufs disent qu'il n'y a pas de problème, dit-il. Techniquement, Dilyan n'a enfreint aucune loi et ils n'ont pas le droit de le détenir. Alors, descendez immédiatement !

— Encore un peu de temps et on descend.

Dilyan s'est un peu calmé. Il a les yeux encore mouillés mais sa respiration est tranquille.

— Tu as entendu ? je lui dis. Tu n'as pas enfreint de loi. On peut descendre.

— Et si c'étaient des bobards ?

— Mais quels bobards, voyons ! Je te parie qu'eux aussi, ils ont envie qu'on en finisse vite.

— Je fais pas confiance aux keufs... répond Dilyan d'un ton hésitant.

Moi non plus, je ne leur fais pas confiance et je ne leur ai jamais fait. La seule chose pour laquelle je leur fasse entièrement confiance c'est que s'ils trouvent sur moi une substance interdite, ils vont me coffrer sur le champ. Ou si je fais quelque chose d'illégal, ils vont se radiner. Mais compter sur eux pour autre chose ? Faut pas y penser ! Compter sur eux pour me défendre en cas de nécessité ? Pour réagir comme il faut , si on cambriole mon appartement et qu'un voisin le signale ? Compter là-dessus ? Absurde.

Un jour, une amie a fait appel aux keufs, il y avait un cambriolage dans l'immeuble d'en face. La patrouille est arrivée juste au moment où les types sortaient. Ils ont couru dans la direction opposée à celle de la patrouille. Au lieu de descendre de voiture et de les trousser, les keufs ont fait une manœuvre. Les cambrioleurs se sont retournés, il se sont arrêtés un instant, ils les ont montrés du doigt en se bidonnant et les autres, dans la voiture, qui n'arrêtaient pas : un coup en avant, un coup en arrière, en avant, et encore en arrière. Les types s'étaient barrés depuis longtemps quand ils ont fait demi-tour. C'est ça, les keufs bulgares !

Je ne peux pas montrer mes doutes devant Dilyan.

— Il ne se passera rien, tu verras. Si tu ne peux pas faire confiance aux keufs, fais-moi confiance. Je te dis que tout sera OK.

La vieille dame s'écarte de la fenêtre. On se lasse même des scènes inhabituelles. Et il est si tôt.

Trop tôt.

Douloureusement tôt.

En principe, je ne me réveille pas à quatre ou cinq heures du matin.

Je peux rester éveillé jusqu'à cette heure, mais me réveiller si tôt, c'est trop. Mais maintenant, je suis bien plus réveillé que d'autres fois où j'ai cru être réveillé.

Conduire comme un fou m'aura réveillé.

La voix de Dilyan hurlant du toit qu'il veut se jeter en bas m'aura réveillé. L'appel téléphonique.

Le vertige.

Les tuiles mouillées et glissantes.

Je suis assis sur le toit, comme ça, accroché à Dilyan, et je ne cesse de penser à Biliana et à Bobby.

— Qu'est-ce que tu dirais de descendre, hein ? Je ne sais pas toi, mais moi, je commence à avoir froid. Putain que ça caille, poto ! Allez viens, on descend.

Dilyan hésite.

— Écoute, on ne peut pas rester éternellement sur ce toit à la con, non ? On va descendre, se réchauffer, prendre un café.

— Et si les keufs me font quelque chose ?

[…]

Tuiles cassées. Tuiles qui tombent. Après notre court séjour en haut, le toit a besoin d'être réparé.

Ils atteignent le vasistas. S'y attardent. Le pompier remet Dilyan à l'un de ses collègues qui tend les bras de l'intérieur.

Dilyan disparaît. Le pompier encordé revient pour me prendre.

En dessous, on entend un bruit. Dilyan hurle : « Ne me frappez pas, non ! » Et : « Vous aviez dit que vous n'alliez pas me frapper ! »

De l'autre côté, on entend : « Non mais tu vas la fermer, pauv'con ! »

Bruits de coups de matraques. Le gémissement de Dilyan. Puis il se tait. Et commence à hurler à la face des policiers.

Nouveaux coups. Il se tait. J'entends qu'on frappe.

Le pompier m'encorde et nous nous dirigeons tous les deux vers la fenêtre.

Nous atteignons la fenêtre.

— Vous aviez promis de ne pas me coffrer, espèces de bâtards !

— Non mais c'est qui que tu traites de bâtard, hein, petit bâtard !

Nouveau coup.

Le pompier, à l'intérieur, me saisit et me fait entrer dans le grenier.

Trois policiers frappent Dilyan, tandis que le quatrième les regarde avec ennui.

Celui qui observe sursaute et se tourne vers moi, matraque levée.

— C'est moi. Ne me frappez pas.

Dilyan m'aperçoit.

— Ils avaient promis !

Il est allongé sur le ventre par terre. Du sang coule sur son visage. L'un des policiers est assis sur lui, il lui tient les bras dans le dos et lui met des menottes.

Dilyan me regarde avec reproche.

— Tu avais promis.

Tout est fini. Maintenant, je peux retourner auprès de Bobby et de Biliana. Je serai le seul à savoir à quel point je les aime, ça dépasse l'humain.

— Pourquoi vous le frappez, merde ? Vous aviez dit qu'il n'avait rien fait ? Je croyais qu'il n'avait enfreint aucune loi ? je dis aux policiers.

— Aucune loi ? me rabroue le policier qui se trouve près de moi. Et ne me dis pas «merde » parce qu'on n'est pas loin de l'offense à un représentant de l'ordre. Il aurait enfreint aucune loi ! Et alors, enfreindre l'ordre public, qu'est-ce que t'en dis ? Çui-là, il a mis la moitié du quartier sens dessus dessous ! On doit l'arrêter, cette racaille !

— Tu crois que tu peux me réveiller comme ça à trois heures du matin, hein, espèce de fiotte ! s'écrie l'un des trois policiers, en colère, et la matraque s'abat sur l'épaule de Dilyan.

— Qu'est-ce que vous faites ? je leur demande.

— On fait ce qu'on fait. On sait ce qu'on doit faire ! Ne t'en mêle pas ! dit le policier à côté de moi. Maintenant, on va arrêter ton copain. On va l'emmener au poste. Et toi, tu viens avec nous pour faire une déposition.

— Je vais venir, mais ne le frappez pas.

Le policier assis sur Dilyan se relève, il l'attrape par les menottes. Dilyan se roule par terre et les insulte. Ils lui retombent dessus avec leurs matraques.

— Calme-toi, Dilyan... Frérot... Laisse-les t'arrêter, sinon, ils vont te casser la gueule.

— Toi, je te conseille de pas trop la ramener, dit le policier près de moi. Sinon, on va t'arrêter toi aussi !

— Moi ?! Et pourquoi ça ?

— Oh pour ça, t’inquiète pas, rigole le policier. On a toujours une bonne raison.

Ils traînent Dilyan. Je les suis. Dilyan pousse des jurons, ils le frappent. Il se roule pas terre, ils le frappent. C'est comme ça jusqu'à la voiture de police.

Lorsqu'ils atteignent le trottoir, Dilyan se calme. Il salue Miro et la serveuse. S'excuse. Et entre de lui-même dans la voiture de police. Elle démarre.

On convient que je les suive immédiatement. Je fais monter la serveuse et Miro. On arrivera au poste de police en quinze minutes. On nous donnera des feuilles vierges et on écrira des explications. Ils me poseront des questions concernant le pistolet. Je leur dirai que je l'ai laissé tomber quelque part sur le toit. Au poste de police, on boira du café, on sera un peu nerveux.

Dilyan sera jugé à la va-vite et il devra payer une amende. Ensuite, on se verra de plus en plus rarement. Il ne m'appellera plus. Il sera mal à l'aise à cause de ce qui s'est passé. Moi aussi, je me sentirai mal à l'aise. Un beau jour, je perdrai ses traces.

Un an plus tard, Biliana me dira qu'elle est de nouveau enceinte. On le fêtera à la maison. Je lui demanderai si elle veut que je l'emmène au restaurant ou qu'on sorte quelque part et elle me répondra qu'il lui suffit qu'on soit ensemble.

Moi aussi, ça me suffira. Qu'on ait deux enfants avec une petite différence entre eux. Qu'elle les emmène au jardin d'enfants le matin et que je les ramène l'après-midi. Que je lui fasse un café tous les matins. Qu'on fasse tour à tour la cuisine et qu'on prenne toujours nos repas avec les enfants. Comme une vraie famille.

Tout cela est à venir.

On est jeudi matin.

Après être resté sur le toit presque une heure et m'être imaginé des dizaines de fois que j'allais tomber, je ne pense pas à l'avenir. Je l'ai oublié comme on oublie un souvenir précoce.

Dès qu'on a fait notre déposition, je me dépêche de partir. En chemin, je laisse Miro et la serveuse.

Et je me dépêche.

Je me dépêche de rentrer à la maison.

Je me dépêche de réveiller Biliana et Bobby.

Je me dépêche de leur dire combien je les aime.

C'est la seule manière dont peut se terminer un jeudi matin.

Et la seule manière dont peut commencer la journée.

1Abréviation de Natsionalen dvorets na koultourata : palais de la culture, construit en 1981.

2Le lev (pluriel : lévas) est la monnaie bulgare. 1 lev est égal à environ 0,50 centimes d'euro.

 

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