Mission Londres, roman (extrait)

Paru aux éditions Alvik

(ouvrage traduit avec l’aide du Centre euro-bulgare, Sofia)

5.

Les yeux des agents étaient remplis de tristesse. Ils étaient assis, inquiets, autour de la longue table dans la salle de réunion, sous la carte de la Bulgarie d'un rose et d'un jaune froids. Les mauvaises langues soutenaient que cette carte avait été posée là non pas tant pour provoquer des spasmes patriotiques chez les agents que pour leur rappeler d'où ils venaient et où ils pouvaient retourner s'ils ne faisaient pas suffisamment attention. C'était en fait la seule chose qui pût les effrayer pour de bon. Le fantôme du retour ! Inexorable, il hantait les lieux autour d'eux avec un ricanement hideux et leur empoisonnait la vie en leur rappelant la terre natale embaumante et fertile, du premier au dernier jour de leur mandat. Le thème du retour était un sujet tabou enveloppé d'un silence pesant. Demander à quelqu'un quand il envisageait de rentrer (euphémisme très clair !) était une marque de mauvais goût, de grossièreté, voire d'hostilité. Personne ne parlait du retour, personne n'osait l'évoquer à haute voix, de peur de provoquer les forces du mal qui somnolaient quelque part au ministère des Affaires étrangères. Et même s'ils savaient tous, jusqu'au dernier standardiste, que c'était un destin inévitable, aussi inexorable que l'hiver et la mort, ils nourrissaient le secret espoir d'échapper à cette heure funeste, d'être omis, oubliés dans la foule et épargnés par la terrible nouvelle. Mais elle arrivait immanquablement, accompagnée de la sinistre formule "retour définitif", œuvre de quelque bureaucrate vengeur dans un passé lointain, demeurée inchangée au fil des décennies. Et un beau jour, la saison du reflux arrivait, happant tout sur son passage ; l'âme condamnée faisait le chemin inverse, baigné des larmes de ses prédécesseurs : Heathrow, terminal 2, porte 7 ou 9, puis la funeste embarcation de la compagnie nationale "Balkan", appelée à fermer à jamais sa porte derrière elle.

Il était dix heures passées. La place d'honneur était toujours vide. Les diplomates étaient assis à une distance raisonnable, séparés par quelques chaises, bloc-notes ouverts devant eux et stylos prêts à écrire. Le personnel technique s'était amassé à l'autre bout de la table : le chauffeur, la comptable, le chiffreur, le cuisinier et l'intendant. Tous ces gens n'étaient liés que par l'hostilité accumulée au fil des années de cohabitation forcée dans des conditions de stagnation financière et culturelle. Malgré tout, on pouvait affirmer que, depuis un certain temps, ils menaient une vie relativement supportable, voire insouciante. Ils avaient tous leur lot de petites joies ainsi qu'une grande, qui leur était commune : l'absence de chef. Depuis plusieurs mois, déjà, Sofia n'était pas pressée de nommer quelqu'un à ce poste important et convoité. Divers intérêts s'entrecroisaient, se faisant mutuellement obstacle. Le chemin qui menait à cette île promise était si couvert de peaux de bananes qu'il ressemblait à une patinoire. Durant cette période de relative anarchie, la vie à l'ambassade s'était organisée de manière spontanée selon les principes de la raison et du progrès, loin du chaos des directives administratives. Les discordes entre collègues s'étaient quelque peu apaisées, cédant la place à un vague esprit de bienveillance et d'entraide, qui exerçait une influence favorable sur les activités de toute l'équipe. Non pas que les délations aient complètement cessé mais il n'y avait personne pour les lire. Personne pour distribuer les bons et mauvais points : Sofia était bien loin. Or voilà que le gong avait sonné, annonçant la fin de cette existence paisible et naturelle. Le chef était arrivé. Sans crier gare, sans s'annoncer, ce qui trahissait clairement ses intentions hostiles. La vie des agents s'en trouvait bouleversée.

Quelques instants plus tard, Tania Vandova, la secrétaire, fit son entrée, un épais agenda sous le bras, et lança un laconique :

− Il arrive.

Elle s'installa imperturbablement à droite de la place d'honneur, ouvrit l'agenda et attendit elle aussi. Le silence se fit dans la salle.

Tandis qu'il descendait les escaliers, Varadine Dimitrov se représentait l'expression abattue de ses subalternes, et un sourire glissa sur son visage. "Qu'ils attendent en tremblant !" se dit-il. Il ne se faisait aucune illusion sur ce qu'il avait toujours su : il avait affaire à une bande de bons à rien qui vivaient en parasites aux frais de la princesse. Leur je-m'en-foutisme et leur contentement l'avaient abasourdi au début, puis rendu furieux. Il s'était mis à ourdir des plans efficaces pour leur rendre la vie noire et leur rappeler que le service public n'était pas un ticket gagnant à la loterie. Il aimait voir leurs visages retrouver leur air habituel de jeunes fauves apeurés. Et ce n'était que le début.

− Salut ! lança-t-il sèchement en prenant place au bout de la table.

Les stylos se dressèrent, aux aguets, prêts à inscrire ses immortelles injonctions. Les réflexes sont les derniers à mourir, enregistra-t-il avec satisfaction.

Puis il se rembrunit brusquement.

Où est monsieur Kichev ?

Les diplomates échangèrent un regard et haussèrent les épaules. L'ambassadeur hocha la tête d'un air accusateur.

− J'ai quelque chose de désagréable à vous dire, commença-t-il, comme si l'inverse était possible. Les longs discours n'étaient pas de son goût. Prendre la parole l'effrayait, car il trahissait ainsi son chaos mental. Ses pensées bondissaient dans tous les sens, telles des sauterelles jaillissant hors d'un bocal fermé. Il avait du mal à les remettre en ordre. Aussi préférait-il ouvrir la bouche le plus rarement possible.

− A Sofia, on est d'avis que l'anarchie règne ici. Il rassembla soigneusement les bestioles dans sa tête et poursuivit. L'ambassade n'agit pas assez activement pour construire l’image de la Bulgarie. Il manque des contacts haut placés.

Silence. Regards débordants de ferveur.

− Comme vous le savez, lundi, c'est l'ouverture de la conférence européenne. Nous aurons la présence du Premier ministre en personne et de membres du gouvernement. On s'attend à ce que l'Union européenne annonce une nouvelle stratégie d'intégration. Je suppose que vous devez être au courant.

Les diplomates opinèrent avec énergie. Des dizaines de télécopies avaient été échangées à ce sujet entre l'ambassade et le ministère. On précisait les détails du programme, on traduisait fébrilement des discours et mémorandums concernant les intentions du gouvernement dans tel ou tel domaine. Mais le programme aussi bien que les discours subissaient constamment des changements : il fallait les préciser et les traduire à nouveau. C'était un véritable enfer copieusement pimenté d'hystérie qui flottait par nuées dans les cuisines du pouvoir.

− Je vous préviens tout de suite, ajouta-t-il en menaçant du doigt : je ne tolérerai aucune gaffe !

Les gaffes : c'était pour tous un cauchemar permanent qui se réalisait inéluctablement. Les agents étaient si effrayés et écrasés par le système qu'ils n'osaient prendre aucune initiative personnelle. La tension, chez eux, se transformait souvent en une apathie qui frisait la léthargie aux moments les plus décisifs. C'est alors que les cauchemars arrivaient.

− Où en est-on avec le concert de Mme Ploucova ? demanda inopinément l'ambassadeur, une fois le sujet épuisé.

− Nous y travaillons, répondit le conseiller Danaïlov, avec l'intonation alerte d'un électricien occupé à réparer un câble irrémédiablement cassé. Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir !

− En ce cas, pourquoi l'a-t-on différé pour la deuxième fois déjà ? demanda Varadine d'un ton sévère en plissant les yeux d'un air inquisiteur.

Le visage des diplomates trahit la panique. Le personnel technique contemplait le spectacle de l'inquisition avec une joie maligne. Tania Vandova fit remarquer avec condescendance :

− Nous ne sommes pas encore certains de la présence de représentants du Palais.

− Est-ce que vous les invitez, au moins ?

− Evidemment, répliqua tranquillement Tania Vandova.

Son contrat prenait fin pendant l'été et elle n'avait pas grand chose à perdre.

− Qui s'en occupe ? demanda froidement l'ambassadeur.

− Kichev ! lui répondit un chœur croassant.

− Sait-il au moins que nous sommes là ?

− Je ne sais pas, répondit Tania Vandova en haussant les épaules, je ne l'ai pas vu depuis ce matin.

− Allez le chercher ! ordonna-t-il.

"Il va avoir des problèmes, Kichev", pensa la secrétaire en quittant rapidement la pièce.

Un silence pesant s'abattit sur tous.

− Le syndicat des postiers a promis d'acheter cinquante billets, annonça le consul Mavrodiev de but en blanc, sans doute dans l'espoir de se gagner les faveurs du chef.

Grave erreur. L'ambassadeur lui décocha un regard assassin.

− On dirait que vous débarquez ! répondit-il aigrement. Le problème n'est pas de faire venir n'importe qui. Il nous faut un public trié sur le volet : des aristocrates et des personnalités mondaines.

"Pourquoi est-ce que je perds mon temps à expliquer ça à ce sauvage !" se dit-il, furieux. Il imagina Mme Ploucova face à une foule de postiers et de chauffeurs. Dear ladies and gentlemen. Impensable ! Il lui vint immédiatement à l'esprit que cette proposition, apparemment bien intentionnée, cachait peut-être un objectif plus lointain : le compromettre après des puissants du jour. A partir de cet instant, ce consul débonnaire et pataud devint son ennemi numéro un : il fallait l'écraser sans attendre. Tous leurs sens en éveil, les autres devinèrent aussitôt que ce qui arrivait n'était pas bon (un danger ! un danger) et ils n'ouvrirent plus la bouche.

La seule mention du nom de madame Ploucova semait l'effroi et la terreur chez tout un chacun, Varadine Dimitrov y compris. Surtout lui ! Dévorina Ploucova était l'épouse d'un homme politique bulgare influent. Il lui était impossible de se résigner au rôle de second plan que l'Histoire lui avait assigné, et elle tentait avidement de se créer sa propre auréole de femme politique. Comme il arrive souvent avec les gens simples qui connaissent une brusque ascension jusqu'au faîte de la hiérarchie sociale, au gré du hasard, un tourbillon glauque d'ambitions démesurées et de desseins grandioses se déchaînait en elle. Madame Ploucova déployait des efforts frénétiques pour entrer dans le club fermé de l'élite mondiale à grand renfort de moyens, avant tout ceux de l'Etat. Elle rêvait de se voir dans l'entourage étincelant des célébrités qui défrayaient la chronique mondaine dans la presse occidentale très fournie. Dans cette bataille inégale pour le prestige, Dévorina Ploucova avait un ennemi aussi têtu qu'omniprésent : ses propres compatriotes qui hantaient les espaces désespérés entre la faim et les ténèbres. On eût dit qu'ils ne pouvaient – ni ne voulaient – comprendre à quel point il importait qu'ils présentent bien (comme il faut !* ) en ce moment décisif. Ils la compromettaient à chaque pas, et amplement, de manière typiquement balkanique. Bande d'ingrats ! Mais la dame ne renonçait pas facilement. (…)

15

A l’occasion de l’ouverture de la Conférence européenne, la plupart des membres du gouvernement bulgare atterrirent à Londres, avec, à leur tête, le Premier ministre en personne. La presse locale ne cachait pas son scepticisme à l’égard de l’événement, on sentait même percer quelques accents cyniques, mais pour les gouvernements d’Europe de l’Est, épuisés par la transition, c’était une véritable manne céleste, un prélude enivrant à leur éventuelle admission au club de leurs riches confrères de l’Ouest. (...)

Durant les dernières années, Varadine avait observé de près ceux qui gouvernaient, percevant les mécanismes qui agissaient inexorablement en eux, presque sans exception. Le pouvoir les happait de l’intérieur; leur visage adhérait au crâne, leurs yeux s’arrondissaient, devenaient immobiles, prêts à bondir comme de la grenaille. Leurs sens se transformaient également: les anciens s’atrophiaient, laissant la place à de nouveaux, plus proches de ceux des lézards et des insectes. Ils perdaient tout d’abord la faculté d’écouter, comme s’ils ne pénétraient plus le sens des mots, puis cessaient aussi de voir: ils regardaient à travers les gens, comme s’ils étaient de verre. Ils s’orientaient uniquement grâce aux vibrations qu’ils émettaient dans toutes les directions et récupéraient ensuite, porteuses d’informations sur le monde environnant.

Les vibrations du pouvoir étaient universelles, elles ne nécessitaient pas de traduction ; elles flairaient jalousement tout corps rencontré, en étudiaient la forme et les composants, vérifiaient sa densité et sa couleur, à la recherche d’aspérités et de failles, évaluaient la puissance et le degré de ses propres vibrations, si tant est qu’il en eût. Puis elles faisaient leur rapport. Les corps étaient animés ou inanimés. Les animés étaient divisés en subordonnés et non subordonnés. Les non subordonnés en hostiles et neutres. Les hostiles, en forts et en faibles.

Avec les forts, il fallait être sur ses gardes !

Le président de la Conférence européenne était fort, même s’il paraissait doux et lisse; il était consistant, sans failles ; ses vibrations étaient basses et assourdies mais elles dissimulaient une véritable force. Pas tant celle de son caractère que de l’institution qu’il représentait. Il ne fallait pas la sous-estimer, et le Premier ministre était aux aguets : froid et immobile, la tête dressée, le cordon de son micro retombant, sans vie, de son oreille, il n’était trahi que par le mouvement lent de sa pomme d’Adam. En avant - en arrière. A côté de lui était assis le ministre des Affaires étrangères, qui prenait des notes d’un air appliqué dans un luxueux carnet aux tranches dorées. Il avait enfoncé lui aussi un micro dans son oreille, bien qu’il n’eût pas besoin de traduction, dans le but manifeste de faire preuve de solidarité avec son chef. Varadine jeta un coup d’œil dans son propre carnet et constata avec horreur qu’il n’avait griffonné qu’un bonhomme solitaire, avec des allumettes en guise de jambes et de bras, tout en bas de la page. Il se hâta de rattraper le temps perdu mais à ce moment précis, le discours du Président s’arrêta inopinément. L’assemblée s’agita, jusqu’à ce qu’un autre leader prenne la parole. Alors, le Premier ministre pencha la tête du côté de Varadine et chuchota :

− Est-ce que mon discours est prêt ?

Instinctivement, l’ambassadeur fit un signe affirmatif. En réalité, il n’en était pas certain. Il s’agissait, bien sûr, de la traduction en anglais du discours, qui devait être distribuée à tous les participants. L’œuvre en question avait été inlassablement remaniée jusqu’au dernier moment et ce n’est qu’au petit matin que les employés de l’ambassade avaient entrepris fiévreusement de la traduire. Il se leva sans bruit de son siège et se rua vers l’un des diplomates accompagnant la délégation.

Le conseiller Danaïlov bavardait négligemment avec le puissant ministre de l’Industrie et quelques hauts fonctionnaires de l’entourage du gouvernement. A cette vue, l’ambassadeur eut des aigreurs d’estomac. Il l’attira un peu à l’écart et lui demanda si le discours du Premier ministre était prêt. Danaïlov regarda sa montre et répondit tranquillement:

− On a dû l’apporter, maintenant. Je vais le chercher.

Soulagé, Varadine suivit des yeux sa silhouette qui quittait la salle des négociations, puis il se hâta de rejoindre le petit groupe.

Danaïlov sortit de Lancaster House avec l’allure de celui qui a fait un bon repas, il franchit la cour où étaient garées des limousines rutilantes et se dirigea vers le portail. Là, le stagiaire Nikola Pouïtchev l’attendait déjà en jetant autour de lui des regards inquiets. Etant donné qu’il n’avait pas de laissez-passer pour la conférence, sa tâche consistait simplement à rapporter de l’ambassade le discours traduit et photocopié.

− Ca va, mon gars ? lui demanda Danaïlov en lui donnant une bourrade sur l’épaule.

− On vous l’a remis ? demanda le stagiaire.

Il avait l’air perplexe et sur le qui-vive.

− Quoi donc ?

− Ben, le discours, répondit-il.

− Tu ne l’as pas avec toi ? demanda le conseiller, étonné.

− Il y a quelques minutes, je l’ai donné à quelqu’un qui devait vous le remettre, rétorqua le stagiaire qui s’empressa d’ajouter pour se justifier : j’avais peur qu’il ne soit trop tard.

− Attends-moi ici. Je vais vérifier, dit le conseiller, d’un ton brusquement assombri.

Il revint peu après, encore plus sombre.

− Il n’y est pas, dit-il en se grattant derrière l’oreille. Mais enfin, pourquoi ne m’as-tu pas attendu, c’est malin !

− Mais si, je vous ai attendu, répondit le stagiaire d’un ton geignard. Comme vous n’étiez pas là, je me suis fait du souci. J’ai demandé à un type d’appeler quelqu’un, à l’intérieur, mais il s’est spontanément proposé pour apporter le discours.

− Comment était-il ? demanda Danaïlov, méfiant.

− Heu... Embarrassé, le jeune Pouïtchev s’interrompit. Avec un imperméable et des lunettes. Il était très aimable.

− Et tu lui as donné le discours du Premier ministre ? Tous les exemplaires ?

Le stagiaire fit un signe de tête affirmatif, complètement abattu.

Sans perdre de temps, Danaïlov interrogea les gardes. Les flics confirmèrent que Pouïtchev avait donné les copies à un gentleman de haute stature, portant un imperméable vert. L’homme, dirent-ils, venait souvent jusqu’au portail : on lui confiait divers documents qu’il portait à l’intérieur. Apparemment, il faisait partie de l’ambassade de Roumanie, mais ils n’en étaient pas sûrs à cent pour cent. Il y avait toujours foule près de l’entrée.

Danaïlov laissa le stagiaire dans ses petits souliers et se dirigea prestement vers le bâtiment, tout en cherchant des yeux l’imperméable vert. Varadine le guettait, dissimulé derrière une colonne, dans le hall d’entrée.

− Où est le discours ? demanda-t-il, blanc comme un linge.

− Mais enfin, on ne l’a pas encore apporté ? répliqua Danaïlov, feignant la surprise mais sans grand succès.

− Non, non, et non ! répéta l’ambassadeur en martelant ses mots.

− Pouïtchev l’aurait donné à un Roumain, répondit le conseiller. Le type aurait promis de le transmettre.

− Mais quel con !!! Varadine frappa du poing la colonne.

− On va peut-être nous le remettre, fit observer Danaïlov.

− Tu peux toujours y compter ! Et si on ne l’a pas ?

Le conseiller eut la sagesse de se taire. Une haine impuissante étincela dans les yeux de l’ambassadeur.

− Il faut retrouver ce type à tout prix ! s’exclama-t-il, regardant autour de lui en proie à la panique. Le Premier ministre va parler dans dix minutes. On va nous lyncher !

«C’est toi qu’on lynchera», se dit Danaïlov, fort d’une longue expérience, tout en s’efforçant d’avoir l’air soucieux. Il décrivit autant qu’il lui était possible le supposé Roumain et ils partirent à sa recherche chacun de son côté.

Les chiffres se heurtaient dans la tête de Varadine, comme les billes dans la boule du loto. L’imperméable vert avait disparu sous terre, ou bien on l’avait laissé au vestiaire car, personne, alentour, n’avait gardé son pardessus. «Et merde ! Merde !» se lamentait-il tout en courant, en transes. «Je savais bien qu’il arriverait quelque chose ! Je le savais ! Avec ces imbéciles!» Les vieux politiciens britanniques des portraits l’observaient avec une expression de mépris. Brusquement, il se figea sur place, en proie à un funeste soupçon : n’était-on pas en train de lui tendre une peau de banane avec ce Roumain mythique ? Ne s’agissait-il pas, en fait, d’un Bulgare? Ce renard de Danaïlov ! Ou bien Pouïtchev, qui préparait ses coups en douce tout en faisant l’idiot ! A moins qu’ils ne forment un tandem criminel, dans le but de le renverser ? Il retourna dans la salle : il était presque certain que le conseiller s’était collé à la délégation et le compromettait en rapportant ce qui se passait. Mais non, il n’y avait personne. Varadine soupira de soulagement, l’espace d’une seconde, avant d’être de nouveau taraudé par la panique : absorbé par la lecture de son propre discours, le Premier ministre n’écoutait plus les autres leaders. Il s’apprêtait à prendre la parole.

Varadine se précipita à la recherche des Roumains. Leur délégation se trouvait à l’autre extrémité de la salle. Il sortit, fit le tour et entra de nouveau. Il se trouva nez à nez avec un petit groupe de diplomates qui lui adressèrent un salut courtois mais froid. Aucun d’eux ne portait d’imperméable. Au même moment, Danaïlov fit son apparition. Il passa rapidement au scanner l’assistance, puis son regard glissa sur les tas de documents dispersés sur les tables. Leurs regards se rencontrèrent. Danaïlov fit un geste d’impuissance.

− Demande-leur, dit l’ambassadeur d’un ton sifflant.

− Ils vont se moquer de nous, chuchota le conseiller.

Il avait raison, nom d’un chien !

Les deux hommes se séparèrent de nouveau et continuèrent leurs recherches. Cette fois, Varadine jetait un œil dans les endroits les plus fous : derrière les rideaux, les vases, les fauteuils, et même dans les poubelles. Il avait l’air d’un agent à la recherche d’une bombe à retardement, la dernière minute avant l’explosion. Les gardiens suivaient ses faits et gestes avec une inquiétude croissante ; enfin, un jeune homme, un micro discret à l’oreille, s’approcha de lui d’un pas décidé.

- Can I help you, sir ? demanda-t-il sans autre forme de politesse.

Varadine fixa, hébété, son visage rose et lisse. Pouvait-il l’aider, de fait ? Au même moment, le nom du Premier ministre retentit dans la salle, tel un gong fatal annonçant le Jugement dernier. Il tituba. L’agent le saisit doucement par le coude.

− Votre excellence ! s’exclama-t-il, effrayé. Apparemment, il avait eu le temps de déchiffrer le badge qui se trouvait sur le revers de son veston. Varadine garda héroïquement l’équilibre et prononça ce qu’il convenait de dire dans des situations aussi complexes :

− 99.

Beg your pardon, sir ?! demanda l’agent, haussant les sourcils.

− 99.

− Ah, répondit l’autre en riant, heureux d’avoir saisi le sens des mots étrangers d’après la mimique du visage. The toilet ! This way, please. Il indiqua le fond du couloir.

Varadine suivit machinalement la direction indiquée.

L’agent hocha la tête et prononça lentement :

Dévédéssètidèvét[1].

C’était une grande chose que les langues étrangères.

Quel était cet endroit étrange et beau, se demandait Varadine avec étonnement tout en jetant autour de lui des regards curieux. Comment avait-il atterri là ? L’étroite cabine lui donnait un sentiment de sécurité. Les murs, les carreaux et le plafond étincelaient de propreté. Il faisait chaud et cela sentait bon. L’eau clapotait doucement sous le couvercle du siège. «Je suis dans les toilettes !» se dit-il brusquement. Une minute auparavant, il venait de prononcer le chiffre béni, «un». Maintenant, il était serein. Tout à coup, son regard fut attiré par une épaisse liasse de feuilles qu’on avait laissée sur la chasse d’eau. Cela ne ressemblait pas à du papier pour les toilettes. Il lut le titre. L’adrénaline lui monta de nouveau au visage.

Le discours du Premier ministre !

La foutue traduction du foutu discours en 50 foutus exemplaires se trouvait ici, dans les chiottes !

La porte de la cabine s’ouvrit toute grande et dans l’embrasure se dessina la silhouette imposante d’une dame âgée. Coiffée avec soin, le visage aussi beau que cruel. Elle se renfrogna et pinça les lèvres en une moue sévère, comme une institutrice dans un collège pour jeunes filles de l’époque victorienne.

You naughty boy ! s’écria-t-elle en le menaçant du doigt ; et elle claqua la porte.

«N’était-ce pas Lady Thatcher ?» se demanda-t-il, bouche bée.

En quelques bonds prestes, Varadine se retrouva dans le couloir, serrant les précieux documents contre sa poitrine. Il fixa d’un œil douloureux la chaussure dessinée sur la porte des toilettes. C’était celle d’une femme.

Il se dirigea à la hâte dans la salle. A l’entrée, il croisa Danaïlov.

− Donc, on les a retrouvés ! s’exclama-t-il en s’emparant, serviable, de la liasse.

− Je les ai retrouvés ! le coupa Varadine.

− Juste à temps !

− Quoi ?! Il n’a pas encore commencé à parler ? Il m’a semblé qu’on annonçait son nom.

− Ils ont dit qu’il parlerait après la pause, précisa Danaïlov.

Ces mots mirent du baume au cœur de l’ambassadeur. C’était la plus belle chose qui lui arrivait depuis ces deux jours. Même le perfide Danaïlov lui parut sympathique... pour un très court instant, bien sûr.

− Veillez à ce que le discours du Premier ministre soit distribué ! ordonna-t-il, lorsque le sentiment d’une manne inopinée et imméritée se fut un peu dissipé.

Il bomba le torse, se débarrassa des dernières traces de pusillanimité et rejoignit la délégation avec la grâce d’un lion rompu aux mondanités.


Remarques

[*] En français dans le texte (N. d T.)

[1] «Quatre-vingt dix neuf» en bulgare (N. d T.).

Extraits traduits du bulgare par Marie Vrinat

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