La Morgue

Extrait du recueil "Seigneur, prends pitié"
Prix Helikon 2004

Comme une coque de noix l’âme a roulé dans le noir. Tout au fond, sous l’armoire.

Mila Serafimova

Prologue

Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, aide-nous, Seigneur!

Nos pères et nos aïeux, avant de commencer tout travail, le plus négligeable fût-il, au début et à la fin des repas, au coucher et au lever, adressaient une imploration en faisant le signe de croix et la courte prière ci-dessus, que même les gens les plus simples et les plus incultes connaissaient pour l’avoir reçue en legs, et par laquelle ils invoquaient Dieu et exprimaient ouvertement leur foi en la Sainte Trinité – usage qui se perd déjà de nos jours. La jeune génération ne songe plus à demander l’aide de Dieu ou, tout au plus, fait-on à la hâte, négligemment et incorrectement le signe de croix, sans savoir dire le moindre mot. Quant à moi qui écris ces lignes, je commence toujours, comme me l’ont enseigné mes parents, mes professeurs et mes maîtres, paix à leur âme, avec la même invocation, non seulement par habitude et imitation, mais parce que je sens le besoin de l’aide Divine, grâce à laquelle je débute et entreprends toute chose. Car il est dit:

Si l’Eternel ne bâtit la maison
Ceux qui la bâtissent travaillent en vain;
Si l’Eternel ne garde la ville,
Celui qui la garde veille en vain

(Ps. 127:1)

Que Dieu nous vienne en aide! Amen!

Ecrit par le Protohiérarque Mikhail Christov Popov

1.

Trois personnes formaient notre petite équipe dans les sous-sols de l’hôpital: tante Annie, Mima et moi-même.

Tante Annie pesait plus de cent-vingt kilos et avait une force prodigieuse. Elle était capable de déplacer toute seule le corps d’un homme de forte corpulence de l’une des tables de pierre sur l’autre. Elle avait les cheveux blond platine comme une serveuse de buffet de gare de vingt ans. Ses lèvres étaient toujours peintes d’une épaisse couche de vermillon et le spectacle de cette bouche immense comme un coucher de soleil faisait des ravages sur les non-habitués. Pour couronner le tout, elle fumait comme une cheminée.

Mima était une Tsigane de dix-sept ans qui travaillait à la buanderie. Elle passait la journée à enfourner le linge sale dans les grosses machines, puis elle le sortait de là et le repassait dans un nuage de vapeur argentée. Mima était sourde-muette et, comme tante Annie me l’avait expliqué, légèrement attardée mentale. La petite vénérait tante Annie comme on vénère Dieu et la regardait toujours dans les yeux.

Je venais de quitter l’armée après mon service militaire. J’avais passé deux semaines à ne rien faire dans le monde civilisé en y ajoutant du brandy Slantchev-Briag, et je m’étais rapidement rendu compte que toutes les places de première avaient déjà été prises. Un jour, traînant ma jeunesse comme un haleur, j’avais fait la connaissance de tante Annie au café de La Havane. Nous avions parlé de choses et d’autres et elle m’avait proposé de travailler avec elle à la morgue.

Quand je vis Mima pour la première fois, je fus saisi d’émoi et de timidité et mon âme endurcie de soldat bondit comme un poisson hors de l’eau. A la buanderie la chaleur était infernale et Mima ne portait qu’un T-shirt en coton défraîchi, lui dissimulant à peine la naissance des cuisses. Mon trouble n’avait pas échappé à tante Annie qui, une ou deux semaines plus tard, pendant que j’étais occupé à raser un petit vieux tout bleu, laissa tomber:

- Si Mima te plaît, Joe, ne te gêne pas. Il suffit de me le dire!

Ma main tressaillit et la lame entailla la joue du petit vieux. Heureusement qu’il ne sentait rien, le pauvre.

Après le rasage, tante Annie frotta le visage du vieux avec des pommades, lui mit du coton dans les narines et nous entreprîmes de l’emballer dans le costume qu’avait apporté sa famille (c’était probablement celui de son mariage, car le revers du veston était orné d’une fleur artificielle et de sa poche s’échappa le talon cassé d’un soulier démodé de femme); après ce travail, nous sortîmes dans le couloir pour fumer.

- Les gens sont intéressants, dit tante Annie. Ils ont tellement peur de la mort. Et tellement de chagrin pour leurs défunts. La mort fait pourtant partie de la vie, c’est même la partie la plus longue. C’est tout simplement une porte qu’on ouvre pour passer de l’autre côté. Mais comme les oiseaux ne peuvent pas raconter à l’homme ce qu’est le vol, les morts non plus ne peuvent pas nous raconter leur expérience.

Je l’écoutais, je la regardais allumer sa cigarette au mégot de la précédente, et ses paroles m’emplissaient d’étonnement. J’étais trop jeune pour comprendre ce qu’elle me disait. Il est vrai que je n’avais pas été impressionné par ma première journée à la morgue. Sur l’une des deux tables de ciment dans la pièce glaciale, où résonnait le bruit de l’eau qui coulait, gisait un vieillard nu. C’était un homme de belle taille et sa posture donnait l’impression de quelqu’un qui avait terminé sa besogne sur terre et qui dormait tranquillement de son dernier sommeil. Son visage avait un hâle sain, légèrement voilé par les poils blancs et luisants d’une barbe naissante; sa cage thoracique, malgré les muscles relâchés par la vieillesse, indiquait que les bûches soigneusement coupées s’empilaient dans le jardin de cet homme; son sexe violacé pendait paisiblement sur sa cuisse, avec l’abandon d’un petit chat assoupi après avoir bien jouétout son soûl; les ongles bruns, immenses et recourbés, de ses gros orteils ressemblaient à de petits rochers imprenables. Il n’y avait rien d’effrayant ni de répugnant dans le repos de cet homme. Il semblait, en effet, avoir franchi, de son pas tranquille et assuré, une porte – que j’imaginais forcément de chêne, lourde et garnie de clous de cuivre –, après avoir fait ses adieux à tout ce qu’il avait chéri et aimé dans le monde ici-bas.

Plus tard, j’apprendrais à faire la distinction entre un mort et un défunt. Mais j’eus la chance, au cours de cette première journée de travail à la morgue, que ma première rencontre fût avec un défunt. Si jamais on peut parler de chance en bas, à la morgue.

2.

- Regarde comme elle est belle, me dit tante Annie un matin, en ouvrant solennellement devant moi la porte métallique.

J’entrai et je vis, sur l’une des tables de pierre, le corps blanc d’une jeune fille. Dans sa nudité elle était d’une beauté sublime que même la mort ne pouvait enlaidir. A la commissure de ses lèvres scintillait un filet de sang séché. Ses seins menus étaient ravissants et semblaient pleins de vie.

Je me rendis compte alors que tante Annie n’était pas d’humeur solennelle, comme je l’avais d’abord cru. C’est dans la tristesse qu’elle était plongée, une tristesse si grandiose que vingt hommes n’auraient pu mouvoir le lourd battant de la cloche dans son âme.

- Comment est-elle morte? lui demandai-je.

En règle générale, tante Annie évitait de fumer à la morgue par respect pour nos visiteurs silencieux, mais cette fois-ci elle sortit de la poche de sa blouse blanche son paquet de cigarettes sans filtre, en tira une qu’elle ficha entre ses lèvres et l’alluma.

- Elle s’est suicidée, répondit-elle. On l’a amenée à l’hôpital hier, dans l’après-midi. Elle était encore vivante, les médecins ont lutté toute la nuit pour la sauver. Hier, dimanche, c’était le jour de son mariage. Tout avait été organisé, le restaurant et tout le reste. Mais le matin, pendant qu’elle revêtait sa robe de mariée, le facteur lui a apporté un télégramme. Son fiancé lui écrivait qu’ils feraient une grosse erreur s’ils se mariaient maintenant. Lui, il avait décidé de s’engager comme mercenaire dans un pays lointain pour amasser de l’argent. Il disait aussi qu’il lui rendait sa liberté, mais que si elle avait la force de l’attendre, il serait le plus heureux des hommes. A la fin, il demandait des excuses pour la souffrance et l’humiliation qu’il lui causait.

Je regardai de nouveau la fille blanche. Elle était terriblement jeune, mais il y avait pourtant dans son attitude la majesté que toute femme acquiert le jour de son mariage.

- Et orpheline par-dessus le marché, poursuivit tante Annie. Les parents du garçon se désintéressent maintenant totalement de l’affaire. On devra l’enterrer aux frais de la municipalité, Dieu sait où, au cimetière des chiens. Bon, se reprit tante Annie, en jetant son mégot dans l’évier, au travail!

Elle me passa une paire de gants en caoutchouc et entreprit de mettre les siens. Je remplis le seau en plastique d’eau chaude, je pris l’éponge et je me mis à laver le corps de la jeune fille. Ses cheveux étaient si légers que sa mort ressemblait plus au sommeil qu’à la vraie mort.

- Le suicide est un grand péché, dit tante Annie, plus grave même que le meurtre. Bien que l’esprit de l’homme soit incapable de comprendre cette différence. Si quelqu’un commet un meurtre, il a au moins la possibilité de consacrer le reste de sa vie à racheter ce péché. Je ne dis pas qu’il aura assez de sa vie pour le faire, car en général la vie ne suffit jamais à rien. Le suicidé non seulement commet le même péché, mais il se prive aussi de Rédemption. Ce n’est pas par hasard que l’Eglise chrétienne refuse d’enterrer les suicidés au cimetière.

Je trempais l’éponge dans l’eau chaude et je la passais sur la peau aussi fine que celle qui se forme sur le lait qu’on vient de faire bouillir. Je pensais à la jeune fille qui, hier encore, était un être vivant, souple et chaud, un être qui dansait, riait et pleurait. Je me disais que si elle avait pu réchapper à la mort, elle aurait certainement eu terriblement honte d’elle-même et aurait regretté son geste. Je pensais encore que j’aurais certainement tenté de séduire cette fille, si j’avais pu la connaître plus tôt. Et qu’en ce moment il lui était totalement égal d’être là, nue, devant le regard d’un parfait inconnu.

- Tu sais quoi? dit tante Annie. Nous n’allons pas encore la donner à ces vautours de la municipalité. Nous allons la cacher dans la chambre froide. Peut-être que le mercenaire gagnera suffisamment d’argent et qu’il rentrera. Il pourra au moins lui faire de belles funérailles: elle serait vêtue de blanc, il y aurait un orchestre et des croque-morts rendus joyeux par l’eau-de-vie.

- Quel était son nom? ai-je demandé.

- Nous allons l’appeler Véronika, répondit tante Annie.

Traduit du bulgare par Roumiana Stantcheva

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