Le sourire du Chien : extrait

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Dimana Trankova

 

Le sourire du Chien

extrait traduit du bulgare par Marie Vrinat

 

 

21 juin

« Les couches de roche se sont formées successivement, les plus anciennes demeurant au fond et les plus récentes à la surface. »

Principe de la superposition en stratigraphie

Nicolas Steno, « Dissertationis prodromus », 1669.

 

L'HOMME SUR LE ROCHER n'aurait jamais supposé pouvoir poser une telle question dans une situation analogue. Mais, comme il n'aurait jamais supposé se retrouver dans une situation analogue, il la posa tout de même.

—Un couteau ordinaire ?

Il avait la bouche sèche. Il aurait tout donné pour un verre d'eau.

— Ce n'est pas un couteau ordinaire, dit l'autre. Il est en fer.

L'homme sur le rocher ne voyait pas son visage, mais il percevait son souffle chaud chaque fois que l'autre s'approchait et déchirait sa chair avec son couteau ordinaire.

L'homme sur le rocher tremblait de douleur et d'offense, à cause du froid de la montagne, du vide que laisse la dignité perdue. Au début, lorsque tout devint clair, il avait cessé de parler, en partie par vanité et en partie parce qu'il ne voulait pas que l'autre flaire sa peur et s'acharne encore plus. Mais ils avaient passé trop de temps ensemble tous les deux sur le rocher. Trop de questions avaient été posées sans recevoir de réponses. Trop de sang avait coulé. Son odeur lourde se mêlait à celle du contenu de la vessie et des intestins de l'homme sur le rocher et le poussait à regretter de ne pas en savoir plus, de ne pas pouvoir en dire plus, de ne pas pouvoir faire quelque chose qui le libère de cette odeur, le ramène en arrière, qui conjure tout ou le corrige.

Il regarda en direction des étoiles, s'imagina leur lent mouvement circulaire. Le vent lécha son corps et il le vit presque le pousser et le faire rouler sur la surface du rocher comme un cocon abandonné, le soulever et le porter au-dessus de la montagne, vers la Voie lactée. Il savait qu'il allait mourir. Il avait peur et regrettait que sa fin soit aussi indécente. Oui, indécente. Quel cadavre hideux il ferait, avec ces plaies sur le visage. Quelle chose hideuse. Scandaleuse. Il imagina les titres et les nouvelles, les commentaires en dessous, il imagina les physionomies choquées et secrètement contentes de ses anciens collègues, il imagina deux d'entre eux en train de se pousser du coude à l'enterrement – il savait exactement lesquels – et de se chuchoter : « Tu te rends compte, le tuer avec un banal couteau en fer ? »

« Tu délires », se dit l'homme sur le rocher, mais l'offense était trop forte. Il décolla ses lèvres fendillées et dit :

— Toi. Tu offres une victime en sacrifice.

— J'offre.

— À Elle.

— À Elle.

— Pour ce sacrifice il te faut quelque chose d'une matière sacrée.

— Le fer est une matière sacrée.

— Non. Ça n'en est pas. Le silex est sacré. Le bronze. L'or. Pas le fer.

Une fraction de seconde, il crut que ce qu'il disait était vrai, que l'autre réfléchirait, prendrait conscience de son erreur et le laisserait partir. Ce serait merveilleux. Mais l'autre se contenta de rire.

—Sottises, dit-il. Il se pencha au-dessus de lui, sa silhouette cacha le ciel étoilé. L'homme sur le rocher se sentit abandonné. —Tu n'estimes pas à sa juste valeur ce qui t'est donné. Le fer est le métal le plus sacré au monde.

— Les Anciens croyaient qu'il protège des forces maléfiques, chuchota l'homme sur le rocher. C'était vrai. Jadis, il y avait longtemps, pas une naissance, pas une veille mortuaire ne se faisaient sans la protection magique d'un couteau, d'un peigne, d'un clou en fer, censés protéger la vie du nouveau-né et la mort du défunt. L'homme sur le rocher fut étonné par la légèreté de ses pensées, il ravala la douleur et s'imposa de parler plus distinctement. — Mais si le fer était sacré, ce n'était pas dû au métal. C'est grâce aux gens qu'il était sacré. Aux hommes qui lui donnent sa forme.

—C'est moi qui ai donné sa forme à ce couteau, dit l'autre. Et pas seulement à lui. Mais ce qui le rend sacré, c'est seulement le fer. Tu comprends ?

—Non.

L'autre soupira.

—Les Anciens savaient que le fer était sacré bien avant de connaître son existence, avant même de devenir des hommes, dit-il. Ils savaient qu'il faisait partie d'eux et de tout ce qui est vivant, et qu'il est divin. Tu comprends maintenant ?

— Non, dit l'homme sur le rocher dans un râle. Il n'avait pas senti à quel moment l'autre avait fait un pas en arrière et levé la main. Le poing lui écrasa la bouche, cassa une dent et l'étrangla de sang.

—Quel goût ça a ? demanda l'autre.

L'homme sur le rocher se tourna avec peine, il recracha le sang et la salive.

—De métal.

—Quel métal ?hurla l'autre.

—Le fer, chuchota l'homme sur le rocher.

—Le fer. Le sang a un goût de fer, le fer a un goût de sang. La voix devint rêveuse. — Imagine-les un peu nos anciens aïeux. De quelle manière ils reconnaissaient l'odeur et le goût du fer. Par le sang des animaux et des gens qu'ils offraient en sacrifice, par le cycle des femmes. Ils vénéraient le sang parce qu'ils savaient qu'il signifie la vie, suffisamment de nourriture pour les gens et les divinités, il signifie la naissance de nouveaux enfants. Et lorsque, un jour, ils ont forgé le premier fer, en le voyant, en le reniflant et en le goûtant, ils ont compris qu'ils avaient découvert le métal des dieux, qu'ils avaient déchiffré les arcanes de la vie et de la mort. Ensuite, bien sûr, ils ont oublié. Mais c'est humain et les dieux sont enclins à pardonner.

L'homme sur le rocher entendit l'autre s'éloigner et la voix parvint à distance, mêlée au vent.

—As-tu vu une source à forte teneur en fer ? Le fer dans l'eau est lourd et il se dépose sur les feuilles, les branches, les pierres. Il est de couleur rouille mais, tout autour, ça sent le sang. Tu peux imaginer, jadis, la peur qu'avaient les hommes de se rendre à la source, leur peur de son odeur, car elle leur disait que, tout près, guettait un ennemi. Ou un prédateur. Ou Dieu.

L'homme sur le rocher ne répondit pas. Il regardait les étoiles et tremblait, il se demandait pourquoi il avait froid et pourquoi il entendait le clapotis de l'eau. Il se sentit triste.

Une voix rauque lui murmura à l'oreille.

—Il y a longtemps qu'elle n'a pas bu de sang et elle a soif. Pourtant, je suis prêt à lui refuser. Je suis prêt à arrêter et à t'emmener quelque part, où tu trouveras de l'aide. Tes blessures sont plus légères que tu ne le crois. Est-ce que tu veux vivre ?

—Oui, je le veux !

—Bon. Dis-moi où il est.

—Je ne sais pas !

—Mais tu as dit que tu savais. Tu as écrit tellement d'articles. Tu as répondu à ma proposition et tu es venu jusqu'ici. C'est toi qui as insisté pour que je renvoie les autres.

L'homme sur le rocher ne répondit pas. Quoi qu'il dise, désormais, la situation ne ferait qu'empirer.

—Tu ne crois pas, dit l'autre tranquillement. Tu as prêté serment, mais tu ne crois pas.

—Si, je crois, insista l'homme sur le rocher.

—Non, tu ne crois pas, répondit l'autre. — Mais cela n'a plus d’importance. Il suffit que tu saches où il est. Parle – il se pencha vers lui et, l'espace d'une seconde, l'homme sur le rocher pensa qu'il allait le caresser, l'embrasser. — Parle.

L'homme sur le rocher ne répondit pas. Il ne pouvait pas répondre.

—Parle ! hurla l'autre et il planta le couteau, il le tourna, et l'homme sur le rocher perdit presque conscience sous la douleur et la puanteur car, cette fois, la lame déchira le péritoine.

—J'ai menti ! Arrête !

—Pourquoi ? Parle !

Il continuait de tourner et la conscience de l'homme sur le rocher, embrumée par la douleur, lui peignit un tableau effrayant : l'inconnu fouillait dans ses viscères non pas avec son couteau, mais avec ses ongles et ses dents, il déchirait ses organes, en faisait une boule et lorsque cette boule serait suffisamment grosse, il la lancerait en l'air, vers les étoiles, puis il se précipiterait pour l'attraper et le jeu le ferait rire aux éclats.

—Je croyais que toi, tu avais appris quelque chose, qu'on peut le retrouver. Je t'en supllie, arrête.

—Tu as bluffé ? L'autre arrêta, la douleur demeura. — Comment peux-tu être aussi con ?

—C'est Gabriella qui a eu l'idée, chuchota l’homme sur le rocher.

—Tu es sûr ? demanda l'autre avec une curiosité enfantine.

—Oui. C'est elle la coupable.

—Ce n'est pas très galant de ta part, tu sais. On aurait attendu de toi que tu la protèges jusqu'au dernier soupir.

— Demande-lui. Elle sait. Elle m'a menti. Elle a menti.

L'autre ne dit rien. L'homme sur le rocher perdit conscience, mais il revint à lui lorsque deux mains l'attrapèrent et que la douleur explosa de plus belle. Les étoiles semblèrent se rapprocher. Les mains étaient agréablement chaudes et il en émanait de la force, comme celles de son père, naguère, avant qu'on ne l'emmène et que tous ne se mettent à lui dire, à lui, le garçon qui deviendrait l'homme sur le rocher, ce qu'il devait au Parti.

Mais les mains qui le portaient, maintenant, n'étaient pas celles de son père.

—Dette, dit l'homme qui n'était plus sur le rocher. — Je sais.

—Quelles dettes ? marmonna l'homme aux mains fortes et ensanglantées. Que sais-tu ?

Mais l'homme qui n'était plus sur le rocher ne pouvait plus parler. Il ne faisait que trembler et trembler.

—Tu as peur, dit l'homme aux mains fortes. Il ne faut pas. Je vais t'emmener directement auprès d'Elle, là où il n'y a ni douleur ni affliction, et où il n'y a pas de mensonges. En échange de ce service, je t'ordonne de lui dire que la chasse a commencé.

Les muscles des mains se tendirent, elles tremblotèrent et lancèrent leur fardeau. « Non, les étoiles ne sont pas devenues plus proches », remarqua l'homme dans les airs. Puis il tomba. Dans les ténèbres.

PREMIÈRE PARTIE

« Lorsque l'art s'empare violemment d'un individu, il l'attire en arrière aux conceptions des époques où l'art florissait avec le plus de force. L'artiste s'engage de plus en plus dans la vénération des excitations soudaines, croit aux dieux et aux démons, anime la nature, prend la science en haine, devient mobile das ses tendances, comme les hommes de l'Antiquité, et souhaite un bouleversement de toutes les conditions qui ne sont pas favorables à l'art. […] Ainsi finit par se produire un violent antagonisme entre lui et les hommes du même âge de son époque, et l'artiste est condamné à une fin troublée ; ainsi, d'après les récits des anciens, Homère et Eschyle finirent par vivre et mourir dans la mélancolie. »

Nietzsche, Humain trop humain.

Chapitre 1

21 juin

—But de la visite ? demanda la préposée à la police aux frontières dans sa cabine vitrée.

Son visage était vert à la lumière artificielle.

—Le plaisir.

John déglutit la salive acide laissée par la bière qu'il avait bue dans l'avion.

La femme le regarda avec une perplexité réelle.

—Lune de miel. En quelque sorte, dit-il et il pesta contre lui-même de donner des explications.

Il regarda vers la queue de ressortissants de l'UE, mais Emilia avait les yeux rivés sur l'homme imposant, devant elle, et elle ne le remarqua pas.

—Bienvenu !

La femme verte tamponna avec indifférence son passeport. —Vous pouvez rester sans interruption sur le territoire de notre pays pendant trois mois. Et n'oubliez pas de vous enregistrer à la police.

—Merci.

John sourit, ne reçut rien en retour, prit son bagage à main et franchit la ligne invisible qui, à l'aéroport de Sofia, délimitait la frontière de la République de Bulgarie. Il extirpa de sa poche le dernier chewing-gum à la menthe et le fourra dans sa bouche. « Encore un peu, se dit-il, encore un peu, seulement ».

—Fut un temps, quand on n'était pas dans l'UE, on faisait la queue, et maintenant qu'on est dans l'UE, on fait toujours la queue, lança Emilia entre ses dents en le rejoignant, et elle se dépêcha d'aller vers le hall des bagages.

Elle trouva un endroit bien placé près du tapis roulant et lui fit signe de la rejoindre avec le chariot.

C'était la première fois qu'il la voyait aussi nerveuse. Il lui sourit mais son petit visage rougi se renfrogna, elle ôta de son front une mèche de cheveux devenue d'un blond sombre sous l'humidité et se tourna vers le tapis roulant.

Lorsque leurs bagages apparurent enfin, Emilia se précipita vers le tapis roulant, extirpa la première valise, la laissa tomber sur le chariot, attendit à peine la seconde et poussa le chariot vers la sortie. Arrivée devant la porte, elle s'arrêta et chercha du regard John, sans prêter attention aux autres passagers. « Elle a fait le tour du monde pour rentrer chez elle, se dit-il, et maintenant, elle a peur de faire le dernier pas. »

—Allez, viens, Em's.

Il prit sa place derrière le chariot.

Le bourdonnement de la foule, dans le hall d'accueil, et les conversations prononcées dans sa langue maternelle lui donnèrent le vertige, et Emilia eut peur que le mur formé par la foule ne s'écroule et ne l'ensevelisse. Elle distingua trois visages qui lui souriaient à travers les larmes, fondit en larmes elle aussi, laissa en plan son mari et se précipita vers l'extrémité de la zone entourée d'un cordon pour se jeter dans les bras de sa mère.

John s'arrêta avec le chariot près du groupe des quatre qui riaient, pleuraient et parlaient en même temps. Il les connaissait par Skype, mais, en chair et en os, c'était différent. Ivan, son frère, était plus grand et plus corpulent qu'il ne se l'était imaginé. Il fut le premier à se détacher de sa famille et lui tendit la main.

—Bienvenu ! Je suis heureux que nous fassions connaissance en personne !

Il avait une forte poigne.

—Moi aussi, dit John. Ça fait longtemps qu' Emilia voulait vous voir. Je peux vous attendre dehors ? Je suis prêt à tuer quelqu’un pour une cigarette.

*****

—Tu n'as pas grossi du tout, je ne sais pas comment tu fais. Les Siméonov, du cinquième, leur fille, celle qui est comme une mannequin d'Auschwitz, même elle, elle a grossi là-bas. Qu'est-ce qu'il y a, « maman » ? Ici, c'est comme ça qu'on parle. Tout le monde veut te voir, mais je leur ai dit : « Non, Emi va être fatiguée, le voyage est tellement long, laissez-les se reposer quelques jours. Tu ne vas pas reconnaître la petite Katy1, elle a un nouvel ami, mais personne ne l'a encore jamais vu. Mais ça, tu le sais déjà. Puisqu'on se parle sur Skype.

Sa mère se tut.

Tous gardèrent le silence. Emilia était assise, serrée entre ses parents, sur le siège arrière de la nouvelle Škoda de son frère, et elle regardait la circulation sur le boulevard, les lumières des rues, les centres commerciaux, les grands panneaux publicitaires. La plupart n'existaient pas la dernière fois qu'elle était passée par là.

— Tu es déjà venu ici, hein ? dit Ivan.

—C'était il y a longtemps et pour peu de temps. Une nuit, répondit John.

—Tu te rappelles quelque chose ?

—Presque rien.

—Bon, maintenant, tu auras plus de temps, dit Ivan.

Il déboucha sur un large boulevard et, après encore quelques bâtiments rutilants et panneaux publicitaires, il entra dans un quartier peuplé de hauts immeubles d'habitation datant de l'ère du socialisme réel, de centres commerciaux et de magasins construits à l'ère de l'économie de marché.

Ils s'arrêtèrent devant un immeuble qui ressemblait à tous les autres. La famille descendit. Tout en se bousculant, en s'excusant, en discutant qui prendrait quoi, on extirpa les bagages. Emilia et ses parents montèrent dans l'ascenseur, tandis que John se retrouvait avec Ivan et les valises sur un étroit palier à l'odeur connue de plats cuisinés, d'humidité et de chats.

— Ça, ce n'était pas la peine de le prendre. — Ivan montra le blouson de cuir dans les mains de John. — Emi ne t'a pas dit qu'ici, l'été est chaud ?

John eut un petit rire. Il était fatigué, il avait envie de se coucher et de dormir.

— On l'a acheté en quittant Bangkok. Parce qu'il n'était pas cher. Et qu'Emi en avait marre de voir mon vieux blouson.

Ivan éclata de rire. L'ascenseur arriva. Il ressemblait à celui qu'il avait pris durant son court séjour, auparavant.

Lorsqu’ils furent arrivés au sixième étage, le cérémonial de l'accueil continuait. La voix de la mère retentissait dans la cage d'escalier, le père s'affairait dans l'étroit couloir, tandis que dans le salon les attendaient la femme d'Ivan et leurs deux enfants qui n’avaient jamais vu leur tante en chair et en os et croyaient qu'elle vivait dans Skype.

***

— C'est donc vrai, dit Emilia. Tout paraît plus petit que dans les souvenirs.

Ils étaient allongés dans l'obscurité de son ancienne chambre. La soirée, qui devait se terminer vite, s'était prolongée et n'avait pris fin qu'au moment où les adultes constatèrent que les enfants s'étaient endormis sur le divan. Ils avaient tous trop mangé et trop bu.

—Tu t'y feras, marmonna-t-il.

— A-ha, répondit-elle.

Un instant plus tard, il se détendit,sa respiration profonde la rassura un peu. Emiliaessuya ses larmes, se leva et se dirigea vers la cuisine sans allumer dans le couloir. Elle pouvait encore trouver le chemin dans l'obscurité.

—Emi, c'est toi ?

La voix de sa mère, qui lui parvenait de la chambre de ses parents, était étouffée.

— Oui, c'est moi.

—Qu'y a-t-il ?

—Rien. J'ai soif.

—Prends de l'eau minérale. Papa est allé la chercher ce matin aux Bains2.

—D'accord.

Elle continua à avancer, entra dans la salle de séjour et dans la cuisine et se versa de l'eau du robinet. Elle avait toujours le même goût. Emilia sourit.

[…]

Chapitre 21

13 août

John s'étira et se mit à tousser dans le lit étroit. Il avait mal au dos. Tout lui faisait mal. La chambre était plongée dans une pénombre rose et froide. Maya dormait, la tête sous la couverture.

Il sortit l'enveloppe de sous l'oreiller et en extirpa le cahier et l'aile. Ils paraissaient plus authentiques maintenant, à la lumière du jour. Il les remit à leur place dans l'enveloppe et se dépêcha de s'habiller.

Il fumait sur le palier plongé dans une ombre matinale lorsque Maya apparut sur le pas de la porte et bâilla.

— Bonjour, dit-elle. Il vient d'où c'café ?

— De la cuisine. Il est dégueulasse.

— C'est mieux que rien.

Peu après, Maya revint avec une tasse jaune à l'anse cassée. Elle fourra sa main libre dans la poche de son sweat-shirt, frémit dans le froid du matin, regarda la rue et aspira une gorgée.

— C'est vrai que c'est horriblement dèg'. Qu'est-ce que tu fais ?

— Ces magazines, ils doivent être à lui. Il les a sûrement lus aux chiottes. — John continua à feuilleter les pages de papier glacé écornées par le temps et par quelque chose qui avait été versé dessus il y a longtemps. — Ivan est peut-être passé à côté. Ils n'étaient pas dans la chambre.

— Comment tu es certain qu'il sont à lui ?

John leva vers elle le magazine qu'il avait à la main. C'était une revue de vulgarisation scientifique, sur la couverture on voyait l'illustration d'un extra-terrestre aux grands yeux et une idole préhistorique avec des yeux à peine marqués, un nez pointu et une série de points en guise de bouche. En gros-titre : « Était-ce EUX dans la Bulgarie néolithique ? » hurlait le gros titre.

— Il y en a pas mal.

— Et alors ? Tu as trouvé quelque chose ?

— Non. — John jeta le magazine à ses pieds et en prit un autre du tas qui se trouvait sur le banc. — Rien.

Tout était étrangement tranquille, maintenant, sans les voix du bistrot. Lorsqu'ils eurent examiné tout le tas, Maya finit de boire les restes du café dégueulasse et remit les magazines dans la cuisine.

Le soleil s'était élevé, la ville s'était réveillée et ils avaient faim. Ils prirent place dans celui des deux cafés, sur la place, qui était le plus beau et commandèrent un café et des sandwiches princesse à la viande hachée, qui portaient ici le nom de strandjankas3,, et, tout en mangeant,ils regardaient les gens de Malko Tarnovo qui se hâtaient lentement de vaquer à leurs occupations matinales.

— Pendant que j'écrivais le énième article sur le Kalé4, je suis tombée sur quelque chose que je n'avais encore pas remarqué, commença Maya avec l'intonation de quelqu'un qui réfléchit à haute voix. Dans sa première description des fouilles secrètes, Vassilev mentionne un trésor qui a été perdu là-bas, au Kalé. Or le Kalé est tout près de Malko Tarnovo, dit-il.

Maya prit la touillette en plastique du café et se mit à la tordre autour de son doigt. — Est-il possible qu'Ilia et Marinn aient trouvé le trésor dont parle Vassilev ? Est-il possible que tout ça se soit passé à cause de lui ?

— Possible. Si c'est le cas, elle est où, Christova ?

Devant l'église orthodoxe apparut une femme rondelette en vêtements sombres. La femme arrangea son fichu et disparut à l'intérieur.

— C'était la maîtresse de Vassilev pendant les fouilles a Kalé. — Maya redressa la touillette. — D'un autre côté, il est peu probable qu'il lui en ait parlé. malgré tout, c'étaient des fouilles hyper-secrètes.

La femme sortit de l'église et se mit à balayer autour du portail.

— En plus – Maya continua son débat intérieur – le Kalé est la partie la plus surveillée de la zone frontalière, dit Maya. Je ne sais pas à quoi il ressemblait en 1979, mais maintenant, c'est pitoyable. Un simple rocher et une flaque profonde à la place des fouilles. Je vois mal comment Marinn, avec ou sans Ilia, aurait pu en extirper quelque chose et le faire sortir sans être arrêté par la police aux frontières.

La touillette se cassa. Maya fit tomber les morceaux dans son assiette.

— John, son journal, tu l'as sur toi ? Je voudrais le voir maintenant, à tête reposée.

John sortit le cahier de son sac à dos, mais elle n'eut pas le temps de l'examiner, car John lui dit entre ses dents : « Cache-le ! » avant de beugler en bulgare :

—Bonjour !

Maya glissa le cahier sous la table, le referma et le remit dans le sac à dos.

—Bonjour, les enfants ! répondit l'administrateur qui se trouvait sur la place.

Maya lui fit un signe de la main et l'invita à prendre un café avec eux. L'administrateur arriva, souriant, il posa sur la chaise voisine sa serviette de cuir et son sac en plastique pour les courses, s'assit et commença à leur poser des questions. Avaient-ils bien dormi ? La chambre n'était pas mal du tout, n'est-ce pas ? Ce n'était pas comme à l'hôtel, mais quand même. Oui, il prendrait un café, non, il n'avait besoin de rien d'autre, il avait pris son petit déjeuner, mais bon, puisqu'ils insistaient, il prendrait un cappuccino-noisette et deux strandjankas, mais bien grillées. Oui, oui, dit l'administrateur lorsque la serveuse partit passer la commande, c'est le meilleur café de toute la ville. Pour eux, ce n'était sans doute pas grandiose, mais, ici, où il n'était resté que des Tsiganes et des retraités, c'était le meilleur. Ça allait mal, ici, ça allait mal. On n'avait personne avec qui échanger quelques mots sur la culture, l'histoire, l'art. Et pourtant, quels secrets la Strandja recelait, quels secrets !

—Quels secrets ? demanda Maya.

— Tenez, par exemple, les dalles funéraires de notre lapidarium – l''administrateur remua le cappuccino soluble. — On a l'impression qu’elles ne présentent rien de particulier, pourtant, leurs inscriptions sont de remarquables modèles de poésie philosophique mystique. Jusqu'à présent, personne n'a fait le lien, mais il existe. Les textes de nos pierres funéraires portent le même savoir qui est caché dans les lamelles d'or orphiques.

—Quels textes orphiques ? demanda Maya, même si elle avait une vague idée.

L’administrateur avala bruyamment une gorgée, mâcha, se pencha vers eux et, sur un ton de conspiration, leur raconta que ces rouleaux de feuilles d'or avaient été découverts dans les tombeaux d'orphistes antiques, disciples de la doctrine secrète de Pythagore. On y avait inscrit, chiffrés, des instructions et des histoires qui instruisaient l'âme de l'initié concernant les dangers qui l'attendaient sur la voie de la béatitude après la mort.

— Écoutez, écoutez seulementquel poème on a découvert dans la tombe d'un orphique à Petelia en Italie du sud.

L'administrateur se lissa les cheveux et se mit à déclamer :

Et il y aura à gauche de la demeure d'Hadès une source,

Et près de la source il y aura un blanc cyprès,

Mais ne t'approche pas tout près,

Car t'attend une autre source vers le Lac de la Mémoire,

Une source avec une eau fraîche et des Gardes près d'elle.

Tu leur diras : « Je suis le fils de la Terre et du Ciel étoilé ;

D'une lignée céleste. Vous le savez,

De soif je dépéris et meurs. Apportez, apportez vite

de l'eau fraîche du Lac de la Mémoire »

Et ils te donneront à boire de la source sacrée

Et parmi les autres héros tu seras le premier.

L'administrateur hocha la tête et aspira une gorgée de son cappuccino. Il avait une remarquable mémoire et récitait avec l'aisance d'un croyant qui a appris par cœur un texte sacré et découvre en lui la sagesse absolue, même s'il ne le comprend pas tout à fait.

— Je n'ai rien compris, dit Maya.

— Tu ne pourrais pas comprendre. Seuls les initiés ont tout compris. Nous ne pouvons qu'interpréter.

Ses strandjankas arrivèrent. L'odeur de la sarriette flotta dans l'air et Maya eut envie de saisir les sandwiches et de les dévorer. L’administrateur sembla avoir perçu son désir car il attira l'assiette vers lui.

— Pythagore est considéré à tort comme l'auteur de cette doctrine mystique — dit-il en mordantle pain de ses dents étonnamment blanches.

Peut-être à cause du café ou du regard bleu de l'administrateur fixé sur elle, Maya sentit la tête lui tourner.

— Si ce n'est pas Pythagore, qui, alors, a inventé cette doctrine ?

—Orphée.

—Orphée ? demanda-t-elle en feignant la surprise, et elle ravala le souvenir du champignon de rocher et de l'odeur de sang.

—La doctrine du voyage de l'âme et de l'au-delà comme paradis pour les initiés est l’œuvre d'Orphée – expliqua l'administrateur. C'est Orphée qui aurait apporté aux hommes la connaissance sacrée et qui l'aurait donnée en premier lieu aux Thraces. C'est après que la doctrine serait parvenue jusqu'à Pythagore.

—Mais je croyais qu'Orphée était une personnalité mythique.

Maya savait ce qu'elle allait entendre, mais elle devait jouer le jeu.

—Non, c'est un leurre auquel les historiens non initiés veulent croire. L'administrateur entama sa seconde strandjanka. — Orphée a réellement vécu et a changé la religion des Thraces. Avant lui, les Thraces croyaient en la nuit sombre et lugubre de Dionysos, du véritable Dionysos qui est puissant et effrayant, à la différence de l'ivrognasse que nous connaissons des histoires grecques. — Le pain grillé croustillait sous se dents. —C'est Orphée qui aurait donné aux Thraces un nouveau dieu, un dieu solaire et sublime, un dieu de la connaissance secrète. Mais la nouvelle doctrine n'était destinée qu'au petit nombre d'initiés aux mystères, qui se transformaient, après leur mort, en divinités, et leurs tombeaux devenaient leurs temples. — L'administrateur fourra le dernier morceau dans sa bouche. — Le tombeau du lieu-dit Michkova niva est l'un de ces tombeaux

Il avait dit tout ce que Maya supposait qu'il dirait, mais, l'espace d'une seconde, elle le crut et faillit demander si Marinn s'était transformé lui aussi en divinité.

— Pourtant il n'y avait pas d'écriture à cette époque, n'est-ce-pas ? dit-elle. —Comment savez-vous tout cela ?

L'administrateur la regarda pour la première fois comme un interlocuteur.

—Tu sais qu'en pensant ainsi, tu es déjà carrément à moitié un historien ?

—Merci. L'histoire ne m'a jamais intéressée.

—On ne devient pas historien. On naît historien. C'est Christian Matthias Theodor Mommsen qui l'a dit, et il savait de quoi il parlait. — L'administrateur s'essuya la bouche. —Et c'est grâce à quelques véritables historiens que nous connaissons l'enseignement d’Orphée. Ces hommes intelligents ont distingué les grains de vérité des contes grecs concernant la religion des Thraces. —L'administrateur secoua la tête. —Malheureusement, nous ne savons pas encore tout. Il n'est pas encore né celui qui pourra déchiffrer les lettreset les signes laissés par les Thraces eux-mêmes.

John se mit à tousser.

—Il fume trop, ce garçon, dit l'administrateur. — Un jour, il regrettera.

—Oui, il regrettera sûrement, rétorqua Maya qui regrettait elle-même de ne pouvoir envoyer d'un coup de pied John sous la table. Elle sourit à l’administrateur. —Mais je croyais que les Thraces n'avaient pas d'écriture ? De quelles lettres voulez-vous parler dans ce cas ?

—Oh, vieille question : les Thraces avaient-ils une écriture ou n'en avaient-ils pas ? — L'administrateur fit un geste de la main. — Je pense qu'ils en avaient une. C'était un peuple si évolué, si instruit. Mais, même si on parvient à déchiffrer leur écriture, je doute fort que l'on trouve quelque chose qui ait été écrit par Orphée en personne.

—Pourquoi ?

—Jeune fille, le Verbe écrit est dangereux. Platon, déjà, a dit que le philosophe ne devait pas exposer ses idées sous forme écrite. Réfléchis un peu. La plupart des véritables guides religieux ne nous ont rien légué qui ait été écrit par eux. Que savons-nous de l'enseignement de Bouddha ? Du Christ ? De Zoroastre ? De Mahomet ? Pythagore ? Nous ne savons que ce qui a été écrit par d'autres. Pourquoi Orphée ferait-il exception ?

« Un fou. Celui-là est complètement dingue », se dit John, et il fut lui-même surpris de s'entendre prononcer :

—Baal Shem Tov non plus n'a pas laissé d'écrit.

— Qu'est-ce qu'il a dit ? demanda l'administrateur.

—Ferme-là, dit Maya à John avec un sourire à vous faire fondre le cœur, avant d'expliquer à l'administrateur : — Il a entendu des noms connus et voulait savoir de quoi nous parlions.

—Il faudra absolument que tu lui expliques. —L'administrateur regarda John et lui dit en russe : — Ce que je dis est très important.

John sourit jusqu'aux oreilles.

—Ici, dans la Strandja, l'antique croyance a survécu sans que personne l'ait écrite. —poursuivit l'administrateur en secouant sa tasse pour diluer le résidu du café. —Elle a été changée, c'est vrai. Abâtardie. Mais elle est vivante. Les danses des nestinares5, soi-disant consacrées aux saints Constantin et Élèna, sont en réalité un rituel païen mal dissimulé en l'honneur de la Grande déesse et du Grand dieu, de l'association de la lumière et des ténèbres. — L'administrateur aspira bruyamment le reste de son cappuccino. — Lorsque les chrétiens découvraient des sanctuaires et des dalles votives dédiés au Cavalier thrace, ils construisaient par-dessus des églises et les consacraient à saint Georges6. Ils ne remarquaient pas que, sur les vieilles dalles, on ne voit pas le dragon et que le cavalier galope vers un autel et vers la Déesse sous la forme d'un serpent enroulé autour d'un arbre. Ils ne faisaient pas attention au chien qui court avec le cheval. Est-ce que vous avez vu une icône de saint Georges avec un chien ? Non, et vous n'en verrez pas. Il n'y en a pas. — L'administrateur secoua les miettes qui étaient tombées sur sa chemise grise. — Nous sommes tous des païens, sauf que nous l'avons oublié. Venez, je vais vous montrer quelque chose.

Il attendit pendant qu'ils payaient et les conduisit vers le musée en s'arrêtant à plusieurs reprises pour discuter avec les uns et les autres à qui il expliquait que ces jeunes gens étaient descendus chez Kérana et que le jeune homme venait d'Amérique, non, non, d'Afrique du Sud, oui, exactement, et qu'il s'intéressait beaucoup à la Strandja.

Il les emmena dans le lapidarium et s'arrêta devant une pierre antique portant une inscription en grec ancien. Il laissa sa serviette et le sac en plastique dans l'herbe humide de rosée, se dressa près du monument et mit ses lunettes sur son nez.

—Écoutez maintenant les poèmes composés par des gens qui sont nés bien avant nous. — L'administrateur avança un pied et se mit à déclamer d'une voix de baryton travaillée.

— « Tu as élevé cette tombe, ô voyageur, Sosibios, myste à la douce voix, pour la bonne Khresta que tu as pleurée alors qu'elle servait dans le temple. Il reste la gloire de la vie. C'est la récompense du mort. » — L'administrateur secoua la tête. — Depuis combien de temps je leur dis qu'on doit mettre un écriteau pour que les gens puissent lire et savoir de quoi il retourne, mais c'est comme si je parlais au mur.

—Ça veut dire quoi ? demanda Maya.

Là, elle se trouvait dans des eaux inconnues.

—Ça veut dire que Sosibios était initié aux mystères d'Orphée ! — L'administrateur caressa la pierre. — Parce qu'il a une « douce voix », tu comprends ? Orphée était le plus grand musicien de tous les temps.

—Aha, répondit Maya en jetant un regard à John qui était en train de dire en anglais :

—Il y a une BD dans laquelle Orphée... — Mais il s'arrêta de lui-même, souriant jusqu'aux oreilles.

—Il y a encore une très, très belle inscription funéraire, mais vous ne pouvez pas la voir. —dit l'administrateur. —Ton ami n'est pas orthodoxe, n'est-ce-pas ?

—Il est anglican. Fervent pratiquant, répondit Maya en mentant éhontément.

John se mit à tousser, l'administrateur émit un claquement avec sa langue.

—Il y a trois cents ans, commença-t-il en se déplaçant légèrement parce qu'il avait le soleil en plein dans les yeux, quand on a commencé à construire une église à Brachlian, on a trouvé les vestiges d'un temple antique et on les a utilisés. Les antiques colonnes de marbre ont servi de chandeliers et l'autel païen d'autel pour l'église. — Il la regarda droit dans les yeux. — Qu'est-ce que tu en dis, hein ? Quelle continuité ! Quel lien avec la terre et avec le feu de la spiritualité qui ne s'éteint pas ! Mais seuls des hommes orthodoxes peuvent entrer dans l'autel et voir la pierre avec son inscription.

—Dommage, dit Maya.

—Oui. Alors, écoutez-moi. — L'administrateur reprit sa pose de déclamateur. « Cet autel je l'ai élevé à Dieu Zeus-Dionysos, moi, Lycomède, fils de Khrest, prêtre du grand temple de Bacchus, pour mes enfants et, du fait des honneurs que j'ai reçus du destin, pour mes mystes. Protège-les, bienheureux Dionysos ! »

Sa voix résonna parmi les pierres.

—Remarquable, déclara Maya. — Vous voyez du sens là où nous voyons tout simplement des pierres et des mots étranges. C'est sûrement très intéressant d'être historien.

L'administrateursouleva son bagage de l'herbe et essuya la rosée avec sa main.

—Être historien, c'est avant tout une lourde responsabilité, dit-il. Responsabilité à l'égard des faits. On doit d'abord les respecter, ensuite les analyser. Je vais te montrer quelque chose, maintenant, il faut seulement que j'ouvre.

Et il se dirigea vers le musée.

—Il n'a rien dit d'important, n'est-ce-pas ? demanda John. — À part le truc sur l'écriture thrace.

—Non.

Maya examina la pierre de Sosibios mais ne put déchiffrer que les noms sur l'inscription.

—Pourquoi ne lui poses-tu pas de question sensée ?

—Comme quoi, par exemple ? « Est-ce que vous savez par hasard qui a tué Marinn ? » Ou bien : «  Est-ce que vous n'auriez-pas aperçu ici le chercheur de trésor qui a été tué ? ». Pourquoi l'embêter ? Attends, on lui est devenu sympathiques. Ça ne t'intéresse pas ?

— Merde, tu n'es pas à un cours à la fac ! Interroge-le sur Vassilev.

—Je le ferai. —Maya plissa les yeux. —Mais il faut que ça se fasse naturellement.

Le système d'alarme cessa de hurler, l'administrateur apparut sur le pas de la porte et les appela, puis il les invita à entrer dans le bureau étouffant. Il ouvrit les fenêtres, prit place à son bureau, alluma un vieil ordinateur et le regarda comme s'il s'attendait à ce qu'il explose.

—Belle petite machine. Le matin, je lis les journaux dessus, oui. Pour le musée aussi, elle est utile. — L'administrateur ouvrit un dossier du bureau, dans lequel se trouvaient des sous-dossiers portant le nom de sites de la Strandja. — Marinn, la terre lui soit légère, avait commencé à faire un inventaire complet de tout. Il avait scanné les vieux documents et les vieilles photos. Il ajoutait aussi celles des sites où il les avait prises. Pour qu'on ait tout au même endroit, bien rangé, au cas où quelqu'un en ait besoin pour faire des recherches sur le passé. — L'administrateur regarda Maya. — Tiens, ça, c'est la première tâche des historiens. Conserver l'information, la cataloguer, savoir où elle est.

—Aha.

Maya s'efforça de paraître un peu déçue.

—Tenez, par exemple, on ouvre le dossier de Propada et on y voit toutes les photos réparties en dossiers suivant les années où elles ont été prises. — L'administrateur ouvrit le dossier Propada et poussa un soupir. Le dossier était vide. — Elles sont où, ces photos ? marmonna-t-il avant d'ouvrir l'un des tiroirs de son bureau et de passer en revue toute une série de CD rangés l'un à côté de l'autre. —Il les a peut-être enregistrées et laissées ici.

—J'ai entendu parler de fouilles secrètes par ici, dit Maya. Il paraît qu'on cherchait un temple, mais les gens ont commencé à mourir et on y a mis fin.

—Les fouilles du Kalé. Tout le monde en a entendu parler. —Les boîtes de CD s'entrechoquaient tandis que les doigts de vieillard les examinaient. — Vassilev, la terre lui soit légère, c'était un grand chercheur, mais il s'est passé quelque chose avec lui.

—Vous le connaissiez ?

—Je l'ai vu une ou deux fois, quand il est venu ici.

L'administrateur lut l'inscription sur un CD et le remit dans le tiroir.

—Pendant les fouilles ?

—Non, non, comment ça pendant les fouilles ?! C'est après la démocratie7 que ça s'est passé. Il voulait visiter le Kalé, mais on ne lui a pas permis. C'est seulement il y a quelques années qu'il a pu y aller, lorsqu'on a ouvert la zone frontalière aux touristes.

—Et alors ?

—Rien. Les gars du parc naturel, ceux qui étaient avec lui, ont raconté qu'en voyant le Kalé, il a pleuré.

—Il a pleuré ?

—Comme une femme. Paraît qu'il a dit qu'avant, c'était tout à fait différent. Depuis, je ne sais pas s'il est venu.

—Qu'est-ce qui aurait changé au Kalé ?

—Je n'en ai aucune idée. Écoutez, je sais que ces histoires ont l'air très intéressantes, mais ne les croyez pas. — L'administrateur regarda le dernier CD et referma le tiroir. — C'est de l'attrape-nigauds. Le vrai savoir n'est pas là.

—Et qu'est-ce qu'on a trouvé à l’époque au Kalé ?

—Je ne sais pas. Ils travaillaient sous notre nez, mais nous, on, ne savait rien. Je ne sais même pas pourquoi ils sont allés là-bas. J'ai entendu parler de l'histoire du hodja et de la carte, mais je ne crois pas que ce soit vrai. Comment voulez-vous qu'un hodja analphabète de la Dobroudja8déchiffre une carte de la Strandja, et écrite en turc osmanli, en plus ? — L'administrateur essuya la sueur de son front avec un mouchoir en tissu, il se tourna sur sa chaise et marmonna : — Est-ce qu'il les aurait rangées dans le dossier ?

—Quel dossier ? demanda Maya, mais l’administrateur ne répondit pas.

Il se leva, se dirigea vers un haut placard en laminé et l'ouvrit. Des dossiers, neufs et anciens, encombraient les étagères dans un chaos organisé. L'administrateur commença à sortir des dossiers et à les entasser sur une table recouverte d'une nappe de feutre grenat. L'air se remplit de poussière.

—Tenez, c'est comme ça qu'on travaillait avant. Chaque site de la Strandja, archéologique et culturel, a son dossier ici, avec toute la documentation scientifique. — L'administrateur éternua. — Marinn voulait que ce soit moderne. Cet hiver, même, il est allé à Sofia, dans les bibliothèques et les archives, pour faire des copies des documents existant concernant nos sites. Il a même acheté un scanner. Avec son argent à lui. Mais il n'était pas écrit qu'il achève ce qu'il s'était mis en tête de faire.

Il secoua le dossier de Propada au-dessus du tas de dossiers, éternua, lissa la reliure de tissu bleu foncé aux bords rongés par le temps. Sur l'étiquette en papier jauni étaient inscrits avec un feutre délavé le nom du site et l'année des fouilles. L'administrateur dénoua les liens noircis par la poussière et ouvrit le dossier. Il contenait un rouleau de feuilles durcies et jaunies par les ans, retenues par une agrafe métallique. Il n'y avait pas de disque. L'administrateur soupira.

—Il l'a sûrement rangé dans un autre endroit, dit Maya. Il réapparaîtra quand vous n'en aurez plus besoin.

—Espérons. — L'administrateur commença à feuilleter le dossier. Viens voir comment on note les résultats des fouilles.

Maya le rejoignit docilement et regarda les vieux doigts tourner les feuilles jaunes avant de pousser un cri, tandis que John lui serrait l'épaule en signe d'avertissement.

—Quoi ? demanda l'administrateur.

—Rien, répondit-elle. mais cette feuille n'est pas de ce dossier.

—Tiens, c'est vrai.

L'administrateur tira à lui la feuille blanche déchirée à l'endroit où elle avait été perforée, qui pointait au milieu des pages jaunes du rouleau de Propada. Un grand rectangle et une dizaine de plus petits y étaient dessinés, tous numérotés. Les rectangles avaient été dessinés avec application et l'on voyait qu'ils étaient constitués de plus petits rectangles. Sur la carte étaient indiqués le nord ainsi que l'échelle, et, tout en haut, avec une police de caractères technologiques, il était écrit que c'était le site de la Mèria, nécropole datant de FEB/PAF9, fouilles des 10-28 juillet 1984.

—Une erreur se sera produite. — L'administrateur s'essuya les mains dans son mouchoir et les regarda comme pour s'excuser. – Ça ne devrait pas se produire, mais ça arrive parfois.

—Qu'est-ce que c'est, la Mèria ? demanda Maya.

—Une nécropole. Avec un dolmen dans lequel on enterrait les membres d'une famille aristocratique.—L'administrateur posa un doigt sur le grand rectangle — et des tombes formées de trois dalles monolithiques, comme celles de Propada, pour les personnes ordinaires. — Le doigt de l'administrateur indiqua les rectangles plus petits. — Elle se trouve près d'un village qui n'existe plus. Le village de la Mèria.

—Comment ça, il n’existe plus ?

L'administrateur se frotta le front.

—Lorsqu'on commencé à construire la barrière dans la zone frontalière, ce devait être vers la fin des années 1940, le village de la Mèria s'est retrouvé dans la zone le plus strictement contrôlée. Et on l'a vidé. On l'a vidé entièrement. On a laissé un seul grand-père pour qu'il allume les lampes, le soir, dans les maisons, pour que les autres, de l'autre côté, croient qu'il y avait des gens dans le village. Et quand il s'en est allé, lui aussi, tout est tombé en ruines. — L'administrateur prit le plan de la Mèria et referma le dossier. — C'est la vie, mes enfants. Les lieux meurent, mais leurs noms continuent de vivre.

—Et il se trouve où, ce village ?

—Il n'est pas loin. Avant Brachlian il y a une bifurcation à droite. Attendez qu'on remette ça à sa place.

L'administrateur laissa le plan de la Mèria sur le dossier et se mit à fouiller dans le placard. John poussa Maya entre l'administrateur et lui et se dépêcha de photographier la feuille avec son smartphone. Lorsqu'il eut terminé, la recherche se poursuivait, dans le dos de l'administrateur une tache de sueur s'était formée et la poussière était si dense que tous éternuaient.

Maya proposa de tout sortir et le vieil homme commença silencieusement à lui tendre les dossiers. Elle les prenait, les entassait sur la table et les ouvrait, et le passé de la montagne se découvrit sous ses doigts : entre les couvertures dormaient des textes de chansons, transcrits par des étudiants en ethnographie ; des documents attestant de l'activité du foyer culturel local ; des photos solennelles en noir et blanc de vieilles familles ; des interviews avec les authentiques nestinares de l'époque, qui étaient mortes, laissant le rituel aux mains de personnes pour lesquelles marcher sur des braises ardentes n'est qu'une attraction touristique.

Le dossier de la Mèria n'apparut pas.

—Il n'est pas là, marmonna l'administrateur lorsque le placard fut vidé.

—Demande-lui si le garçon avait l'habitude d'emporter la documentation chez lui, dit John.

Maya posa la question comme si elle lui était venue à l'esprit.

—Oui, ça arrivait. Le scanner était chez lui. — L'administrateur sourit. —C'est sûrement ce qui s'est passé. Marinn aura pris le dossier pour le scanner. Les policiers l'auront pris. Ou non, mais, n'est-ce-pas, la chambre est scellée. — L'inquiétude revint sur son visage. — S'ils l'ont pris, est-ce qu'ils le rendront, hein ?

—On vous aide pour les dossiers ? demanda Maya parce qu'elle ne savait pas quoi dire d'autre.

L'administrateur regarda le chaos autour de lui.

—Non, non. Je vais me débrouiller seul.

—Est-ce que je peux me laver les main ?

—Tiens, là-bas.

L'administrateur montra un petit lavabo dans le coin.

Tandis que Maya se savonnait les mains à l'aide d'une savonnette vert pâle fendillée par la vieillesse, un téléphone mobile sonna. L'administrateur extirpa l'appareil de sa serviette, vérifia qui le cherchait, regarda en direction de John qui feuilletait un dossier, dit « Allô » et sortit dans le couloir. Après quelques répliques, il revint et se mit à ranger les dossiers dans le placard.

—Merci pour tout. — Maya raccrocha la serviette en tissu éponge usée près du lavabo. — Il y a une seule chose que je n'ai pas comprise, comment est-il possible que personne, dans cette ville, n'ait rien su des fouilles ?

La tache de sueur dans le dos de l'administrateur s'était agrandie.

—Oh, certains étaient au courant, c'est sûr. Une chose aussi grande, ça ne peut pas s’organiser sans que personne le sache. Mais je ne m'en suis rendu compte que bien plus tard. — L'administrateur rangeait les dossiers sur les étagères sans ordre visible. — Je n'ai fait le lien que lorsque la démocratie est venue et que tout le monde a commencé à parler du Kalé. En 1979, l'année même où on a fouillé au Kalé, tous les dirigeants de l'armée et du Parti ont été réaffectés dans d'autres lieux. Loin d'ici. — L'administrateur fourra de force un dossier dans le placard. — Pour qu'ils ne parlent pas.

—Et personne n'a remarqué ?

—Ce genre de choses, ici, ça se remarque toujours. Mais quand on ne sait pas exactement ce qui se passe... C'est une zone frontalière, tout le monde épie tout le monde, on ne sait rien avec certitude, on n'entend que des rumeurs et il faut faire très attention et savoir avec qui on peut discuter de quelles rumeurs. – L'administrateurl fourra le dernier dossier, claqua les portes du placard et déclara sans se retourner. — Parfois, bien sûr, les rumeurs disent la vérité.

— Sur quoi ?

L'administrateur se tourna vers eux, le visage luisant de sueur.

— Les vieux racontent que la Mèria n'est pas un bon endroit. Quiconque y est allé le sait. C'est dangereux.

— Il y a des cigognes ?

— Tu parles, des cigognes. — L'administrateur eut un geste de la main. — C'est son énergie qui est mauvaise. Comme si quelqu'un t'épiait. Certains font de l'hypertension, d'autres ont des vertiges. C'est pour ça qu'on ne l'a pas intégrée aux « Mystères de la Strandja ». — Il regarda sa montre. — Il y a un groupe qui arrive bientôt. Je dois me préparer.

— Merci beaucoup, dit Maya. Vous nous avez littéralement ouvert les yeux. Dommage que tant de secrets demeurent non déchiffrés.

— Mon enfant, les antiques secrets ne sont pas pour tout le monde. Voyez ce qui s'est passé avec Marinn.

— Je ne comprends pas, babilla Maya, mais le vieil homme prit son téléphone mobile et composa un numéro.

— Au revoir. Bon voyage. Et prenez garde à vous, dit-il les yeux rivés à ses pieds en attendant que la personne au bout du fil lui réponde. — Allô ! Allô ! Qu'est-ce qui se passe, bon sang ? Vous vous êtes perdus ou quoi ? Ah, d'accord, parce que je...

— On se casse, dit John, et il sortit.

[...]

 

1Les Bulgares usent et abusent des diminutifs. Qui n'ont pas forcément de lien avec la taille ou l'âge, mais indiquent plutôt la proximité affective (Toutes les notes sont de la traductrice).

2En Bulgarie, on croit beaucoup aux vertus de l'eau minérale coulant des nombreuses sources. À Sofia on va la chercher aux anciens bains de la ville, très beau monument construit au début du XXe siècle à l'emplacement des anciens bains turcs. Il abrite maintenant des expositions.

3Du nom de la Strandja, massif montagneux que se partagent le sud-est de la Bulgarie et le nord de la Turquie.

4Toponyme fréquent en Bulgarie. Il vient du mot turc (d'origine arabe) désignant une forteresse.

5 Antique rite païen dans les Balkans au cours duquel des danseuses (les nestinares) entrent en transe et dansent sur la braise.

6 L'iconographie orthodoxe traditionnelle représente saint Georges à cheval, terrassant un dragon de son épée.

7C'est-à-dire après le 10 novembre 1989, lorsque le dictateur communiste Todor Jivkov est destitué.

8Région située au nord-est de la Bulgarie, à la frontière avec la Roumanie.

9Fin de l'époque de bronze/Premier âge de fer.

[...]

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