Note de lecture Le sourire du Chien

Le sourire du Chien
roman
(450 pages)

De la Bulgarie qui proteste – dans l'indifférence à peu près générale – contre la crise politique et la corruption, signe de l'émergence d'une conscience civique, notamment chez les jeunes, nous arrive le premier roman de Dimana Trankova, jeune archéologue et journaliste de talent.
Son intérêt pour l'Autre (elle est co-auteur de livres sur les Turcs et les Juifs en Bulgarie, sur l'héritage matériel ottoman dans les territoires bulgares), sa formation d'archéologue et d'historienne lui permettent d'éviter les clichés culturels, linguistiques et historiques réducteurs encore trop présents sous la plume d'écrivains qui se livrent à une exotisation facile, ne permettant guère au public étranger de mieux connaître la littérature bulgare, peut-être la plus méconnue de l'Union européenne (avec la lettone et la lituanienne). L'écrivain serbe, mondialement connu, Danilo Kiš en voyait bien le danger :
« On continue à écrire chez nous une mauvaise prose, anachronique dans l'expression et les thèmes, entièrement appuyée sur la tradition du XIXe siècle, une prose timide dans l’expérimentation, régionale, locale, dans laquelle cette couleur locale n'est en fait le plus souvent qu'un moyen d'essayer de préserver l'identité nationale en tant qu'essence de la prose. […]. Quant au monde, il continue de rechercher plus ou moins dans nos littératures l'excès, la couleur locale ou le pamphlet politique, des substituts du tourisme et de la politique1. »
Rien de tel, dans Le sourire du Chien, ni exotisation facile, ni complaisance pour la « couleur locale », mais, au contraire, un tableau contrasté de la Bulgarie dans ses contradictions, ses fables, sa position historique et géographique comme carrefour où se sont croisées les cultures – slave, protobulgare, grecque, thrace, ottomane puis turque, juive, tsigane – et les religions – paganismes divers qui laissent encore des traces profondes, comme le montre ce roman ; christianisme dans ses variantes orthodoxe, catholique, uniate, sans compter les bogomiles, « cousins » des Cathares, qui inquiétèrent fort le pouvoir et l'Église officiels à partir du Xe siècle ; islam ; judaïsme. Comme toute terre de passage, « à la lisière entre l'Orient et l'Occident », comme l'écrivit au tournant du XXe siècle Pentcho Slaveïkov, poète de la modernité bulgare, c'est une terre de légendes, de croyances et de superstitions qui forment un syncrétisme particulier avec tout ce que la Bulgarie contemporaine est porteuse d'européanité dans le contexte de mondialisation caractéristique du XXIe siècle.
La forme du thriller, qui soutient jusqu'au bout l'attention du lecteur, le choix de personnages croisés (l'étranger qui voit la Bulgarie de l'extérieur tout un jetant un regard compréhensif sur ce pays qui est celui de sa femme et dont il apprend la langue vs la jeune femme bulgare qui est à la fois intérieure et extérieure parce qu'elle a été coupée de la Bulgarie pendant plusieurs années et qu'elle ne la voit plus comme avant) permettent d'aborder sans manichéisme les tensions nous/les autres, modernité/poids de la tradition, le voyage dans cette terre de légendes, de croyances anciennes et de paysages superbes que sont les Rhodopes, berceau d'Orphée et des Thraces, sur fond d'évocation de l'actualité brûlante.
Tentons de résumer ce roman riche de pistes diverses :
Un journaliste américain et sa jeune femme bulgare arrivent en Bulgarie pour passer quelques semaines dans la famille de celle-ci. Pendant que John essaie de comprendre cette partie de l'Europe la plus méconnue, le pays est secoué par une vague d’assassinats particulièrement atroces perpétrés contre des historiens, à l'emplacement d'antiques sanctuaires rupestres.
    L'enthousiasme éprouvé par sa femme, Emilia, à la perspective de retrouver sa famille et ses amis qu'elle n'a pas vus depuis des années disparaît rapidement, tandis que John, qui s'ennuie un peu, décide d'écrire un article sur ces meurtres. Il engage la journaliste et archéologue Maya, pour qu'elle le conduise sur les lieux des crimes et lui explique le contexte. Poussés par une attirance mutuelle croissante, John et Maya entreprennent un voyage à travers une région à la fois envoûtante et maudite, parsemée de vestiges de sanctuaires d'une antique civilisation  et encore marquée par les blessures laissées par le régime communiste et son héritage de mensonges et de secrets.
Tout au long de l'enquête déraisonnable et hardie qu'ils mènent sur ces assassinat sadiques, ils croisent des rites sanglants depuis longtemps oubliés,  des chercheurs de trésors de petit et de gros calibres,  une cosmologie antique, la secte mystérieuse de  disciples contemporains de la religion des Thraces, ainsi que les théories de Mircea Eliade sur l'éternel retour et la nature cyclique du temps. Rien n'est comme il semble être à première vue.
Peu à peu, John et Maya découvrent que la seule chose qui soit encore plus dangereuse qu'un tueur en série complètement fou est  l'État bulgare mafieux des années 2010.
Pendant que le cercle des assassinats se referme autour d'eux, John et Maya ont un autre problème à résoudre. Ils veulent tous les deux rester ensemble, mais sont-ils prêts à en assumer les conséquences ?
Le sourire du Chien est un thriller littéraire qui ne laisse pas d'intriguer par l'ambiance qu'il crée, l'originalité du sujet et son écriture maîtrisée qui croise habilement  archéologie, philosophie, criminalité organisée,  chaos moral caractéristique de l'Europe post-communiste et amour impossible.


Marie Vrinat-Nikolov

Belantachperperikon
dolmens Bulgarie

Imprimer

SERVICES

Par notre intermédiaire, vous pouvez entrer en contact avec un écrivain présenté sur ce site, ou avec le traducteur indiqué au bas des extraits traduits.

Si vous voulez recevoir notre bulletin d’information, à chaque fois qu'un nouvel auteur est présenté, envoyez-nous un courriel.

TRADUCTEURS