La caverne vide (note de lecture)

La caverne vide

roman, Janet-45, 2017

Note de lecture

Nous sommes en … on ne sait pas exactement, sans doute dans un avenir proche, dans un État balkanique, la « Patrie du peuple » (on se rappelle la « République populaire de Bulgarie », durant le communisme), dans lequel tout le monde parle bulgare et est prêt à survivre par la résignation ; où sont admis au pouvoir des criminels qui font du trafic de cigarettes mais qui donnent à la population une impression de bien-être en interdisant de fumer, en équipant chacun d'ordinateurs de fabrication locale (des « pionniers », clin d’œil à l'organisation de la jeunesse communiste du même nom) et en déviant l'attention de la société sur le passé antique du pays. L'histoire glorieuse de ce peuple est confuse mais ça marche : sa grandeur ne saurait être mise en cause et cela permet de masquer, à défaut de justifier, les absurdités présentes.

L'Union européenne, en effet, s'est désagrégée, provoquant dans sa chute une crise économique, politique et sociale sans précédent en Bulgarie. Un parti se forme, issu d'un groupe maffieux, « Patrie antique et jeune », nationaliste, se proclamant pour un gouvernement honnête et une politique transparente. Il prend le pouvoir et, à la faveur de la Troisième guerre mondiale, guerre hybride, cyber-guerre, il élargit le territoire, renomme le pays « Patrie du peuple » et promulgue « l'Évolution », qui fait suite à la Transition des années 1990-2010. On édifie un mur cybernétique autour du réseau de la patrie du peuple, isolant totalement le pays. Quiconque y entre se fait poser une puce sous la peau, contenant un code d'identification électronique qui permet un contrôle permanent par les autorités.

Dans cet État, la propagande et la falsification de l'histoire visent à prouver aux habitants, mais aussi au monde, que la Patrie du peuple est le berceau de la civilisation humaine. L'intelligentsia se soumet, ne pose pas de questions, ne fait pas de vagues, les citoyens lambda sont satisfaits de vivre en dehors des lois de l'économie de marché et de ses risques. La seule institution qui fonctionne réellement est la Sécurité d'État, héritée de celle du communisme, que les gens appellent nomment tout simplement et avec frayeur « Ceux-là ». Car « ceux-là » ont instauré un contrôle total en verrouillant Internet, en faisant circuler des drones dans l'espace et en employant un réseau développé de délateurs. Ceux qui sont désignés comme « persona non grata » sont envoyés dans des camps de rééducation par le travail ou disparaissent sans laisser de traces, tandis que leurs enfants sont envoyés dans des institutions désignées par un euphémisme ironique « Maison du bonheur ». Quant aux personnes âgées qui se rappellent encore le passé, elles passent le restant de leur vie à regarder la télé ou à se taire.

Au-dessus de tous se dresse le mot d'ordre : « Notre passé est notre futur ».

C'est là que revient, après bien des années, John, ancien journaliste et l'un des principaux personnages du roman Le sourire du chien. Il revient à la demande de son ex-femme, Emilia, dont le frère, Ivan, ancien policier, a disparu. Il revient dans l'espoir de revoir l'ancienne journaliste Maya, avec laquelle il avait enquêté et qu'il aime. Ce qu'il ne sait pas, c'est que Maya, qui a eu une fille de lui, Ioanna, a été punie pour ne pas avoir respecté la censure : on lui a enlevé sa fille, envoyée dans une Maison du bonheur. Maya vit, depuis, en se pliant aux lois et dans la frayeur, avec un seul désir : prouver qu'elle est une citoyenne exemplaire et récupérer sa fille.

Désir qui entre en conflit avec la décision de John de retrouver Ioanna au prix de tous les risques, et de la faire sortir du pays... Pour ce faire, il sillonne le pays, ses prisons masquées en usines, rencontre les déçus du régime, les fervents adeptes d'un culte d'une antique religion encouragé par les autorités, insatisfaits qui peuplent un réseau gris parallèle, se livrent au trafic de passeports, de puces, de cigarettes et d'informations, combattent contre « ceux-là ».

Le tremblement de terre, comme 1984 d'Orwell, nous avertit de la facilité avec laquelle les sociétés technologisées d'aujourd'hui peuvent glisser sur la pente du totalitarisme, oublier ce qui fait de nous des êtres humains, perdre espoir dans le combat livré contre un système qui agit comme un rouleau compresseur.

C'est aussi un roman sur la force intérieure qui demeure vive, envers et contre tout, malgré le contrôle par Internet, les drones, la paranoïa, la peur et les doutes. Sur ceux qui prennent des risques, refusent de s'écraser, commettent des erreurs, vacillent, se redressent, reviennent en arrière, mais ne s'arrêtent pas dans leur recherche de la vérité.

C'est un roman sur le présent et l’avenir, sur les horreurs du totalitarisme et la fragilité des relations humaines dans des conditions extrêmes.

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