PASSION ou la mort d’Alissa: quand la fugue emporte le roman

Un meurtre a lieu un vendredi saint: Alissa est tuée. Arrivé sur les lieux du crime, le juge d’instruction écoute les dépositions des témoins, Yo et Sebastian, ainsi que les aveux complets et spontanés de l’assassin (Yossif). Un procès est ouvert. Tout à coup, un inconnu en uniforme de policier fait irruption dans la maison et donne l’ordre que l’on interrompe l’enquête jusqu’au dimanche de Pâques: n’y aurait-il pas quelque bluff là-dessous, comment peut-on tuer un vendredi saint, quand les morts ressuscitent le dimanche de Pâques? Il faut donc attendre deux jours. Ordre est aussi donné que le corps soit évacué et l’assassin enfermé dans la cuisine. Personne ne se soucie de ce qu’en pense le juge d’instruction ; quant à lui, il va s’apercevoir que le mystère réside visiblement dans un seul mot - «fugue» - qui revient de manière obsédante dans toutes les dépositions, et dont il ne peut percer le véritable sens car dans la maison il n’y a pas de dictionnaire.

Comment un juge d’instruction peut-il dépasser l’absurdité d’une telle affaire, distinguer les différents textes, voix et moments, les thèmes et motifs qui s’entremêlent dans une réalité aux perspectives inversées comme dans un miroir? Et qu’est-ce que la vérité dans le monde du verbe, monde de reflets, où il semble difficile de trouver un mot susceptible de dévoiler le sens de ce qui s’est passé et qui se situe au-delà du langage?

Dans cette attente intolérable jusqu’au dimanche, dans ce vide temporel entre la Mort et la Résurrection, les frontières rationnelles du monde se désagrègent et le sens de la vie humaine s’écoule dans l’inter-voix de la fugue de Bach.

Qu’est-ce qu’une fugue?

Chacun des héros de ce roman structure et développe à sa manière « l’affaire Alissa », suivant la technique du contrepoint, jusqu’aux limites au-delà desquelles on ne peut nommer le mystère. D’abord considérée par le juge d’instruction comme victime d’un meurtre motivé par l’érotisme, Alissa se transforme en sujet d’une œuvre polyphonique et qui rejoue la partition de la passion du Christ tandis que progressivement, le verbe dévoile sa structure musicale.

Emilia Dvorianova illustre parfaitement l’affirmation d’Umberto Eco, selon laquelle "Un auteur (...) prévoira un Lecteur Modèle capable de coopérer à l'actualisation textuelle de la façon dont lui, l'auteur, le pensait et capable aussi d'agir interprétativement comme lui a agi générativement.[1]"

Son écriture détonne même en Bulgarie et l’on aurait du mal à l’inscrire dans une lignée créatrice, une tradition narrative. Pour des raisons à la fois historiques, politiques et idéologiques, la littérature bulgare, dans les grandes lignes, est marquée par le réalisme: réalisme quotidien, critique, romantique, épique, socialiste, etc. A l’heure actuelle, la jeune génération cherche à se démarquer de ce réalisme, que ce soit par le grotesque et l’humour (Alek Popov), une écriture fragmentaire aux différentes facettes (Guéorgui Gospodinov[2]), pour ne citer que quelques exemples. Les deux derniers romans d’Emilia Dvorianova ouvrent les portes sur des mondes complexes, denses, chargés, dans lesquels, comme dans un palimpseste, des strates de signes et de sens s’accumulent et s’entrecroisent.

Dans PASSION ou la mort d’Alissa, derrière la veine criminelle se cachent de multiples strates qui se laissent découvrir progressivement, jusqu’à ce que l’on ferme le livre, et s’assemblent en une forme, celle de la fugue-fuite, où s’entremêlent les voix: la recherche douloureuse de la Vérité qui ne peut être élucidée par le verbe, mais par la musique (d’où l’opposition constante entre « voir » et « entendre », « regarder » et « écouter ») ; le chemin péniblement parcouru du monde des apparences, du visible, du corporel, à celui de l’être, de l’essence (cf. les images des miroirs qui ne reflètent plus et des jouets, pauvres imitations, créées par Yossif) ; plus concrètement, c'est le chemin parcouru par X ., Golgotha emblématique d’un juge d’instruction, fonctionnaire qui, peu à peu « verra », ou plus exactement « entendra » et se débarrassera du monde des faits apparents pour pénétrer l’essence et comprendre, à la fin, que la Vérité est trop polysémique pour être accessible. Dans cette œuvre, tout est le signe de quelque chose qui invite le lecteur à diverses et multiples interprétations des phénomènes, selon sa capacité (ou son désir) d’abstraction et de pensée métaphorique. Ainsi, par exemple, la dégradation d’Amalia, dans laquelle Yo, la « stupide génisse », voit de la magie (ou un acte du démon), est expliquée de manière métaphysique par Sebastian: la dégradation physique est le signe d’un état mental.

Ce n’est qu’après avoir lu le roman que le lecteur peut pénétrer le sens du texte. Il doit parcourir à son tour, comme X., le chemin menant de l’apparence au véritable, accepter que quelque chose demeure pour toujours énigmatique, inexplicable, tout comme l’essence ne se dévoile que progressivement, jamais totalement. La réalité se désagrège, se désassemble sous nos yeux en un acte destructeur à la fin duquel, cependant, les significations renaissent, le monde s’assemble de nouveau, mais c’est alors un monde différent, comme plus authentique.

Le roman PASSION ou la mort d’Alissa transporte le lecteur dans une atmosphère énigmatique où le criminel se mêle à l’érotique, où le mystérieux se fond dans le réel, où verbe, musique, spirituel et quotidien se croisent et se fuient, interprétant un « Art de la Fugue ».

Pour finir, qu'on me permette d'expliciter brièvement certains choix de traduction: le mouvement du verbe, qui se déverse souvent au gré des associations conscientes ou inconscientes, bouleverse en bulgare les habitudes de ponctuation et de syntaxe, jouant sur les répétitions, la création verbale. J'ai tenté de respecter autant que faire se peut ce mouvement particulier, différent suivant les point de vue et les narrateurs, en espérant cependant ne pas franchir les limites de la compréhension en français.

Remarques

[1] Umberto Eco, Lector in fabula, Paris, Grasset, 1985, p. 64

[2] Gheorghi Gospodinov, Un roman naturel, traduit du bulgare par Marie Vrinat, paris, Phébus, 2002.

Marie Vrinat-Nikolov

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