Madame G. - extraits

EMILIA DVORIANOVA

MADAME G.

Roman traduit du bulgare par Marie Vrinat


Prologue

SEPT

La coupole apparut dans le ciel, dépassant largement le toit des maisons : la croix prenait appui sur des nuages blancs qui tendaient leurs bras, prêts à l'accueillir.
− Est-ce qu'elle est vraiment en or ?
− Oui.
Elle serra plus fort encore la main de Talio, même si elles étaient souvent passées par là ; mais cette fois, c'est sûr, elles entreront, ça a été spécialement décidé, et les rues les conduisent tout droit vers la porte aussi lourde que celle du château dans les livres, qui, avant qu'elle ne s'endorme, s'ouvre en grinçant la nuit pour lui permettre de danser dans les bras du prince dont elle est la princesse… Elle porte alors un chapeau pointu dressé bien haut, comme la coupole, qui laisse échapper de son faîte un voile doré de poussière d'étoiles et que  seules les fées peuvent offrir. Parfois, elle peut aussi être une fée. Elle tient alors une baguette magique grâce à laquelle, cependant,  elle redevient princesse car elle veut danser dans les bras du prince. Les fées ne dansent pas, elles. Elles aident les autres à valser dans les robes les plus fabuleuses,  aussi est-il difficile de dire ce qui est le mieux : être une fée ou une princesse ? Sauf qu’elles ne se dirigent pas vers un château, mais vers une église, et Vima l'y emmène pour la première fois parce que c'est un secret. Trois fois elle lui a dit :
− C'est bien compris : tu ne le diras pas aux enfants avec lesquels tu joues dans la rue ?
− Non.
C'est promis et elle ne le dira pas. Elle ne sait pas pourquoi mais on cache quelque chose, c'est donc un secret, c’est pourquoi aujourd’hui elles ne sont que toutes les deux, elles n'ont même pas pris Maria avec elles : c'est leur secret, mais elle le dira en cachette à Maria. C'est sa grande sœur et elle sait toujours ce qu'il faut dire et ce qu'il ne faut pas dire, elle ne fera pas de gaffe ; à Lazare aussi elle le dira, parce qu'il n’exprime jamais rien. Il entend seulement mais n’exprime rien, il y a des gens qui naissent ainsi, d'après Mamitchka1.
La main de Talio est froide ; dans son sac, elle a des gants de fine dentelle noire qui protégent de la fraîcheur printanière mais elle ne les met pas parce qu'elle croit qu'ainsi elle réchauffera mieux sa petite main à elle. Ses gants sont jolis, les autres n'en ont pas de pareils, et lorsqu'elles vont la voir avec Mamitchka elle les enfile en secret et agite sa main dans l’air où seul l'Invisible lui fait face mais ils sont trop grands pour elle : ils pendent au bout de ses doigts et c'est horrible parce qu'on les croirait cassés. Elle pourrait demander à Vima de les porter : ses mains deviendraient féeriques et elle tiendrait une main de fée dans la sienne mais elle a honte de demander une chose pareille, quant à Talio, de toute façon, elle a sa plus belle robe, la noire,  et par dessus, elle a enfilé sa pèlerine qui ressemble à un châle. Que peut-elle vouloir de plus : elle aussi, elle porte sa plus belle robe parce que c'est un jour de fête, une fête secrète. Il y a des fêtes secrètes, on n'en parle pas et tous se rassemblent à la maison autour de la grande table pour manger de bonnes choses pas habituelles ; pour celle-ci, spécialement, on peint des œufs de toutes les couleurs, mais on ne les mange pas tout de suite, il faut attendre que la magie ait lieu. Mamitchka les a peints la veille, sur tous elle a dessiné une petite croix, comme celle qui a poussé au-dessus de la coupole, mais ils ne feront que les regarder jusqu'au dimanche où les oeufs seront prêts à l'intérieur. Ensuite, on les casse et l'on raconte de belles histoires sur Jésus et d'autres personnes, et cette fois, Talio lui a promis de le lui montrer. C'est pour cette raison qu'elle est venue chez eux, qu'elle lui a mis sa plus belle robe, bleue à pois, bordée de dentelle, et lui a offert des bas fins : ses jambes sont presque comme celles des grandes, et si jolies qu'elle ne peut en détacher les yeux. On les a fait venir de loin, et si on lui permet de les mettre, lorsqu'elle joue dans la rue, les autres vont l'envier. On voit les chaussures et, au-dessus, des bas fins, exactement comme ceux de Mamitchka, avec une couture derrière. Parfois, la couture se tord et alors, les femmes la remettent comme il faut, et elle en fera de même. D'ailleurs, elle s'arrêterait volontiers maintenant pour vérifier si la couture est bien en place mais ça ne se fait pas dans la rue, Talio se moquerait d'elle, sans compter qu'un homme les suit, derrière elle, et il regarde certainement ses bas. Il faut croire qu'ils lui plaisent : lui non plus ne détache pas son regard d'eux, elle a l'impression de sentir sa présence avec son dos, même si elles ne s'arrêtent pas et que Talio marche vite car les nuages sont de plus en plus bas dans le ciel et elles ont laissé le parapluie à la maison. L'homme marche, lui aussi, mais sans les dépasser, il a sûrement plaisir à regarder ses bas, tout comme il lui est agréable, à elle, de savoir qu'on les regarde.
Elles vont bientôt arriver à l'église, Mamitchka dit « la chapelle », mais seuls les mots sont différents, et pour la première fois elle verra dedans ce qui est solennel, comme pour une fête, même si, selon Talio, elle est déjà entrée, mais elle ne s'en souvient pas. On l'avait immergée, lorsqu'elle était bébé, dans un bassin à l'église, pas celle-ci, une autre, mais c'était la même chose car elles ne se distinguaient qu'extérieurement, sinon, elles étaient toutes pareilles et appartenaient à Jésus. Il paraît qu'on baignait les bébés dedans pour les baptiser.  Elle, on l'avait baptisée Magui. En fait, c'était Magdalena mais étant donné qu’elle était petite, comme l'église dans laquelle on l'avait immergée, tout le monde l'appelait Magui. De cela on ne parlait pas non plus : il va de soi qu'on ne parle pas des secrets parce qu'on les connaît de toute façon, sans les mots. Tous sont bien baptisé puisqu'ils portent un nom, donc, on les a baignés.
Il ne reste plus que deux rues, derrière le coin avec le grand arbre, la maison avec sa tourelle qu’on n’arrête pas de démolir, mais qui ne continue pas moins à pointer, vide : alors, elles verront l’église toute entière, mais avant d’y arriver, elle va se retourner un instant vers l’homme qui les suit, elle va le regarder du coin de l’œil pour voir où est dirigé son regard… oui, c’est bien ça, par terre, et un peu au-dessus, sur les bas. Et c’est alors que, tout à coup, les cloches retentirent, l’une couvrant l’autre de sa voix qui tangue tellement que le son la prend à la gorge, comme si c’était la peur, car Talio est toujours silencieuse, et tout est de plus en plus solennel, il doit sûrement en être ainsi, mais tout de même, elle pourrait lui dire que faire lorsqu’elle verra Jésus : les voici tout près, maintenant, elle le reconnaîtra immédiatement d’après les images dans le couloir de Talio, celles qu’on appelle des icônes et sur lesquelles il est dessiné lorsqu’il est bébé et lorsqu’il est grand. Parfois, il est avec sa mère, d’autres fois, sans elle, mais elle aussi, elle doit être dans l’église, même si tout cela semble remonter à bien longtemps et s’ils sont sûrement vieux, pas comme sur les images. Elle va enfin les voir. Elle ne posera pas de questions, elle devinera toute seule.
Voici l’église. De près, c’est encore plus terrifiant, surtout lorsqu’elle sait qu’elles y vont spécialement et que, dedans, Jésus l’attend. Puisque c’est une visite spéciale, c’est qu’il est averti, sinon à quoi bon tant de préparatifs, et Talio ne lui aurait pas offert de bas venant d’un lointain ailleurs… Elle n’aura pas peur. Elles ne sont pas les seules à entrer, les gens montent et montent les marches de l’escalier qui est très large, et juste devant la porte Talio la lâche, elle a fait quelque chose avec sa main et maintenant c’est vraiment terrifiant car les cloches continuent à se déverser au-dessus d’elle mais elle ne doit pas se mettre à pleurer, elle va rester collée aux jambes de Talio, sinon elle pourrait se fâcher et penser qu’elle a eu tort de l’initier au secret. Elle va attraper le pan de sa robe pendant qu’elle continue à faire ce geste de la main, cette main qui la serrait si agréablement – plusieurs fois et très vite, et les voici déjà dedans –
c’est enchanté. Un chant se déploie mais la scène demeure cachée et on a l’impression de l’entendre dans le ventre, il rampe à l’intérieur, et si on ne l’avait pas avertie qu’ici tout était beau le chant pourrait ressortir et se déverser par les yeux, sous l’effet de la peur. Il fait sombre aussi à l’intérieur et les gens serrent des cierges dans leurs mains, ce qui donne l’impression d’une plus grande obscurité. Parfois, dans la journée, lorsqu’elle joue avec Lazare et que personne ne les voit (lui, il ne peut rien exprimer), elle prend la bougie du tiroir où on la range, l’allume en catimini avec une allumette et se met à contempler, à contempler longuement la petite flamme, Lazare aussi la contemple, jusqu’à ce qu’il fasse tout à fait noir… Le soleil brille et en réalité, il ne fait pas noir, mais elle sait bien : si on allume une bougie, ça veut dire qu’il fait sombre, et l’obscurité arrive. Ici, tous ont allumé un cierge et ça sent le feu, et il y a des chandeliers en or aussi hauts que les gens, dans lesquels brûlent tellement de cierges et tout est tellement grand… Seuls les gens sont petits, et elle, la plus petite. Talio dit quelque chose, maintenant, elle s’est penchée tout près d’elle et chuchote, mais elle ne comprend pas, parce qu’on chante de partout et que ça résonne ; alors elle lui prend la main et lui fait faire ce qu’elle a fait tout à l’heure, c’est pour cela qu’elle l’avait lâchée, et elle lui explique qu’elle a besoin de sa main pour quelque chose de spécifique. Oui, comme ça : avec ses trois doigts sur le front, ensuite un peu au-dessus du nombril, puis sur l’épaule, la droite, et enfin sur l’autre. Après, elle baisse la tête : tout le monde le fait et, puisqu’il en est ainsi, elle le fera elle aussi. Ce n’est pas comme ce jeu auquel ils jouent, celui qui s’appelle « le perroquet », parce qu’ici, les gens ne se regardent pas, sans compter que certains sont assis à l’écart et fixent étrangement des yeux les images, mais tout en faisant ce même geste. On doit sûrement leur dire quand le faire et elle doit être la seule à ne pas comprendre. Là-bas, tout devant, il y a un homme, il est spécial, habillé comme un roi, c’est peut-être lui qui le dit, et elle ne peut plus se retenir –
─ C’est lui, Jésus ?
─ Mais non, petite sotte, il ne fait que Le servir. C’est le prêtre, et en outre, le plus important…
Elle n’aime pas qu’on lui dise « petite sotte », mais à présent elle ne se fâche pas, tout est un peu effrayant, et celui qui est le plus important ne fait que Le servir. Le roi dit quelque chose et tous répètent en chœur mais en fait ce n’est pas un roi, il ne fait que lui ressembler, mais alors que va-t-il se produire lorsque le vrai apparaîtra… On n’y comprend rien, il s'exprime dans une langue bizarre mais elle sait maintenant faire exactement comme il faut avec la main : sur le front, au-dessus du nombril, une épaule et l’autre. Il fait la même chose, mais plus lentement et plus amplement. Elle comprend maintenant : on dirait qu’il dessine une croix dans les airs, comme Mamitchka avec l’œuf, pour l’imprimer ensuite sur le front pendant qu’il est encore chaud et laisse une tache ; sauf que maintenant c’est une croix invisible, elle reste dans les airs, chacun le sait, et qu’on ne le fait pas aux autres mais pour soi-même… Quand va-t-il bien venir… et voilà que Talio lui dit d’attendre là où elle est, près de la colonne, avant de disparaître par où elles sont venues… elle ne peut pas l’abandonner, même si c’est une petite sotte, elle a sûrement quelque chose d’important à faire, mais ce n’est pas juste, parce que tout le monde est petit, mais elle encore plus, et seule … elle va se serrer contre la colonne, et elle n’en bougera plus, elle ne va faire que regarder. Il y a tant à voir que ses yeux vont tomber de fatigue : un objet brillant pend du plafond avec ses innombrables petites ampoules, plus haut, encore, c’est le ciel couvert et, de là, quelqu’un la regarde, elle va demander à Talio qui est là haut, même si elle doit la traiter de « petite sotte »… et on voit aussi l’homme de tout à l’heure. Il a le regard baissé, peut-être encore sur ses bas, mais il ne l’intéresse plus, comme les bas, d’ailleurs, parce que devant tout est doré : les images de Jésus avec sa mère, et les autres aussi. On en a fait un mur entier avec au milieu une porte, féerique, les serviteurs les plus importants y entrent et en ressortent, avec leurs habits de rois si longs qu’ils touchent le sol. Seuls les rois portent de longues robes, comme celles des femmes, mais ceux-là, c’est ainsi qu’ils servent. Peut-être sont-ils comme les acteurs qui mettent n’importe quels vêtements, parce qu’ils jouent à ne pas être eux-mêmes, mais des gens d’une autre époque, mais si c’étaient des acteurs, Talio le lui aurait dit, ou au moins tout le monde applaudirait, mais non, personne ne le fait. Ici, c’est une église où habite Jésus, ce n’est pas un théâtre ; derrière la porte, il y a peut-être d’autres pièces où l’on dort, tandis qu’ici se rassemblent des gens qui ont été spécialement invités, comme à un bal, mais à coup sûr, ce n’en est pas tout à fait un, on dirait seulement. Au bal, tout le monde danse et fait beaucoup de bruit, ici, c’est silencieux et triste, comme pendant l’été, la nuit, lorsqu’ils sortent dans la cour de leur maison de campagne pour contempler les étoiles. C’est différent, mais c’est pareil. Ici aussi, il y a un ciel, sauf qu’il est couvert et que quelqu’un a dessiné des tas d’histoires sur tous les murs. Si Talio est d’accord, elle pourra les regarder, mais il faut se taire et il n’y a personne pour raconter, ici, on ne parle que dans son for intérieur, tout au plus on chuchote. En outre, Talio n’est toujours pas revenue, si elle ne revient pas très bientôt, elle ne pourra pas tenir plus longtemps et se mettra à pleurer…
La voici. Elle apporte de petits cierges, mais elle ne lui en donnera sans doute pas, puisqu’on lui interdit de les toucher sous prétexte que ça brûle…
─ Tiens, en voici un, allume-le.
─ Il va brûler ?
─ Bien sûr. C’est ainsi que l’on prie le Seigneur, mais ici uniquement.
Donc, c’est seulement ici qu’il est permis de porter des bougies parce qu’elles sont spéciales, et on leur parle. Quant au Seigneur, elle sait qu‘il est invisible. On ne le voit nulle part, sauf son fils, Jésus, lui, elle doit le voir, mais on ne sait pas quand il va enfin se montrer.
Maintenant, Talio la prend de nouveau par la main, peut-être vont-elles aller voir Jésus puisqu’elles ont des cierges. Il y a beaucoup de monde, elles doivent se frayer un chemin avant que Talio ne s’arrête devant un candélabre, le plus grand, et n’y dépose son cierge ; puis elle en allume un second mais réfléchit un moment avant de le poser lui aussi, sans doute parce qu’il n’y a presque plus de place, ils sont si nombreux  qu’ils se lèchent les uns les autres et que leur cire coule, certains, même, ploient et s’affaissent, comme si une main invisible les tordait, c’est si triste à voir, mais Talio est absorbée dans ses pensées, ensuite elle lâche sa main pour faire comme elle lui a montré avant,  elle répète le geste et alors, elle lui chuchote enfin à l’oreille…
─ Tiens, je vais te soulever un peu pour que tu puisses toi aussi déposer ton cierge ; mais avant, pense à quelque chose de beau que tu voudrais voir se réaliser, quelque chose qui soit vraiment bien. Après, je t’en donnerai un autre.
Elle va réfléchir un peu, parce qu’elle n’est pas sûre. Il faut que ce soit quelque chose de bien, or ce n’est pas du tout certain. Elle voudrait avoir des yeux bridés, comme la fillette de la rue d’à côté, celle qu’on appelle « la Japonaise », même si ce n’est pas son nom. Tout le monde joue avec elle et quoi qu’elle dise, ça se réalise, c’est à cause de ses yeux. Si elle avait les mêmes, alors, ce seraient ses désirs à elle qui s’accompliraient, mais ce n’est peut-être pas vraiment quelque chose de bien.  Sans doute ça ne l’est pas, parce que personne ne fait jamais ce qu’elle voudrait. Elle voudrait que Mamitchka se couche le soir dans son lit, ou, au moins, qu’elle s’asseye et lui raconte des histoires, mais elle ne le fait pas, donc, c’est que ce n’est pas bien, par manque de temps. Talio le fait, elle, mais seulement pendant l’été, dans leur maison de campagne, là-bas, elles ont le temps. Pour Talio, c’est quelque chose de bien, mais pas pour Mamitchka, donc ça ne l’est pas complètement. Elle voudrait qu’ils ramènent le chat à l’appartement, pendant l’hiver, pour qu’il n’ait pas froid tout seul dans la maison de campagne et qu’il n’ait pas que des souris à manger. C’est sûrement quelque chose de bien, mais son papa ne veut pas, parce qu’il n’aime pas les chats. Donc, c’est bien pour le chat, mais ça ne le sera pas pour son papa, alors ce n’est pas admissible. Elle voudrait que Maria l’emmène partout avec elle, au lieu de la fuir parce qu’elle la gêne. Maria ne le veut pas, donc ce n’est pas possible. Elle voudrait rester tard le soir avec les autres, mais il paraît que ce n’est pas bien, mais Mamitchka est triste si elle ne va pas se coucher, c’est sûrement qu’on grandit en dormant, or elle encore petite. Tout le monde pense qu’elle va grandir, sauf qu’elle ne dort pas, elle joue à la fée ou à la princesse, elle invente le château où retentit la musique du bal, et il se passe tellement de choses derrière ses yeux que si quelqu’un l’apprenait, il dirait que ce n’est pas possible – comme Mamitchka – et tous les matins, elle se réveille encore petite, parce qu’elle n’a pas assez dormi.
─ Tu veux que je te soulève ?
─ Oui.
Vue d’en haut, l’église est encore plus étrange, tout flotte parmi les petites flammes qui font crépiter l’air, et les images se font plus proches, comme si elles venaient vers elle, mais Talio n’a pas beaucoup de force et elle ne peut la tenir ainsi longtemps, ses mains retombent ; et l’homme de tout à l’heure est là, derrière elles, un cierge à la main, attendant qu’elles s’éloignent pour dire lui aussi son vœu, donc elle doit se dépêcher. La bougie est déjà à moitié consumée, elle va la déposer sans prononcer quelque chose de vraiment bien, tant pis, elle fera un vœu comme ça, pour voir si ça marche, et elle le murmurera si bas que Talio non plus ne pourra pas l’entendre :
─ Je veux que ma poupée Macha se mette à parler. Qu’elle dise tout ce qu’elle pense. Et que je ne déchire jamais mes bas.
Le vœu avec les bas, peut-être qu’il ne fallait pas le formuler, parce que c’est impossible, sans compter qu’elle va bien grandir un jour et alors, elle en aura d’autres – pourvu que personne n’ait entendu son murmure, surtout celui-là, derrière elles, mais le cierge ne veut pas entrer, alors c’est fichu, parce qu’il n’y a pas de place et qu’il en brûle plusieurs  dans chaque trou, qui se tordent et s’affaissent ; elle est maladroite et lorsqu’elle approche la main, c’est chaud et elle va se brûler, quant au cierge, il est tout mou et il fond, il coule comme s’il pleurait, peut-être par ce qu’elle n’a rien trouvé de vraiment bien à formuler et qu’elle n’aurait rien dû demander… Mais Talio lui prend la main, saisit le cierge et le pose, et comme ça, la magie va sûrement opérer. C’est sans doute parce qu’elle ne sait que demander, sinon, elle aurait réussi, quitte à se brûler ; voilà que son cierge s’est incliné lui aussi, avant de s’affaisser en arrière et de tomber parmi les autres, il a coulé très vite et maintenant rien ne pourra se réaliser… il a brûlé. Si elles reviennent un jour, elle saura et ce soir, en se couchant, elle trouvera quelque chose de bien à demander, quelque chose de vrai. Du premier coup, c’est difficile, surtout que Talio ne l’aide pas du tout, elle murmure à peine quelque mot et attend qu’elle se débrouille toute seule, comme si elle savait comment ; elle l’entraîne maintenant quelque part. Tous les fidèles sont en marche, on dirait que quelqu’un les a appelés – peut-être Jésus ? – et ils se poussent, si bien que Talio s’est mise de côté et attend qu’ils passent, petite comme elle est, ils pourraient l’écraser. Plus personne ne chante, ils se sont tus, la magie s’est dissipée. Ils font la queue, les premiers sont devant une table, peut-être y aura-t-il quelque chose à manger, et derrière la table on a mis une croix grande comme ça qui dépasse, si bien qu’elle peut même la voir, et sur la croix il y a Jésus, mais ensuite il a ressuscité, et maintenant il doit être quelque part ici, puisque tout le monde l’attend. Si c’est un Roi, ils se mettent sûrement en rang d’oignons pour le saluer lorsqu’il apparaîtra, mais elles sont restée tout à l’arrière, et il n’est pas certains qu’elles arrivent au bon endroit. Comme ça, elle ne voit presque rien, à part des dos, et lorsqu’elle lève les yeux : c'est le ciel couvert et celui avec la barbe qui la regarde. Il est terrifiant. Elle n’a aucun moyen de se cacher de lui, sauf si elle ferme à demi-les yeux et fait comme s’il ne la voyait pas lui non plus, mais ce n’est pas très intéressant et elle va se fatiguer…
─ Il y a des bancs, là-bas… près du mur. De là on peut voir…
─ Si tu es fatiguée, va t’asseoir, je t’appellerai le moment venu.
─ J’ai peur toute seule…
─ Petite sotte. Il n’y a rien de terrifiant ici, va simplement t’asseoir.
─ Tu me regarderas jusqu’à ce que je sois arrivée et quand je m’assiérai, fais-moi un signe. Après, c’est moi qui te regarderai…
Un pas, encore un autre, puis un autre – de là, c’est vrai, on voit tout, et c’est agréable d’être assis, parce qu’on peut se reposer, et la robe est déployée, on peut croiser les jambes, comme une grande. Les bas sont encore beaux, même si personne ne les regarde, excepté peut-être cet homme, toujours le même ; il est en retrait et, de temps à autre, ses yeux se promènent partout… Talio lui a fait un signe à peine perceptible de la main avant de se retourner, on dirait qu'elle l'a oubliée, elle est plongée dans ses propres pensées, alors elle détournera le regard un tout petit moment pour essayer de comprendre ce qui se passe là-bas, tout devant, là où les gens font des choses. Ça a l’air drôle, pourtant ils ne rient pas. Ils passent l’un après l’autre sous la table et baisent la main du plus important, et lui, il leur donne une fleur, toute verte, comme celles qu’ils ont dans leur maison de campagne, à moins que cette fleur ne soit ensorcelée et qu’il faille l’apporter à Jésus. Et après, ils vont sûrement vers lui, sinon, quand iraient-ils ?… Il faut qu’elle voie où ils se dirigent. En fait, ils font le signe de croix sur et s’en vont par où ils sont venus. S’ils sortent, c’est donc qu’ils ne vont pas voir Jésus, lui non plus ne viendra pas, il est quelque part à l’intérieur, mais pourquoi les a-t-il appelés, on ne le sait pas, elle sent qu’elle a envie de pleurer : elle va demander à Talio, et si celle-ci la traite encore de « petite sotte », elle boudera souvent, sans crier gare. Comme ils sont vieux, ils mettent du temps à passer sous la table… Ce n’est plus intéressant, il vaudrait mieux qu’elles rentrent à la maison et qu’elle joue avec Macha qui ne parlera pas, de toute façon, parce que la magie n’a pas eu lieu et que le Seigneur ne lui a pas accordé la faculté de parole. Ou alors elle racontera à Lazare les images de ses livres, ceux qui parlent de châteaux et de tables de chevaliers autour desquelles prennent place des gens avec des vêtements encore plus beaux – les hommes portent des caleçons en forme de ballons ou des cotes de maille, pour que rien de pointu ne puisse effleurer leur cœur. S’il y avait un autre enfant, ici, elles auraient été deux et elles auraient inventé un jeu, et si Lazare était venu, elle l’aurait pris par la main, comme ça elle n’aurait pas été seule et ils se seraient faufilés par la petite porte pour voir Jésus, en cachette…
… elle peut essayer toute seule. Puisqu’il n’y a rien de terrifiant ici et que tout ressemble à un rêve, comme le soir, lorsqu’elle se couche et s’imagine qu’elle accomplit des actes dangereux, tels les chevaliers, même si c’est une fille… Si elle voit Jésus, elle sera intrépide, sinon, quelle honte… Talio lui a souvent répété que c’était le meilleur, et en plus le fils de Dieu, donc, si elle entre pour le voir, elle ne pourra pas vraiment lui en vouloir, ni lui donner une claque ; des claques, elle n’en reçoit que quelquefois de Mamitchka, lorsqu’elle l’a bien mérité, et encore, des légères. En outre, Jésus aime les enfants, sa mère, la Vierge Marie aussi, et si elle va les voir, ils seront contents, elle est si petite et sa robe si jolie, elle a mis spécialement des bas fins et il ne serait pas juste qu’ils ne soient pas là, sauf s’ils sont très vieux… Mais peut-être que Jésus est tout seul, parce que les grandes personnes ne vivent pas avec leurs parents, il reste dans la pièce tant il est vieux, sauf s’il regarde en catimini, mais ce n’est pas très correct, donc ce n’est pas possible… lorsqu’elle écoute ou regarde par le trou de la serrure, on lui dit que ce n’est pas bien, que ça ne se fait pas. Mais Talio dit que c’est ainsi que le Seigneur regarde, parce qu’il est invisible et qu’il voit partout, mais elle ne se rappelle pas avoir entendu cela en ce qui concerne Jésus. Si elle va le voir, elle ne le dérangera pas, elle lui baisera seulement la main, comme dans les contes, quand on est devant un Roi. Or lui, il est le fils de Dieu, ce qui est encore plus important, à ce qu’on lui a dit. Ensuite, elle aura de quoi raconter à Lazare : elle sera la seule à l’avoir vu…
Elle s’enhardit. Passe le long des bancs, encore des bancs, longe le mur, des visages la regardent d’en haut, mais personne d’autre ne la voit, excepté cet homme qui continue, de temps à autre, à lui jeter des coups d’œil, mais elle échappera à son regard une fois dans la niche, là, elle pourra s’arrêter un moment et regarder autour d’elle, pour s’assurer que personne ne la voit  se glisser vers la porte et marcher en se baissant pour se faire encore plus petite. Pourvu seulement qu’il n’y ait pas beaucoup de pièces et qu’elle ne soit pas obligée de chercher longtemps, pourvu qu’elle ne tombe pas dans un labyrinthe, avec au bout un monstre. Le labyrinthe est un endroit d’où on ne ressort pas, parce qu’on s’y perd pour toujours. On y reste à jamais. Maria lui a raconté l’histoire d’un labyrinthe, mais c’était un autre, encore que, qui sait… s’il y avait ici quelque chose d’aussi terrifiant, dans lequel on se perd, on l’aurait prévenue, en plus derrière une porte aussi jolie… ce n’est pas possible. Elle n’arrête pas d’imaginer des choses horribles, ici, il faut avoir de bonnes pensées – maintenant, elle va y arriver et si Talio la prend encore dans ses bras pour qu’elle dépose un cierge, c’est ça qu’elle va se dire : je veux voir Jésus ! Comment se fait-il qu’elle n’y ait pas songé plus tôt ! Si elle se l’était formulé, elle irait le voir tranquillement, sans se cacher. Il suffit de vouloir et c’est exaucé, et ce vœu ne pourrait pas être mauvais, il serait forcément bon puisque Jésus est le meilleur…
Non, personne ne la voit. Là, ça va être le plus difficile, le long du mur doré avec les images, parce que c’est dans cette direction que la foule regarde, certains, même, viennent devant elle, choisissent un visage et font encore un signe de croix… mais personne n’entre de l’autre côté, sauf ceux qui portent de longues robes et qui étaient tantôt dedans, tantôt dehors, ils en ont rapporté divers objets avant de tirer le rideau… est-ce qu’elle est habillée comme il faut… Puisque Talio lui a mis cette robe et pas une autre, elle ne peut pas s’être trompée… Pour passer inaperçue, elle va faire comme les gens devant le mur… arrêt devant l’une des images : Jésus bébé, sa mère en robe bleue, tous les deux sur un trône ; ensuite, sur une autre image quelqu’un d’autre, puis encore un autre tenant un livre, ensuite Jésus et sa main, si effilée vers les doigts, pointée vers le ciel… elle s’arrêtera devant chacune d’elles, elle fera le signe de croix, comme si elle n’avait rien d’autre en tête et voilà, elle atteindra la porte… Talio ne peut voir ce qui se passe devant, la foule l’en empêche. Lorsqu’elle sera arrivée devant la table et l’appellera, elle sortira, pourvu qu’il n’y ait pas trop de pièces. Elle aurait dû prendre un autre cierge, c’est vrai, ainsi, elle aurait pu aller toute seule vers la herse qui se trouve à même le sol, elle est plus laide et recouverte de sable, mais comme elle est basse, elle est accessible aux enfants, elle aurait pu planter son cierge et faire un vœu en chuchotant de manière à être entendue de tous :
je veux voir Jésus.
Alors, peut-être, quelqu’un l’aurait emmenée, tandis que maintenant elle va y aller toute seule, puisqu’elle a raté l’occasion, il n’y a pas à avoir peur. Un signe de croix, encore un… et la voici devant la porte-cloison, derrière, le rideau… elle doit le soulever et lorsqu’elle aura franchi le doré, elle sera déjà à l’intérieur…
… voilà : elle y est.
Il n’y a personne. C’est vide et sans autres portes. En haut, le même ciel couvert, mais plus petit. C’est donc que Jésus n’est pas chez lui, sauf s’il se trouve dans une autre église, parce que Talio dit qu’elles sont toutes à lui, mais alors, pourquoi l’avoir fait venir aujourd’hui dans celle-ci justement ? Ce n’est pas juste. Ça sent très fort et il y a divers objets : une table et des récipients qui ressemblent à ceux de rois, tout en argent, encore un cierge, elle n’en a jamais vu de pareil tant il est grand, mais il a une autre odeur. On dirait que quelque chose fume, une fumée odorante s’élève d’une petite coupe, et il y a quelques minutes quelqu’un faisait onduler les volutes tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre… c’est certain, personne ne dort ici, l’air est étouffant et c’est un peu particulier au milieu de cette fumée, comme si, émanant de tous les cierges, elle s’amassait à un seul endroit… ça donne le vertige. C’est complètement enchanté, et pourtant Jésus n’est pas là, et elle va le dire à Talio, peut-être ne le sait-elle pas. Elle doit penser qu’il est quelque part dans les parages et les regarde… sinon, pourquoi avoir mis ces beaux vêtements… elle ne peut accepter qu’il ne soit pas là, elle est partie avec tant d’audace, comme si elle jouait au chevalier et allait vaincre une bête fauve… et voilà qu’il n’est pas là. Et de nouveau des images, il y en a partout, et diverses autres choses qu’elle ne connaît pas. Au moins, maintenant elle sait et elle ne regrettera pas de ne pas avoir vérifié. Il est peut-être sorti pour un moment, pour respirer un peu d’air frais, parce que l’odeur est tellement forte, or il n’y a pas de fenêtres, que ça donne le vertige, comme si de petits nuages blancs flottaient alentour, et si elle les contemple longtemps, on dirait qu’ils deviennent des gens, mais c’est sûrement une invention de sa part, parce qu’il est impossible qu’ils flottent dans l’air, tout comme il est impossible que les chants entrent dans le ventre, c’est dû à la fumée, et elle n’est pas habituée, elle ne se sent pas bien, elle a les jambes qui flageolent, elle va peut-être tomber. Elle n’avait sûrement pas besoin de venir jusqu’ici, puisqu’il n’est pas là, et maintenant, elle ne peut pas sortir comme ça – elle doit faire attention, si on la voit, on va la gronder… pourtant, ce n’est pas une bêtise et elle va sortir tout de suite, mais d’abord, elle va s’asseoir un petit peu et fermer les yeux un instant, ces yeux derrière lesquels elle a le vertige tandis que le rideau paraît de plus en plus sombre… Il y a un seul rideau. Elle peut se faufiler sous cette table, pas sous l’autre, pendant qu’elle passera dessous, elle restera cachée un moment, parce qu’elle a les jambes qui chancellent, et quelque chose siffle dans ses oreilles – ce n’est pas un chant. Ça siffle, tout simplement, comme si l’air entrait et criait, mais d’un seul son… Et tout est bien plus sombre, très sombre, ce n’est pas seulement à cause du cierge, on dirait un soleil sans aucune lumière… Ce cierge est différent, il crée une vraie nuit sans étoiles… et elle ne peut retourner sur ses pas. Elle va s’asseoir un peu, jusqu’à ce que l’air cesse de donner le vertige, ensuite elle s’enfuira et dira qu’elle ne l’a pas trouvé – tiens, voici ce qu’elle dira à Lazare : j’ai vérifié, mais il n’y était pas, on le cherchera une autre fois, et ensemble. Comme ça, ce ne sera pas terrifiant. En fait, on ne peut pas dire que ce soit terrifiant, mais tout est si las et triste qu’elle va se glisser sous la table, au cas où quelqu’un entrerait pendant qu’elle se repose… peut-être y a-t-il un tapis, mais peut-être que non…
… elle est dans le noir complet et bien cachée. La nappe la dissimule, elle touche presque le sol et on ne voit pas le cierge, et plus personne ne la regarde, les visages sur les murs la contemplaient si fixement… comme Lazare, lorsqu’il veut dire quelque chose mais qu’il ne peut le faire… maintenant, si seulement elle pouvait ne pas avoir la tête aussi lourde, qui tourne… et comme ce serait bien si elle pouvait se retrouver tout à coup dans son lit, Talio viendrait la voir tout doucement, elle lui caresserait le front et lui dirait :
tu dors,
tu es endormie depuis longtemps,
tout est si vacillant…
quelque chose flotte dans le noir,
c’est enchanté…
et maintenant, cette chose va émerger, c’est sûr…
… le voici, un homme marche sur la pointe des pieds, ses cheveux sont si longs, ses yeux bienveillants, et on dirait qu’il ne marche pas mais qu’il vole, comme un oiseau, il évolue dans une direction quelconque, et sous la table l’espace augmente, augmente, comme dans une grotte, c’est plus grand que dans une église, car on n’en voit pas la fin… un autre arrive, derrière, il fait peur, avec une grande tête, comme celui qui regarde d’en haut, mais elle n’a pas peur, de fait, il n’y a rien de terrifiant, et ce qui l’est semble ne pas l’être, et ici, on n’a même pas couvert le ciel, pour qu’il ne gêne pas les oiseaux, tout n’est que ciel, de nombreux oiseaux volent et chantent d’une voix qui n’est pas habituelle, ce n’est pas comme dans la forêt, et les étoiles brillent dans les yeux, parce qu’il fait sombre, elles ne sont pas dehors mais dedans, dans les yeux, les oiseaux aussi, ils sont dans le ventre, les oreilles, ils volent à l’intérieur, il n’y a que ces deux hommes, si grands, eux aussi…
─ Petite Magui, Magdaléna…
… quelqu’un parle à haute voix, la prend dans ses bras, lui caresse le corps, éveillant de doux frissons… mais elle n’est pas en mesure de répondre, sa langue est collée au palais et refuse de bouger, les mots s’arrêtent à l’intérieur, on dirait qu’ils ne peuvent être prononcés, ils gonflent, deviennent des ballons, avant d’être percés par un petit trou, alors ils éclatent et se mettent à chanter, comme les oiseaux, d’une seule voix…
mots-chansons…
mots-chansons…
on peut dire ainsi, c’est sans doute ainsi qu’on le dit, mais elle ne sait ce qu’elle dit ni pourquoi, elle ne sait pas non plus si celui qui regarde avec autant d’attention et dont la voix entre par les yeux comprend le chant des oiseaux, une seule chose est certaine : c’est tellement beau parce que c’est tout à fait certain, la chose la plus certaine, elle ne veut plus être autre chose,
elle ne veut pas se réveiller,
elle écoute seulement près de son cœur, dans sa poitrine, son étreinte –
─ Petite Magui, Magdaléna…
viens, mon enfant, viens à moi…
voilà, on l’a appelée, et c’est si beau, si certain, mais d’abord elle doit parler à Talio, elle ne peut partir comme ça, mais elle ne peut pas non plus lui dire puisque sa langue… or elle doit le faire pour que ce soit entièrement certain… et qu’elle ne la cherche pas… ils vont la laisser le dire et ensuite elle reviendra…
les mots se bousculent dans sa poitrine, mais ils ne peuvent sortir, or elle doit parler, et ils se pressent tellement qu’ils s’arrêtent dans  la gorge où ils gonflent, gonflent,  elle ne peut plus respirer et si quelque chose éclate, tout l’air partira et il n’y en a pas d’autre – comme c’est terrifiant, et tout à coup, ceux qui l’appelaient, les bons, de leur voix-étreinte, ont disparu, à leur place ce n’est qu’obscurité sans espace, comme un trou, les oiseaux ont cessé de chanter, il fait tout noir, il n’y a pas de ciel, elle ne se souvient plus de rien. Ils sont partis, il y avait quelqu’un mais il a disparu… c’est sombre, et silencieux, sans air… – elle va hurler. Elle va hurler, est-ce qu’elle ne s’est pas endormie lorsque quelque chose de tout à fait terrifiant s’est passé – où est-elle, elle n’en a pas souvenir, il fait seulement noir autour d’elle, il y a une toute petite lumière par terre, et elle hurle. Elle crie, il faut que quelqu’un vienne, Talio doit venir, elle ne peut pas sortir de là toute seule, cela fait si peur et il y a une odeur partout, elles étaient dans l’église, mais oui, et ensuite, elle s’est glissée pour chercher Jésus, oui, ç’est ça… si seulement Talio pouvait venir…

─ La petite est là.
─ Où ?
─ Dans le sanctuaire.

Quelqu’un soulève la nappe et quelque chose brille, un visage avec une grande barbe apparaît par-dessous et des yeux scrutent le coin, deux mains sortent de manches dorées, est-elle toujours en train de rêver, et le cri qui a disparu là où cette chose l’avait fait naître, s’est frayé un chemin à travers les larmes… Elle n’a plus que des hoquets. Qu’on la prenne, elle ne peut sortir toute seule, qu’on l’emporte elle ne sait où, elle n’a plus la force d’avoir peur…
… ce vêtement, en or… tout dur, il ne caresse pas, mais gratte, donc c’est le serviteur… c’était le plus important, avec la plus longue barbe… ses yeux sont courroucés, il va l’emmener quelque part. Ils sortent par la fameuse porte, maintenant, elle se souvient – c’est par là qu’elle est entrée en cachette. Voici de nouveau l’église, sauf que tout est encore plus sombre et plus vide, les gens se sont enfuis. Çà et là, seulement, on distingue une silhouette, les autres sont partis, et si Talio aussi…
la voici.
Elle ne l’a pas abandonnée, elle apparaît, sortant de l’ombre, et accourt, elle qui ne court jamais… elle l’arrache des bras de l’autre, comme elle est douce, car sa robe est en soie, son manteau comme le pelage d’un chat, tandis que l’autre est doré… le doré, ce n’est beau que de loin, mais ça ne caresse pas, et on dirait bien que Talio pleure, son visage est aussi blanc qu’un cierge, amolli, il coule… parce que le serviteur la gronde. Il est sans doute fâché et sa voix est méchante, même s’il la ravale à l’intérieur, dans sa gorge, et chuchote au lieu de crier…
─ Voici la fillette, Madame, elle était dans le sanctuaire, vous auriez dû mieux la surveiller.
─ Je ne l’ai laissée qu’un instant…
─ Ce n’était sûrement pas qu’un instant et vous avez tort, elle a maintenant un gros péché sur la conscience.
─ Mais ce n’est qu’une enfant.
─ Oui, mais une fille. Est-elle au moins baptisée ?
─ Oui.
─ Même ça, ça ne la sauvera pas. Amenez-la un jour, nous dirons une prière et elle sera lavée de son péché.
Talio baisse la tête et dans ses yeux il y a encore plus de larmes, elles vont couler… c’est donc qu’elle est coupable… Elle doit se justifier mais ne sait pas comment exactement, pour que les larmes de Talio s’arrêtent…
─ Magui, tu vois ce que tu as fait ?
─ Je n’ai rien fait, il n’était pas là.
─ Qui « il » ?
─ Jésus.
─ Seigneur, ne dis pas de bêtises !
Si elle dit « Seigneur », c’est que ça va mal. Personne ne les entend plus, l’autre, le méchant avec ses vêtements dorés, est parti, il est entré là où elle était et où, c’est vrai, Jésus n’était pas, mais Talio ne veut pas l’écouter, parce qu’elle est très triste, quant à elle, elle a toujours des sanglots dans la poitrine, il lui est difficile de parler et elle ne peut même pas se justifier puisque personne ne l’écoute, pourtant, elle le voudrait tant… Talio la repose par terre et maintenant, elles s’en vont, elle va essayer de comprendre ce qu’il s’est passé de si mal, voire de si terrifiant puisque Talio pleure alors qu’elle ne l’a encore jamais vue le faire – ainsi, elle aussi peut pleurer de peur, mais il faut que ce soit vraiment terrible… enfin, elles sortent à la lumière du jour. Comme c’est beau, il n’y a pas de soleil à cause des nuages qui sont descendus encore plus bas et étreignent l’église. On dirait qu’il a plu – c’est mouillé par terre et il faut enjamber les flaques. Oui, mais voilà, en regardant à ses pieds…
─ Mais arrête de pleurnicher. Pourquoi est-ce que je t’ai prise avec moi… J’ai cru qu’on t’avait enlevée. Si tu savais quelle peur bleue…
─ Les bas. Déchirés.
Elle est bien punie et maintenant, elle ne peut que pleurer, et ce serait bien qu’il pleuve, comme ça on ne verrait pas ses larmes. Tout s’est mal terminé, tout est mal, parce qu’elle ne savait pas exactement ce qui était bien, et l’homme de tout à l’heure est encore derrière elles, il regarde ses bas qui sont maintenant déchirés et elle a honte.
─ Voilà ce qui arrive quand on fourre son nez là où on ne devrait pas. Est-ce que tu sais ce que tu as fait ?
─ Pourquoi il ne faut pas ?
─ Parce que tu es une fille. Les femmes n’entrent pas là-bas.
Jésus n’en veut pas, elle non plus il n’a pas voulu la voir, pourtant, elle voulait lui faire plaisir, heureusement qu’il n’y était pas. Donc, ça ne fait rien, enfin, si, et maintenant, elle est punie, ses bas sont déchirés parce que le Seigneur voit tout et il a compris qu’elle était entrée là où il ne faut pas. Elle ne le refera plus. Plus jamais. L’église est loin, elle ne s’est pas tachée, ce sont seulement ses bas qui se sont déchirés lorsqu’elle s’est faufilée sous la table. C’est ça le pire. Elle n’ira pas avec Talio pour qu’on la lave, même si celle-ci le veut, c’est ce qu’a dit celui qui avait un habit doré lorsqu’il était fâché, peut-être qu’ils vont décider de la plonger encore une fois dans les fonts baptismaux et donc de lui donner un nouveau prénom – non, ça, elle ne le permettra pas, elle veut garder le sien. Tiens, des gouttes ont bel et bien commencé à tomber du ciel, parce qu’il n’est pas recouvert. Elles n’ont pas de parapluie et maintenant personne ne remarque ses larmes, on dirait des gouttelettes.
« Voilà, je le voulais et ça s’est réalisé. »
Lorsqu’elle est mouillée par la pluie, à la maison on la plonge dans sa petite baignoire, pour que ce soit encore plus mouillé et plus chaud. Et, comme il pleut de plus en plus fort, Talio lui serre la main, mais pas comme avant, maintenant elle tremble – sûrement de froid, et comme la pluie colle sa robe elle va faire exprès de tomber malade, comme ça Talio ne sera pas fâchée, mais inquiète. Lorsque les grands sont inquiets, ils ne se fâchent pas.
« Maintenant, je vais bien attraper froid et Mamitchka va me réchauffer dans la salle de bain. Je serai toute propre et toute lavée, et comme ça, ce soir, en me couchant, j’entrerai par la même porte, comme avant, et je serai de nouveau une princesse. »
Elles sont déjà loin. Elles ont dépassé la maison à moitié démolie et voilà que dans l’air qui vibre apparaît leur petite rue…

Première partie


LE PROMIS

1960

10 avril

Aujourd’hui, au premier souffle de la brise printanière, en ce jour solennel de vendredi saint, le temps s’est accompli, comme si le cercle se refermait, et Dieu m’a rendu la jouissance de la main qui pourra de nouveau transcrire le regard dans le méandre des mots, dans leur duplicité qui dissimule le secret de mon univers, l’inépuisable réservoir de signes de volupté et ma fulgurante perception des êtres dans la chair desquels – draperie frémissant dans le souffle invisible du péché – sont inscrits le sens et la destination de ma propre existence, le dessein qui s’épanchait en flux et reflux dans ce corps, suc le plus doux qui soit, opium qui m’a été rendu aussi inopinément qu’il m’avait été ravi, – au coin de la rue, sous les arbres à peine bourgeonnants, à l’ombre fragile desquels mes yeux se sont rouverts, baignés d’une sève renaissante…
Cela s’est passé de manière si soudaine, comme une explosion, alors que je m’étais totalement résigné, ce qui, dans le sens caché des mots, pourrait signifier guérison et renoncement, mais peut-être aussi peur indigne, alors que depuis tant d’années je prenais la plume chaque soir et qu’il ne coulait dans mes veines que désespoir, que la plume inscrivait, sans me demander mon avis : « tu es mort, tu es mort »… C’était horrible de sentir la vie se taire en moi, privée du regard qui, transformé en signes, est seul capable de redonner au monde un ordre occulte, et si je pouvais croire que les mots ont une valeur en soi, j’aurais sans doute commencé depuis longtemps à inventer, à les égrener inutilement et à me transformer en écrivain, me contentant de l’illusion du salut, mais la finalité est tout autre. Tout autre est la réalisation du pouvoir salvateur permettant à mes passions de s’animer, et comme il est étrange de penser que, malgré tout, je continuais à vivre les jours qui m’étaient impartis, du lever au coucher de soleil, languissant docilement durant d’intolérables nuits, lorsque tout s’était dérobé et que seul l’air respirait en moi. Aussi, durant de longues années, chaque soir, après toutes mes vaines tentatives, je refermais soigneusement le bouchon de mon cher stylo à la plume fine (dernier souvenir du bon vieux temps empreint  de délicieuses révélations), comme si je colmatais le trou d’un bateau après une mer agitée, à la suite de quoi je rangeais la feuille demeurée vierge, ne contenant que la marque implacable du nom et de la date d’un jour encore dépourvu de sens, et ainsi je quantifiais la vacuité du temps dans cette trace qui le trahissait.
Maintenant, s’Il le veut bien, or le jour d’aujourd’hui ne saurait être fortuit, je vais me prolonger dans ce dossier qui contient les notes accumulées tout au long de ma vie jusqu’à l’instant où la phrase s’est arrêtée à la moitié, où le mot s’est déchiré, où le verbe s’est tu, et dans les lettres ciselées avec une calligraphie voluptueuse, je confirmerai l’importance de mon propre destin, les fulgurances qui me viennent avant de retomber dans le chaos du monde, ainsi que la consolation de voir que ce chaos acquiert un sens par la magie des signes. C’est ainsi que s’accomplira la finalité, et peut-être me sera-t-il donné de revivre les instants voluptueux durant lesquels la force, née dans le regard, descend dans les veines et se range en lettres, pour s’inscrire et se cacher dans les mots, et, lorsque je les regarde de nouveau, l’image contenue en elles jaillit, épurée de l’oppressant chaos du hasard, elle est à jamais mienne et exactement comme je la désire…
Je me rappelle la douleur aveuglante qui s’est emparée de moi de l’intérieur, il y a bien longtemps, on eût dit qu’elle m’avait ravi à jamais l’entreprise la plus chère qui attendrissait mon corps au point de posséder mon âme, réalisant ainsi la plus parfaite unité ; je me souviens aussi de l’horreur ressentie face à la solitude, lorsque tout mon être s’est décomposé… elle était sur le point de me perdre. Longtemps, j’évoluai comme un aveugle, avec un bâton, frappant en cadence le pavé des rues, comme si la raison m’avait quitté et s’était ruée à l’extérieur de moi, ma voix, même, se déversait en mots, en un torrent de mots qui jaillissaient spontanément, puisque je n’étais plus capables de les transcrire… Heureusement, seul l’espace les a absorbés, dissous en son sein, comme il arrive des sons émis dans le vent, et personne n’a compris ce que j’avais dit, car les gens vivent les yeux rivés sur leurs petites peurs, incapables de soupçonner la passion suprême qui m’habite, mais même si je m’en suis sorti indemne, j’étais profondément brisé, lorsque sur la dernière feuille j’écrivis pour la dernière fois :
fini, tout a disparu.
Je suis tombé malade, mais que pouvait bien signifier la maladie ?
Lorsqu’après des années de traitement je suis rentré à la maison, mon problème était résolu, du moins en apparence, mais désormais tout était différent. Une guerre faisait rage quelque part dans le monde, les hommes étaient devenus fous, ils se précipitaient sans but dans toutes les directions, telle une fourmilière en révolte, sans laisser de traces derrière eux… Aucune trace d’elle non plus, dans le chaos effervescent de la vie, mais elle était demeurée toute entière en moi, elle, mon mal, et dans les nuits enténébrées, tandis que l’impuissance me tourmentait à petit feu dans les affres d’aspirations inassouvies, je ne voyais qu’elle et, dans le murmure non équivoque de l’âme, je comprenais que j’avais à jamais perdu l’apaisement par les signes, du fait de quelque prédestination dont je ne puis m’affranchir par la claire puissance de ma raison. Non, les médecins étaient bien les seuls à croire que j’étais guéri. Je continuais à être « amoureux », pris dans des rets que je m’étais toujours efforcé de démêler et même si ça n’avait été tout simplement qu’une tentative de justifier mon impuissance, cela m’habitait, comme une fatalité extérieure… je n’étais pas dupe de moi-même et rien, désormais, ne pouvait plus être tout simplement comme ça. … C’était comme si j’étais condamné pour toujours. Je vis on ne peut plus clairement que tout était glissant, échappait à l’ordre immuable dans lequel chaque détail vient se fixer à sa propre pensée, et j’en fus blessé à mort. Je laissai de côté ce que j’avais vécu, le mis en ordre et commençai à vivre dans le refuge de mon secret, comme un mort, c’est vrai, mais le mot « comme » déplace légèrement les choses, pour les renvoyer encore plus douloureusement vers le but. Je quittai même le quartier où l’espace m’enfermait dans le filet vivant des souvenirs, je laissai tomber mon travail, car il faisait lui aussi partie de la faillite de mon projet de vie, et l’horloge sembla s’arrêter pour toujours.
Aujourd’hui, le cercle s’est refermé, le temps a repris son cours et peut-être ce nouveau commencement me mènera-t-il jusqu’à la fin prédéterminée, inconnue de moi, où, avec une extrême précision, dans les monuments en miniature de lettres sculptées avec calligraphie, par delà toute écriture individuelle, je refermerai l’histoire de mon unique amour, afin que mon existence puisse trouver justification et tranquillité. Il est vrai que beaucoup d’années se sont écoulées, que les sens se sont quelque peu émoussés, mais le réveil est-il vraiment impossible alors que je me souviens clairement du mouvement de ma main suivant le tracé pénétrant de la plume, et qu’aujourd’hui, de nouveau, ce désir bien connu m’a ébranlé, comme pour me rappeler que je ne suis pas vieux du tout, que seule la peur m’a si longtemps étourdi, m’imprégnant d’un sentiment de désespérance. Maintenant, je vais pouvoir tout recouvrer, car les lettres sont une muraille qui enferme chaque destinée et la rendent importante et accessible pour moi, et en même temps je relirai mes vieilles notes, puis je les recopierai encore et encore, pour mieux suivre ce qui se passe et vient tout confirmer, et ainsi le monde sera vraiment mien…  
Lorsque j’étais très jeune, je pensais que le cisèlement parfait des lettres recelait quelque chose de première importance, je croyais même découvrir le principe de commandement du monde et son salut, car des idées de ce genre sont typiques de la jeunesse, mais maintenant je sais que je désire me prolonger moi-même uniquement et que personne ne lira ce que j’écris. Mes cheveux ont blanchi, or la femme qui est l’élue de ma vie, la seule de la liste qui me soit chère, n’est pas assez vieille pour que je puisse être assuré de lui survivre et d’aller jusqu’au bout de cette route, d’autant plus que rien ne se termine simplement comme ça, par la mort de quelqu’un, ce serait trop facile, la tentation est immense et combien de fois l’ai-je vécue dans son absurdité, mais comment pourrais-je savoir ce que Dieu a décidé, puisqu’aujourd’hui il l’a tout simplement offerte à ma vue, de manière si inattendue, après tant d’années durant lesquelles j’étais convaincu de l’avoir perdue pour toujours, j’avais même fermé le dossier avec un ruban jaune, oui, jaune, tout de même, ce n’est pas comme les autres qui sont ornés d’une fleur rouge imprégnée de gouttes de sang. Dans ces derniers, tout est clair, mort, ennuyeux, et c’est sans doute pour cette raison que je ne connais pas avec eux de frémissements émouvants. Il y a plusieurs années, il m’arrivait de les ouvrir, l’un après l’autre, et de glisser un œil sur les lettres, belles mais dénuées de contenu, conduisant inéluctablement à la dernière ligne où les mots se désagrégeaient et devenaient des signes nus, semblables à des monuments funéraires sur lesquels on pouvait inscrire uniquement :
Fin – échec.
Et maintenant, je sors ce dossier sur lequel les lettres ont signifé avec perfection Madame G. et j’ai tremblé de tout mon corps en défaisant le ruban jaune, et le voilà qui s’est allongé près de moi, s’étalant sur mon vieux bureau de toutes ses feuilles marquées de signes immuables, légèrement jauni, comme mes mains, peut-être aussi comme les années passées si elles prennent de la couleur, et dans les nuances de jaune – légèrement blanchi sur le ruban qui a transmis son intensité aux feuilles et aux mains – j’ai brusquement aperçu le couchant mat de ma propre vie… Lorsque j’ai commencé, mes mains étaient blanches, et moi tout jeune, ne soupçonnant pas les tourments que j’allais endurer à cause de cette histoire aussi longue que toute ma vie, avec les innombrables bifurcations de mes observations sur les êtres, qui me remplirent de frayeur pour toujours. Ainsi s’égrenèrent quinze années avant que je ne la revois brusquement aujourd’hui…
Ce fut comme un coup de tonnerre et encore maintenant, alors que, rendu au Verbe, je peux décrire et que les choses acquièrent de ce fait une authenticité indubitable, un doux pressentiment fait trembloter ma main, comme s’il s’y répandait une potion magique capable de faire jaillir la vie. Cela pourrait naturellement influer sur l’écriture, un délié de travers, l’ovale d’une lettre qui perd son essence idéale sous la pression d’un sentiment inopiné, mais je suis assuré contre ces ingérences peu souhaitables dans la pensée, et ma main ordonne les formes calligraphiques avec une précision et une exactitude absolues, indépendante des impulsions susceptibles de faire dévier chaque signe  de la seule véritable ligne. Et cette ligne, dissimulée dans la perfection des lettres, ne permettra pas à la chair de s’emparer des mots pour les rejeter dans le chaos de la matière primitive, importune à Dieu et annonciatrice de destruction. Aussi, je suis tranquille : mes lettres n’expriment que la pureté de la pensée qui réalise le pouvoir éternel de l’esprit, même lorsqu’elles consignent les frémissements les plus inhumains.
J’étais encore un petit garçon lorsque je découvris le pouvoir affolant de mon regard. Il sortait de mes yeux et semblait me quitter pour glisser entre les objets du monde, en faire le tour, errer parmi eux, tomber dans leur étreinte changeante et alors, horrifié à la pensée qu’il pouvait se perdre, il revenait en moi, rapportant avec lui tout ce qu’il avait effleuré lors de cet instant fugace hors du temps, du contrôle de ma propre conscience… Et moi, pour le sauver du labyrinthe des intolérables transitions, je commençais à arranger le monde, à le rendre tel qu’il le désirait, pour qu’il ne se perde pas et ne soit pas anéanti… il est bien évident qu’en réalité ce regard c’était moi.  Il était mien ;  je ne me laisse pas duper par des illusions mystiques, pourtant c’était exactement le sentiment que j’avais, dangereux, étranger à moi, et il ne devait jamais plus me quitter. Ensuite, je cessai de n’être qu’un petit garçon et le regard commença à introduire en moi des frissons encore plus inhabituels. Il revenait en moi comme des aspirations insidieuses qui faisaient bouillonner mon sang et me rendaient impuissant, comme sous l’empire d’une force à laquelle je ne pourrais donner que le nom de « péché ». Sans compter que j’étais croyant, dans le sens pur que revêt ce mot durant la jeunesse ignorante des doutes, je comprenais ce qui se passait et, pour me libérer, je commençai à écrire, je me précipitai dans la quête des mots pouvant décrire le vécu dans l’espoir de le vaincre par les signes de ma liberté intérieure, mais il n’en sortit rien, je n’y réussis pas, car le verbe entraîne, il coulait de ma main et je voyais avec horreur toute chose, démultipliée, se répéter dans le chaos des mots encore inachevés, dans la courbe des lettres qui ne faisaient que suivre la passion… comme dans un miroir je me contemplais dans ma propre écriture et je me disais qu’il n’y avait pas de salut…
Jusqu’à ce qu’un beau jour, alors que je ne m’y attendais pas moi-même, l’idée d’une issue apparaisse, elle se présenta à moi, claire, simple et réalisable – je me formai à l’art de la calligraphie, atteignis la perfection et y découvris la beauté recelée par les lettres, la véritable jouissance spirituelle qui, désincarnée, esquisse comme un schéma les images duplices du monde, manifestées dans la beauté froide des courbes préméditées. Ce mode d’écriture salvateur me contraint toujours à une expression d’une patience et d’une lenteur exceptionnelles, plus proche du dessin, mais sans les jaillissements de la couleur – c’est une sorte de lithographie des pensées, dans laquelle la pointe de la plume grave lentement, domptée dans la dureté de la matière. Aussi ai-je pour principe que mes notes soient d’une brièveté absolue, exactes et sans émotions qui,  si par hasard elles se manifestent, sont aussitôt absorbées par le schéma pur des lettres, mais aujourd’hui je fais une digression bien naturelle et j’écrirai davantage, indépendamment des heures passées devant la page et avec, je l’avoue, un plaisir non dissimulé. Il faut dire que je porte en moi cette histoire depuis trente ans et cette émotion trop forte est bien compréhensible, et à l’intérieur de cette période longue pour une vie humaine, j’ai attendu inconsciemment de la revoir pendant quinze ans – et aujourd’hui, à l’instant où elle est apparue, j’ai compris avec quelle intensité je l’avais attendue, Seigneur ! –  et c’est la raison pour laquelle mon cœur s’est arrêté une fraction de seconde, lorsque je l’ai vue –
et maintenant, tant d’années plus tard, je vais de nouveau la décrire :

Traduit du bulgare par Marie Vrinat

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