Concert pour phrase - note

Emilia Dvorianova, Concerto pour phrase, essai sur l'érotico-musical, Sofia, 2008, 155 pages.

    Au départ de ce texte : un concert à Sofia avec le violoniste Nigel Kennedy. Une expérience inoubliable de tout le corps et c'est le corps qui pousse l'écrivaine à mettre en mots cette musique.     
    « Après le concert, durant lequel Nigel a joué du violon à mon oreille, ce qui fait qu'elle a été frôlée par la volute de son violon, cette même oreille a commencé à vivre sa propre vie. Elle s'est mise à pousser des cris aigus, à mugir, à grésiller, piailler, râper, à devenir sourde, à ne plus être sourde, à piaffer, elle se permettait parfois de jouer de la musique d'une manière tout à fait étonnante pour des oreilles qui, habituellement, perçoivent des sons mais sans en émettre. En même temps, je voyais de manière obsédante, en marchant dans les rues, une femme en pull-over, qui était assise au concert deux rangées devant moi et dont ma mémoire n'arrivait pas à se débarrasser, d'un homme aux cheveux blancs trois fauteuils plus loin, de deux jeunes gens au troisième rang ; et, lorsque je les croisais, je sentais qu'ils se retournaient sur mon passage et devaient certainement entendre les sons produits par mon oreille. J'ai commencé à m'inquiéter devant ces phénomènes étranges.
Je me suis inquiétée de plus en plus.
Alors je me suis assise et j'ai écrit le « Concerto pour phrase N°1 ».
Mon oreille s'est tue, elle s'est endormie un certain temps, apparemment elle était satisfaite, et moi, j'ai bien aimé mon récit et je l'ai publié, parce que, lorsqu’on publie quelque chose, il vous quitte définitivement et on se débarrasse pour toujours des cris aigus, des mugissements, des piaillements, de tout ce qui vous est tombé dessus.
Au bout d'un certain temps, mon oreille s'est remise à craquer. C'était un son qui venait du tympan, comminatoire. Je n'ai pas attendu longtemps et dès que j'ai de nouveau croisé l'homme aux chevaux blancs, j'ai écrit le « Concerto pour phrase N°2 ». […]
    C'est ainsi qu'Emilia Dvorianova a écrit trois concertos pour phrase.
    Ensuite est venue s'adjoindre la partie de son livre intitulée « Chaconne ». Comme l'auteure l'explique, elle a voulu traduire en mots la dynamique de la Chaconne. Elle lisait la partition, les indications, andante, expressivo, arpeggio, et c'est le Verbe de la partition qui avait le rôle conducteur. Elle voulait suivre à la lettre cette dramaturgie mise en mots.
L'idée lui est alors venue d'ajouter des parties aux trois concertos pour phrase existants et à la chaconne. C'est ainsi qu'on en arrive au livre publié en 2008 : Concerto pour phrase, essai sur l'érotico-musical.
    Il se compose de :
- 3 « concertos pour phrase » (30 pages au total) reliés par le fait que leur action se passe lors d'un même concert et que la narration est assurée par des spectateurs différents de ce concert ; en admettant une acception assez large de la notion de « phrase », on s'aperçoit que ces concertos ne sont composés que d'une phrase, le rythme des éléments étant indiqué par des virgules, tirets et points de suspension.
- la Chaconne, « thème et variations », partie médiane de l'œuvre, son cœur, qui réunit 86 pages et qui commence par deux textes mis en exergue, les extases de sainte Thérèse d'Avila, extraites de sa vie ;
- 2 concertos pour phrases (16 pages) avec deux narrateurs différents, dont le cadre spatio-temporel est la fin du concert des trois concertos précédents ;
- une coda (10 pages) narrée par le gardien de la salle de concert qui ferme les lieux après le concert.
    
    C'est un très beau texte dans lequel Emilia Dvorianova fait s'entrecroiser, presque se superposer, comme sur une portée musicale, plusieurs fils que le lecteur doit démêler, car ils se succèdent et s'enchaînent, sur le mode de l'association d'idées, du flux de conscience. C'est comme si la langue étouffait dans la linéarité et l'ordre de succession qui lui sont imposés et qu'elle cherchait à s'en affranchir en imitant la polyphonie musicale.

    Tout l'enjeu de la traduction va donc consister à jouer dans la langue traduisante avec l'ambiguïté de termes qui peuvent se prêter aussi bien à la musique qu'au corps ou à l'amour sur les registres érotique-amoureux et musical ; le rythme de la phrase, longue, très longue qu'il ne faut pas couper.

    Ce mouvement de la musique vers le texte a d'ailleurs été suivi d'un retour à la musique : le compositeur bulgare contemporain Guéorgui Arnaoudov a écrit un concerto après avoir lu ce livre.

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