Physique de la mélancolie - extrait

Guéorgui Gospodinov

Physique de la mélancolie

roman (2011)

Je suis né à la fin du mois d'août 1913, être humain de sexe masculin. Je ne connais pas la date exacte. On a attendu de voir quelques jours si j'allais survivre et c'est alors seulement qu'on m'a déclaré. C'est ce qu'on faisait avec tout le monde. Les travaux d'été touchaient à leur fin, il fallait rentrer pas mal de choses des champs, la vache avait eu un veau, il fallait s'en occuper. La Grande Guerre commençait. Une maladie de plus, avec toutes les autres maladies infantiles que j'ai attrapées, varicelle, rougeole, etc.

Je suis né deux heures avant le lever du soleil, mouche à vin. Je mourrai ce soir après le coucher du soleil.

Je suis né le 1er janvier 1968, être humain de sexe masculin. Je me souviens dans le détail de toute l'année 1968, du début jusqu'à la fin. Je ne me rappelle rien de l'année en cours. Je ne sais même pas son numéro.

J'ai toujours été né. Je me rappelle encore le début de l'Ère de glace et la fin de la Guerre froide. Le spectacle de dinosaures mourants (durant ces deux époques) est l'une des choses les plus insoutenables que j'aie jamais vues.

Je ne suis pas encore né. Je suis à venir. J'ai moins sept mois. Je ne sais pas comment on compte ce temps négatif passé dans le ventre. Je suis grand, je suis grande (on ne sait pas encore de quel sexe je suis) comme une olive, je pèse un gramme et demi. Ma queue rentre petit à petit. L'animal en moi s'en va en me faisant signe de cette queue  qui disparaît. Apparemment, j'ai été choisi pour être un humain. Ici, c'est sombre et intime, je suis relié à quelque chose qui bouge.

Je suis né le 6 septembre 1944, être humain de sexe masculin. Temps de guerre. Une semaine plus tard, mon père est parti sur le front. Le lait de ma mère s'est tari. Une tante sans enfant a voulu me prendre et s'occuper de moi, m'adopter, mais on ne m'a pas donné. Il paraît que j'ai hurlé de faim des nuits durant. On me donnait à sucer du pain trempé dans du vin en guise de biberon.

J'ai des souvenirs de moi né comme buisson d’églantier, perdrix, ginkgo biloba, escargot, nuage de juin (ce souvenir est fugace), crocus mauve d'automne au bord du Halensee, cerisier précoce figé par une neige tardive d'avril, comme une neige ayant figé un cerisier leurré...

Je sommes nous.

Chapitre I
Le pain de la tristesse.
[…]

Le pain de la mélancolie
Je le vois nettement. Un garçon de trois ans. Il s'est endormi sur un sac de farine vide, dans la cour du moulin. Un lourd scarabée bourdonnant vole bas au-dessus de lui et dérobe son sommeil.
Le garçon se contente d'entrouvrir légèrement les yeux, il a encore envie de dormir, il ne sait pas où il est...
J'entrouvre légèrement les yeux, j'ai encore envie de dormir, je ne sais pas où je suis. Quelque part dans le no man's land entre le sommeil et le jour. C'est l'après-midi, cette intemporalité, justement, de fin d'après-midi. Le fracas régulier du moulin. L'air est saturé de fines poussières de farine, légère démangeaison de la peau, bâillement, étirement. On entend la voix de gens qui parlent, paisible, monotone, soporifique. Quelques charrettes sont à l'arrêt, dételées, à moitié remplies de sacs, tout est recouvert de cette poussière blanche. Un âne paît non loin de là, la patte attachée par une chaîne.
Peu à peu, le sommeil s'est retiré totalement. Ils sont arrivés au moulin ce matin, alors qu'il faisait encore nuit, avec sa mère et trois de ses sœurs. Il voulait aider avec les sacs, mais on ne le lui a pas permis. Ensuite, il s'est endormi. Elles sont sûrement prêtes, maintenant, elles auront tout fait sans lui. Il se lève et regarde autour de lui. On ne les voit pas. Ce sont les premiers pas de la peur, encore imperceptibles, tranquilles, une supposition seulement, immédiatement rejetée. Il ne les voit pas, mais elles sont sûrement à l'intérieur, ou de l'autre côté du moulin, ou bien encore elles dorment sous la charrette, à l'ombre.
La charrette n'est pas là non plus. Cette charrette peinte en bleu ciel avec son coq dessiné à l'arrière.
C'est alors que la peur déferle et le remplit, comme lorsqu'ils vont remplir la petite cruche à la fontaine, l'eau s'élève, chasse l'air et déborde. Le jet de la peur est bien trop fort pour son corps de trois ans qui se remplit très vite et qui manque bientôt d'air. Il ne peut même pas éclater en sanglots. Pour pleurer, il faut de l'air, pleurer, c'est expirer longuement et bruyamment la peur. Mais il y a encore de l’espoir. J'entre en courant dans le moulin, le bruit est très fort, les mouvements saccadés, deux géants blancs versent du grain dans la gueule du moulin, tout est enveloppé d'un brouillard blanc, les énormes toiles d'araignée dans les coins sont lourdes de farine, un rayon de soleil se faufile à travers les hautes fenêtres cassées et, tout le long de ce rayon, on peut voir les particules de poussière mener un combat de Titans. La mère n'est pas là. Ni aucune des sœurs. Un homme costaud, plié sous le poids du sac, manque de le renverser. On le réprimande et lui demande de sortir, il gêne.
Maman ?
Le premier cri, qui n'en est même pas un, se termine par un point d'interrogation.
Mamaan ?
Le dernier « an » est allongé avec le désespoir qui croît.
Mamaaan... Mamaaaaaaaan...
La question a disparu. Désespérance et fureur, une miette de fureur. Qu'y a-t-il encore dedans. L'incrédulité. Comment ça ? Les mères n'abandonnent pas leurs enfants. Ce n'est pas juste. Ça n'arrive pas. « Abandonné » est le mot qu'il ne connaît pas encore. Que je ne connais pas. L'absence de mot n'enlève pas la peur, au contraire, elle en accumule davantage, la rend encore plus intolérable, écrasante. Les larmes viennent, c'est leur tour maintenant, l'unique réconfort. Au moins, il peut pleurer, la peur s'est libérée, la cruche de la peur a débordé. Les larmes jaillissent sur ses joues, sur mes joues, elles se mêlent à la poussière de farine sur le visage, eau, sel et farine, et pétrissent le premier pain de la douleur. Le pain qui ne finit jamais. Le pain de la tristesse, qui nous nourrira durant toutes les années à venir. Son goût salé sur les lèvres. Grand-père déglutit. Je déglutis moi aussi. Nous avons trois ans.

Au même moment, une charrette bleu clair avec un coq à l'arrière soulève de la poussière en s'éloignant du moulin.

On est en 1917. La femme qui conduit la charrette bleu clair a vingt huit ans. Huit enfants. Tous affirment qu'elle était grande, blanche de peau et belle. Son prénom le confirme aussi. Kala. Même si, à cette époque, il est peu probable que l'on ait tiré son sens du grec : belle. Kala et c'est tout. Un nom. C'est la guerre. La Grande Guerre, comme on dit, touche à sa fin. Et, comme toujours, nous sommes du côté des perdants. Le père de mon grand-père de trois ans est quelque part au front. Il fait la guerre depuis 19121. Depuis quelques mois, on est sans nouvelles de lui. Il rentre pour quelques jours, fait un enfant et repart. N'ont-ils pas obéi à un ordre durant ces permissions. La guerre se durcit, il faudra des soldats. Il n'a guère de succès avec les futurs soldats, il ne naît que des filles : pas moins de sept. Lorsqu'il revient dans sa division, on doit sûrement le mettre aux arrêts  pour chacune d'elles.
Il ne reste plus rien des quelques pièces d'argent cachées en cas de besoin, la grange a été vidée, la femme a vendu ce qui pouvait l'être : le lit à ressort et à tête en métal, rare en ces temps, ses deux tresses, les pendar2 de ses noces. Les enfants hurlent, affamés. Il ne reste qu'un veau et un âne  qui tire la charrette en ce moment. Avec le veau, elle s'efforce de labourer. L'automne va vers l'hiver. Elle a réussi à quémander quelques ballots de grain et maintenant, elle rentre du moulin avec trois sacs de farine. Ses filles dorment dans la charrette, entre les sacs. Elles s'arrêtent au milieu du chemin pour que l'âne puisse se reposer.
— Maman, on a oublié Guéorgui.
La voix effrayée provient de derrière son dos –  Dana, l'aînée.
Silence.
Silence.
Silence.
Un silence épais et pesant. Un silence et un secret qui se transmettra plus tard, année après année. Que fait la mère, pourquoi se tait-elle, pourquoi ne force-t-elle pas la charrette à faire immédiatement demi-tour et à galoper vers le moulin.
C'est la guerre, les gens sont des être humains, ils ne laisseront pas un enfant de trois ans tout seul. C'est un garçon, quelqu'un le prendra, s'en occupera, il y a des femmes stériles avides d'enfants, il aura plus de chance. Ce sont des mots que j'essaie de trouver dans ses pensées. Mais là, il n'y a qu'un silence.
On l'a oublié, on l'a oublié, répète la fille dans son dos à travers ses larmes. Peu importe si le mot est différent : on l'a abandonné.
Encore une longue minute passe. J'imagine le visage de ceux qui ne sont pas encore nés, de cette minute ils jettent un regard furtif et retiennent leur souffle. Les voici, qui se montrent à travers la palissade du temps, mon père, ma tante, l'autre tante, voici mon frère, me voici moi aussi, voici ma fille qui se hausse sur la pointe des pieds. C'est de cette minute et du silence de la jeune femme que dépend leur, notre, apparition au fil des ans. La femme soupçonne-t-elle tout ce qui est en train de se résoudre en ce moment. Enfin, elle lève la tête, comme si elle se réveillait, revient là où elle est et regarde autour d'elle. La plaine de Thrace infinie, des chaumes brûlés, la lumière changeante du couchant, l'âne qui broute des herbes desséchées, indifférent à tout, les trois sacs qui finiront au beau milieu de l'hiver, trois de ses six filles qui attendent ce qu'elle va dire.
Le péché est déjà accompli, elle a hésité un instant.
Elle a pensé, ne serait-ce qu'une minute, l'abandonner. Elle a la voix sèche. Si tu veux, tu peux y retourner. C'est adressé à Dana, la plus grande, qui a treize ans. La décision est rejetée sur un autre. Elle ne dit pas « on va retourner », elle ne dit pas « retourne là-bas », elle ne bouge pas. Et pourtant, mon père de trois ans a encore une chance. Dana saute de la charrette et court sur le chemin noir.
Nous, qui regardons à travers la palissade de cette minute, encore pas nés, nous rentrons la tête et poussons un soupir de soulagement.

Le soir tombe, le moulin est demeuré des kilomètres en arrière. Une fillette de treize ans court sur le chemin noir, pieds nus, la brise vespérale déploie sa robe. Tout est vide alentour, elle court pour épuiser sa propre peur, la prendre à la gorge. Elle ne regarde pas sur les côtés, chaque buisson ressemble à un homme tapi, toutes les histoires terribles qu’elles a écoutées le soir, de bandits, loups-garous, dragons, mauvais génies et loups courent par meutes entières sur ses talons. Si elle se retourne, ils vont lui sauter sur le dos.
Je cours, je cours, je cours en ce soir de septembre encore tiède, seul au beau milieu d'un champ, sur la boue séchée du chemin, que je sens de plus en plus fortement sous mes pas, mon cœur cogne dans ma poitrine, là-bas, quelqu'un est accroupi au bord du chemin, mais pourquoi il a le bras bizarrement tordu vers le haut, ah, c'est un buisson... Voici au loin les premières lumières du moulin... C'est là que doit être mon frère... grand-père... moi âgé de trois ans.

La mère, qui est aussi mon arrière-grand-mère, a vécu quatre vingt treize ans, passant de la fin d'un siècle à celle d'un autre, elle faisait partie de mon enfance. Ses enfants ont grandi, ils se sont dispersés, l'ont quittée, ont vieilli. Seul l'un d'entre eux ne s'est jamais séparé d'elle et a continué à s'occuper d'elle jusqu'à sa mort. Le garçon oublié. L'histoire du moulin était entrée dans les secrets de la chronique familiale, tous la chuchotaient, qui avec compassion à l'égard de grand-mère Kala et  en témoignage de ces temps terribles, qui pour plaisanter, qui d'un ton ouvertement accusateur, comme ma grand-mère. Mais personne ne la racontait devant grand-père. Lui non plus n'y a jamais fait allusion. Et il ne s'est pas séparé de sa mère.

Ironie tragique comme on n'en trouve habituellement que dans les mythes. Lorsque l'histoire est parvenue jusqu'à moi, cet après-midi là, l'héroïne principale n'était plus là. Je me rappelle avoir tout d'abord éprouvé de la fureur et de l'incrédulité, comme si c'était moi que l'on avait abandonné. Pour la énième fois j'ai douté de la justice universelle. Cette femme a vécu jusqu'à un âge très avancé entourée des soins de ce garçon de trois ans naguère abandonné. Mais peut-être est-ce justement cela le châtiment. Vivre aussi longtemps et avoir chaque jour à ses côtés cet enfant. L'abandonné.
[…]
Mots-trophées
Szervusz, kenyér, bor, viz, köszönöm, szép, ég veled3...
Jamais je n'oublierai cet étrange chapelet de mots. Mon grand-père l'égrenait durant les longues soirées d'hiver que nous passions ensemble lorsque, enfant, j'étais en vacances. Salut, pain, vin, eau, merci, belle, adieu... Toujours, quand ma grand-mère avait murmuré la prière à la hâte et d'un ton à demi-conspiratif, c'était le tour de ses szervusz, kenyér, bor...
Il disait qu'avant, il pouvait parler durant des heures en hongrois, mais maintenant, avec la vieillesse, il ne lui restait que cette poignée de mots. Son trophée du front. Les sept mots hongrois de mon grand-père qu'il conservait comme des petites cuillères en argent. Ma grand-mère en aura certainement été jalouse. Un soldat, quel besoin a-t-il de connaître le mot « belle ». Et elle ne pouvait vraiment pas admettre qu'on appelle le pain de manière aussi différente et tordue. Doux Jésus, Vierge Marie, quel mot affreux. Ce sont de grands pécheurs, ces gens. Comment peut-on dire « kenyér » pour le pain, disait-elle, en colère pour de bon.
Le pain, c'est le pain.
L'eau, c'est l'eau.
Sans avoir lu Platon, elle partageait l'idée de justesse naturelle des noms. Les noms étaient justes par nature, qu'importe si cette nature se révélait toujours être bulgare.
Ma grand-mère ne manquait jamais de faire remarquer que les autres soldats du village avaient rapporté du front qui une montre, qui une casserole, qui toute une ménagère en argent. Volés, ajoutait mon grand-père, et ils ne les ont jamais sortis pour manger avec, je les connais, moi.
Mais ma grand-mère et la Hongrie n'entretenaient vraiment pas de bonnes relations d'amitié, entre elles on ne remarquait pas cet esprit d'entente et de coopération, comme on disait dans les journaux de l'époque. Bien plus tard, je comprendrais les raisons de cette tension.
Il me paraissait étrange que mon grand-père n'aime pas parler de la guerre. Ou alors, il ne racontait pas ce que j'espérais entendre pour l'avoir vu dans les films, combats incessants, tirs, tacatacatacatacata (tous nos jouets étaient des fusils et des pistolets). Je me rappelle clairement lui avoir demandé combien de fascistes il avait tués sur le front et j'attendais le nombre avec une impatience sanguinaire. Même si je savais qu'en réalité, aucun mort ne pouvait lui être imputé. Pas un seul. Et, pour être franc, j'avais un peu honte de lui. Le grand-père de Dima, du quartier voisin, en avait, disait-on, fusillé trente huit, la plupart à bout portant, et il en aurait éventré vingt autres avec sa baïonnette. Dima faisait un pas en avant, il enfonçait la baïonnette invisible de deux pouces dans mon ventre et la tournait. Je crois bien lui avoir sacrément fichu la frousse quand je suis tombé par terre, blanc comme un linge, et que je me suis mis à vomir. C'est horrible d'avoir le ventre transpercé par une baïonnette.
J'ai à peine survécu.
[…]

Bon voyage
Et pourtant, mon grand-père avait son secret de guerre. En cette nuit de janvier, où il a demandé qu'on nous laisse seuls tous les deux, la porte de ce qui avait été tu s'est légèrement entrouverte... C'est moi qu'il a appelé, le plus grand de ses petits-enfants, je portais son prénom, j'avais vingt sept ans. Nous étions dans sa petite chambre, basse, avec une petite fenêtre, là où il avait grandi avec ses sept sœurs, là où je passais toutes mes vacances d'été quand j'étais enfant. Depuis sa récente attaque cérébrale, il ne pouvait presque pas parler. Nous n’étions que tous les deux, il est allé jusqu'au buffet en bois, a fouillé longtemps dans un tiroir et en a retiré, sous le journal qui tapissait le fond, une feuille de cahier ordinaire pliée en quatre, passablement froissée et jaunie. Sans la déplier il me l'a fourrée entre les mains en me faisant signe de la cacher. Ensuite, nous sommes restés assis, dans les bras l'un de l'autre, comme lorsque j'étais enfant. Les pas de mon père ont retenti devant la maison et nous avons relâché notre étreinte. Deux jours plus tard, mon grand-père s'en est allé. C'était la fin de janvier.

Beaucoup de gens sont venus l'accompagner dans l'autre monde. Il aurait été certainement gêné s'il les avait vus. Les fils et les filles de ses sept sœurs arrivaient de partout, déposaient une pauvre petite fleur hivernale près de sa tête et transmettaient leurs recommandations pour l'au-delà. Le mort est une sorte de poste aérienne dans ces coins-là. Allez, Tonton, bien le bonjour à maman quand vous vous verrez. Tu lui diras qu'on va bien, la petite Dana termine l'école, maintenant, avec que des six sur six. Dis-lui aussi que son autre petite-fille est partie pour l'Italie. Pour l'instant, elle fait encore la plonge, mais il y a de l'espoir. Allez, et à toi, Tonton, bon voyage. Ensuite, le neveu qui donne ces instructions baise la main du défunt et se retire. Quelques minutes plus tard, il revient, s'excuse, il a oublié de dire qu'ils ont vendu la maison au village, mais ce sont des gens bien qui l'ont achetée, d'Angleterre. Allez, adieu encore une fois, et bon voyage. Dans ces provinces du sud-est, les gens ne disaient pas les rituels « La terre lui soit légère » ou « Dieu le pardonne »... ils se contentaient de souhaiter un bon voyage. Bon voyage.

Couloir latéral
Une amie me racontait que, petite, elle était persuadée que la Hongrie était au ciel. Sa grand-mère était hongroise et elle venait chaque été leur rendre visite à Sofia pour voir sa fille et sa petite-fille bien-aimée. Ils allaient toujours la chercher à l'aéroport. Ils s'y rendaient plus tôt, levaient la tête comme des oisillons jusqu'à en avoir des courbatures au cou, et sa mère disait : regarde, ta grand-mère va apparaître maintenant. La grand-mère de Hongrie qui venait du ciel. J'aime bien cette histoire et je la mets tout de suite dans la resserre. Je suppose que, lorsque la grand-mère hongroise est morte, elle est tout simplement restée là-haut, dans la Hongrie céleste, à faire signe de la main d'un nuage, sauf qu'elle avait cessé d'atterrir.

La commode de la mémoire
Quatre mois plus tard, à la mi-mai, je voyageais avec une vieille Opel en direction de la Hongrie. J'avais proposé au journal pour lequel je travaillais d'écrire un article sur les cimetières militaires bulgares de la Seconde Guerre mondiale. Le plus grand se trouve à Harkány, au sud de la Hongrie.
Le chef ayant donné son accord, me voilà en route par la Serbie. Harkány, naguère un village, était maintenant une petite ville, près des lieux où eurent lieu les combats de la Drave. J'ai vite quitté l'autoroute et j'ai choisi un itinéraire différent par Stracin, Kumanovo, Pristina, puis Kriva Palanka, Niš, Novi Sad... Je voulais passer par tous les chemins que mon grand-père avait parcourus dans la boue durant l'hiver 1944. J'avais étudié avec beaucoup d'attention les cartes militaires dont on disposait sur le mouvement du 11e régiment d’infanterie de Slivène, 3e division d'infanterie, Première armée. Je conduisais, la petite feuille pliée en quatre dans ma poche. Une adresse hongroise y était inscrite. Je suis arrivé à  Harkány. J'avais le temps pour le cimetière militaire. Avant cela, je voulais aller à la recherche d'une maison. J'ai erré un certain temps avant de trouver la rue inscrite sur le bout de papier. Heureusement, le nom n'avait pas changé durant toutes ces cinquante années. J'ai garé la voiture tout au bout de la rue et suis parti en quête du numéro. À ce moment-là seulement, j'ai pris conscience que je ne savais pas exactement ce que j'attendais de cette visite tardive. Mon grand-père avait vécu ici, logé durant les quelques semaines de paix avant les combats. Heureux et inquiet à la fois. Voici la maison, construite avant la guerre. Elle est plus grande que celle de mon grand-père, je le remarque avec une certaine envie, plus typique de l'Europe centrale. Elle a un grand jardin avec des fleurs printanières écloses, mais les tulipes de ma grand-mère sont plus belles, me dis-je en passant. Au fond du jardin, il y a une tonnelle, une femme y est assise, de l'âge de mon grand-père, les cheveux blancs bien entretenus, sans fichu. Je me rends compte que je ne peux pas savoir avec certitude qui c'est. En cinquante ans, les maisons changent d'habitants, les gens déménagent, meurent. Je pousse la porte d'entrée, une clochette informe de ma venue. Un homme qui a dépassé la cinquantaine sort de la maison. Je le salue en anglais, j'aurais pu le faire en hongrois, d'après les leçons de mon grand-père, mais je me l'épargne pour le moment. Heureusement, lui aussi parle anglais. J'explique que je suis journaliste, de Bulgarie, je montre même ma carte du journal et lui dis que j'écris un article sur les soldats bulgares qui ont combattu ici durant la Seconde Guerre mondiale. Est-ce que vous êtes allé au cimetière, me demande l'homme. je réponds que non, pas encore. Je m'intéresse à ce que savent les gens qui vivent ici, à ce dont on se souvient. Il m'invite enfin à rejoindre la vieille dame sous la tonnelle.
C'est ma mère, dit-il. Nous nous tendons la main. Pression légère, incrédule. La mémoire la quitte, explique-t-il. Elle ne se rappelle plus ce qu'elle a mangé hier, mais elle se souvient de la guerre, il y avait des soldats bulgares ici, je crois même qu'il y en eu qui étaient logés dans la maison. Puis il se tourne vers elle et manifestement lui explique qui je suis et d'où je viens. C'est maintenant seulement qu'elle me remarque. Sa mémoire est une commode, je peux la sentir, ouvrant des tiroirs depuis longtemps fermés. Une longue minute, il faut tout de même arpenter plus de cinquante ans en arrière. L'homme a l'air gêné par ce silence. Il lui demande quelque chose. Elle tourne légèrement la tête sans me quitter du regard. Cela pourrait passer pour un tic, une réponse négative ou une part de son monologue intérieur. L'homme se tourne vers moi et me raconte qu'à la fin du mois de janvier, elle a eu une légère hémorragie cérébrale, ce qui n'a pas arrangé sa mémoire.
À la fin de janvier ?
Oui, répond-t-il, un peu étonné. En quoi cela peut-il être important pour un étranger.
Mon grand-père a combattu ici, dis-je.
L'homme traduit. Sans pouvoir expliquer comment, je suis certain qu'elle m'a reconnu. J'ai exactement l'âge de mon grand-père à cette époque-là. Ma grand-mère disait que je lui ressemblais comme deux gouttes d'eau : la même pomme d'Adam saillante, la stature haute et un peu voûtée, la démarche distraite, le nez légèrement tordu. La vieille dame dit quelque chose à son fils, il se lève brusquement, s'excuse de ne pas m'avoir demandé ce que je voulais boire et me propose de la confiture de griottes et un café. J'acquiesce parce que j'ai envie de rester encore ici et il fonce vers la cuisine. Nous sommes enfin seuls aux deux bouts de la table grossièrement assemblée sous la tonnelle. La table est assez vieille, est-ce que mon grand-père s'est assis sous cette même tonnelle. Le printemps est déchaîné, des abeilles bourdonnent, des odeurs sans noms flottent dans l'air, comme si le monde venait d'être créé, sans passé, sans futur, un monde dans toute son innocence, d'avant le calendrier.
Nous nous regardons. Entre nous, soixante années environ et un homme qu'elle se rappelle à vingt cinq ans et dont j'ai pris congé il y a quelques mois, à quatre vingt deux ans. Et aucune langue dans laquelle nous puissions tout dire.
Elle a été belle, cette femme. J'essaie de la voir avec les yeux de mon grand-père, en janvier 1945. Après toute la laideur, la boue et la mort de la guerre, tu entres (j'entre) dans une demeure européenne habitée par une jeune fille de vingt ans et des poussières, blonde, avec une belle peau et de grands yeux. À l'intérieur, il y a un gramophone, comme tu n'en as jamais vu, une musique retentit, comme tu n'en as jamais entendu. Elle porte une longue robe de citadine. Dans toute la maison règnent la paix et la lumière, un rayon de soleil passe à travers les rideaux, il tombe juste sur la coupe  de porcelaine, sur la table. Comme s'il n'y avait jamais eu de guerre. Elle lit sur une chaise près de la fenêtre. Un son m'extirpe de ce tableau. Ses lunettes sont tombées par terre, je les lui tends. Elle est terrifiante, cette traversée aussi fugace d'un demi-siècle. Ce joli visage s'est tout à coup flétri, il a vieilli en une seconde. J'avais d'abord pensé lui montrer la feuille de mon grand-père. Mais je me suis dit qu'il ne fallait pas. Nous avions ces quelques minutes, seuls tous les deux (avec quelle présence d'esprit elle avait envoyé son fils à la cuisine).
Devant elle se trouve le petit-fils de cet homme. C'est donc que tout est à sa place. La voici enfin, la lettre vivante envoyée avec un retard si énorme. C'est donc qu'il a survécu. Il est revenu auprès de sa femme et de son fils âgé de quelques mois, le fils a grandi, il a eu un fils... Et voici le petit-fils, ici, assis en face d'elle. La vie a tourné, elle, elle a été oubliée, la page tournée, tout a eu lieu comme il faut... Une larme longtemps différée coule de sa paupière et vient se perdre dans le labyrinthe infini de rides sur sa main.
Elle saisit ma main, sans quitter des yeux les miens, et prononce lentement dans un bulgare sans faute : здравей, благодаря, хляб, вино4... Je continue en hongrois : szép (belle). Je l'ai prononcé comme si je transmettais un message secret de la part de mon grand-père mort et elle a compris. Elle a serré plus fort ma main avant de la lâcher. Les deux derniers mots en bulgare que je l'ai entendue dire étaient : « Сбогом » et « Георги5 ». Nous avions le même prénom, mon grand-père et moi. Son fils est apparu avec le café, il a immédiatement remarqué que sa mère avait pleuré, mais il n'a pas osé poser de question. Nous avons pris le café, je l'ai interrogé sur ce qu'il faisait, il était vétérinaire (comme mon père, ai-je failli dire, mais je me suis contenté d'avaler une gorgée de café).
Est-ce qu'il est vivant, votre grand-père, a-t-il demandé courtoisement.  Il est mort en janvier, ai-je répondu. Je suis vraiment désolé, mes condoléances... Je me suis clairement rendu compte qu'il ne soupçonnait rien. On le lui a épargné, elle en a décidé ainsi. À moins que ce soit moi qui ai tout inventé. Durant tout ce temps, j'évitais de le regarder pour ne pas découvrir de ressemblances trop flagrantes. Le monde est plein, tout de même, d'hommes au nez tordu et aux pommes d'Adam saillantes. Je me suis levé pour partir, j'ai baisé la main de la femme. Son fils a déclaré qu'il allait me raccompagner. À la porte d'entrée, il a retenu ma main un peu plus longtemps et, l'espace d'un instant, j'ai pensé qu'il savait tout. Je me suis empressé de le laisser et me suis dirigé vers la voiture, au coin de la rue. J'ai ouvert la feuille de mon grand-père. Au-dessus de l'adresse était dessinée au crayon de papier une main de bébé datant de 1945. Qui peut dire si c'est celle que je viens de serrer en guise d'au-revoir.
[…]

Aire d'arrêt
Attendons ici l'âme des lecteurs distraits. L'un d'eux peut s'être perdu dans les couloirs de ces différentes époques. Tous sont-ils revenus de guerre ? Et de la foire de 1925 ? N'avons-nous pas oublié quelqu'un au moulin. Où aller, maintenant ? Les écrivains ne doivent pas poser de telles questions, mais, en tant que le plus indécis et le moins assuré d'entre eux, je vais me le permettre. Faut-il bifurquer vers l'histoire du père ou aller de l'avant, c'est-à-dire en l'occurrence en arrière, vers le Minotaure de l'enfance... Je ne puis proposer de récit linéaire, car aucun labyrinthe et aucune histoire ne sont linéaires. Nous sommes tous là ? Nous repartons.

Extraits traduits du bulgare par Marie Vrinat

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