La transfiguration du christ

La mer se purifie. Du soc enflammé de l'éclair
elle laboure sa jachère stérile.
Elle retourne les abîmes
des vagues et abat dans un grondement
effrayant les sommets de glaciers éphémères.
La mer se purifie. Elle met en ordre ses sombres
abîmes. Expire des nuages
d'écume sale et rejette toute chose
morte, vieillie ou inutile:
algues multicolores, queue écaillée d'une sirène,
rames cassées, sextant couvert de débris,
ancre rouillée, torse en bronze de Poséidon,
ailes brisées, méduses aux parachutes
déchirés, coques noires de moules,
amphore d'huile parfumée, troncs
d'arbres pourris, boîte de conserve,
galets bigarrés, coquillages gémissant
de l'écho bleuâtre de l'infini, tige de
corail vermeil, boussole indiquant
toutes les directions de son aiguille
désaimantée, squelette rongé d'un
poisson géant et, bien sûr, corps d'un
noyé gonflé par l'eau salée,
défiguré par le bec d'albatros rapaces …

La mer se purifie. Elle lance au loin puissamment
Ses misérables dons, trésors
remis à prix par la tempête.

La mer se purifie dans un tourbillon de météores
éteintes, de cieux enténébrés et
d'horizons déchiquetés.
Transfiguration du Christ.
La mer se purifie.
Et nous?
Quel est notre dernier rôle dans cette foire
de fantômes et d'ombres? Que
devons-nous faire, Seigneur,
de nos passions flamboyantes, terrifiantes?
Comment nous purifier? Comment
remettre en ordre nos noirs abîmes?
Comment chasser nos chimères insatiables
des mystérieux labyrinthes ramifiés
dans nos souterrains? Nous, qui sommes
les égaux des dieux. Les tout-puissants.
Désespérés dans notre narcissisme.
Créatures à deux visages sur deux pattes.
Ivres de déraison. Malades d'orgueil solitaire …

Transfiguration du Christ.

La mer se purifie. Et se met à briller.
Illuminée et sanctifiée, plus limpide
que le levant. Elle brille, éclairée
jusque dans ses profondeurs.
Et nous, naufragés survivants, nous marchons
sur le sable friable, nous marchons
sur cette frontière amère entre flux
et reflux, absence de vent
et absence de foi, mépris
et illumination, nous marchons,
aveuglés par la mer, et nous cueillons
avec l'avidité folle et désespérée
de chercheurs d'or les pauvres trésors,
restes des dons sacrificiels, avec lesquels
nous avons jadis apaisé les éléments.
Nous marchons et les vagues tranquilles emportent
nos traces dans la mer.
Transfiguration du Christ…

Traduit du bulgare par Marie Vrinat

Imprimer