CONSORTIUM « ALTERNUS », extrait

PREMIERE PARTIE

Éva (Amicus certus[1])

1.

«Où sont passés les hivers de mon enfances? Mes hivers tant aimés, uniques, dans la Sofia des années cinquante, où, après les cours, nous restions longtemps à faire de la luge sur le monticule désert devant l’école, à jouer heureux dans la rue, jusqu’à en geler, après quoi nous rentrions chez nous lorsque le soir tombait, les joues rougies par le froid et les pieds mouillés.

– Une tisane, de l’aspirine et tout de suite au lit! ordonnait maman. Je buvais en vitesse l’infusion de tilleul avec du miel, dînais sur le pouce d’une tartine beurrée, puis je me faufilais dans mon lit avec un livre. Je laissais pour le lendemain matin les devoirs inachevés. Notre petit voisin, qui avait cinq ans de moins que moi et à qui l’on restreignait la luge à cause d’une bronchite chronique, me regardait tristement et avec envie.

– Il faisait très froid, le consolais-je hypocritement, lui épargnant les joyeuses parties de boules de neige et notre gaîté à la vue de la nouvelle luge de Sacho, que nous avions tous essayée, chacun à son tour.

J’aimais l’hiver pour les aventures qu’il apportait avec lui, pour le froid, la neige et ses tempêtes. En réalité, mon imagination enfantine les exagérait amplement, du fait qu’en dépit de l’indigence et des temps troublés mes parents m’assuraient une protection suffisante contre les dangers, aussi bien réels que fictifs.

Contrairement à moi, c’est avec anxiété que maman attendait les premiers froids. Le signe annonciateur en était le vieux Tsigane au bon cœur que tout le monde appelait Mango, sans que nous ayons jamais su son véritable nom. Par un accord tacite passé avec maman, il faisait son apparition à un certain moment de l’automne, portant en bandoulière sa hache affûtée pour fendre le bois. Les préparatifs pour l’hiver étaient un rituel familial auquel maman accordait une grande importance. Elle descendait en personne dans la rue pour aller à la rencontre de la charrette chargée de charbon et de bois. Le charretier attendait avec soumission, sur son siège, un signe d’approbation de sa part avant de décharger le combustible dans la rue. Mama examinait d’un œil critique les morceaux mouillés d’un brun sombre et l’invectivait à voix basse:

– C’est encore du lignite, pourtant, on a payé pour du charbon de Pernik[2].

Traduit dans la langue du chauffage au poêle, cela signifiait de la fumée dans la pièce, une montagne de cendre le matin et une maigre chaleur pendant la journée.

– Je vais retirer les scories, madame, ne t’inquiète pas, répondait Mango pour rassurer maman qui finissait pas faire un geste résigné de la main, signe que l’opération pouvait commencer.

Il arrivait parfois, plus dans un but éducatif que par nécessité, que maman me demande de porter moi aussi un seau ou deux. La cave était froide et humide, il y avait à peine de la place pour autre chose que pour le combustible indispensable si l’on voulait passer l’hiver. Sacho, notre voisin du premier étage qui avait deux ans de plus que moi et jouissait pour cela d’une autorité incontestée en tout point, ne manquait pas de m’annoncer qu’il y avait vu récemment un gros rat; en fait, je n’ai jamais rencontré pareille bête dans mon enfance, mais bien des années plus tard, dans l’une des stations du métro new-yorkais.

Revêtu d’une vieille capote de soldat, une chapka à oreillettes sur la tête, Mango maniait sa pelle et ses deux seaux avec énergie. Ces instruments rudimentaires s’agitaient prestement et comme par enchantement entre la rue et la cave, tandis qu’avec le petit voisin nous gambadions inutilement tout autour et dans les jambes de Mango.

– Ouste dans la cour, z’avez rien à faire là, disait Mango pour se débarrasser de nous.

Il n’avait pas besoin de se répéter.

Sous les rayons encore chauds du soleil automnal, nous nous mettions alors à jouer sur la marelle dont les contours se détachaient sur les dalles de pierre et étaient soigneusement conservés même durant l’automne et l’hiver, chacun de nous retrouvant son caillou, caché dans une petite niche du mur délabré.

– Petite, va dire à madame que ce sera bientôt prêt, annonçait Mango une ou deux heures plus tard tout en s’appuyant sur le manche de la pelle pour se reposer et en allumant une cigarette qu’il avait lui-même roulée. Après quoi il prenait sa hache pour fendre aussi le bois. Ça sentait bon le tabac fort, le charbon, les copeaux de pin sec et la capote militaire.

Cette capote donnait à Mango une aura particulièrement digne. Je me demande maintenant si l’ami de notre enfance ne s’affublait pas ainsi plus par vanité que par indigence. Maman était d’un naturel généreux. Même lorsqu’on n’avait pas grand-chose à donner, elle faisait un sacrifice dans la modeste garde-robe de papa et offrait à Mango des vêtements d’extérieur tout à fait convenables que mon père avait cessé de mettre, sauf que, un beau jour, il y repensait brusquement et mettait la maisonnée sens dessus dessous pour les retrouver. Je ne me souviens pas avoir jamais vu Mango les porter. Il préférait le vieil uniforme militaire qui possédait un charme mystérieux à ses yeux. Peut-être redonnait-il à Mango le respect que la société lui refusait? En tout cas, il devait sûrement signifier pour lui bien plus qu’un vieux vêtement d’extérieur. En le portant, Mango devait avoir le sentiment d’être des nôtres et de participer à tout ce que nous vivions, quel qu’il soit. La société de cette époque-là refusait à Mango et à ses frères la capote de soldat, et il se révoltait contre cette offense en revêtant de son plein gré un vêtement que les autres avaient rejeté avec soulagement.

Il était presque le seul à s’adresser à maman en lui disant «madame». Cela me faisait plaisir, même si je trouvais tout à fait naturel le terme d’adresse «camarade» que l’on donnait non seulement à maman, mais aussi à toutes les autres femmes. La seule chose qui m’agaçait, parfois, c’était lorsque mon père, obéissant à l’ordre établi, parlait de maman dans les lieux publics comme de «ma camarade». Cela sonnait peu naturel et surfait à mes oreilles.

Lorsque Mango en avait terminé avec le charbon et le bois, qu’il avait mis de l’ordre dans la cave, maman descendait pour juger le travail accompli. La cave était impeccablement rangée et nettoyée, le bois aligné en tas égaux; Mango avait laissé des sentiers entre le bois et le charbon pour que papa puisse facilement les atteindre. Visiblement satisfaite, maman donnait dix léva[3] à Mango, somme importante à l’époque, à laquelle elle ajoutait deux léva pour «les petits-enfants», puis elle l’invitait à passer dans la cuisine, bien au chaud, pour le régaler de quelque bon petit plat. Mango ne se jetait jamais sur la nourriture, il mangeait de manière presque raffinée, et pour chez lui il n’acceptait que du pain, refusant obstinément toute autre marque de charité. Maman le traitait avec respect, comme il se devait avec plus âgé qu’elle, ce qui me poussait à voir moi aussi en Mango revêtu de sa vieille capote de soldat un vieux «monsieur», tout comme maman devenait «madame» grâce à la déférence de Mango.

Je ne puis pas me souvenir des hivers de mon enfance, dans la rue Rakovski, sans que surgisse aussi dans ma mémoire l’image de Mango revêtu d’une capote militaire, une chapka sur la tête. Il avait des dents blanches qui brillaient d’un éclat aveuglant au milieu de son visage foncé, lorsqu’il souriait.»

2.

Éva sursauta nerveusement sur le siège du métro et tenta de revenir à la réalité. Elle s’était momentanément assoupie, peut-être une minute seulement. Elle avait rejoint pour quelques instants les hivers de son enfance, peu après avoir transpiré comme dans un sauna.

«Exemple classique d’un contraste simulé, attesta-t-elle en son for intérieur en ayant recours à l’une des formules qu’elle mettait en pratique dans les groupes de psychothérapie. En essayant de s’adapter à la chaleur accablante, ma conscience se met à compter des bonshommes de neige, et mon inconscient à chercher des souvenirs enfouis sous eux.»

C’était un temps de canicule inhabituel, le thermomètre indiquait un record de 93 degrés (Farenheit) et les habitants de New-York transpiraient comme dans une fonderie. «Je préfère un froid épouvantable à une chaleur épouvantable!» déclara un gros jeune homme assis en face d’Éva, tout en essuyant son cou ruisselant de sueur avec un grand mouchoir froissé. Cette préférence ainsi exprimée était une abstraction pour Éva. Elle n’avait entendu ici que des plaintes à l’encontre de l’hiver où la bise marine pourchassait sans merci les habitants dans les rues et les forçait à chercher un abri dans le métro. Hideux, peu accueillant mais irremplaçable, ce moyen de transport offrait sans doute une protection précieuse contre le vent en hiver. Mais, pendant l’été, il se transformait en véritable enfer.

«Le métro new-yorkais est l’endroit où se réalise peut-être le plus spontanément la cohésion de la société américaine», avait déclaré devant Éva l’une de ses connaissances, un jeune chercheur qui aimait à philosopher et dont l’occupation était l’étude de la démocratie, principalement dans les pays où elle n’existait pas, aux frais d’une généreuse fondation américaine. Contrairement à lui, Éva avait elle-même payé son billet d’avion ainsi que son hôtel, ce qui lui permettait dans une certaine mesure de vérifier dans la pratique cette théorie.

Cela faisait déjà deux jours qu’Éva circulait surtout en métro, et ses impressions de New-York se réduisaient en fait à ses souterrains. Elle se rangea à la théorie fortuitement échafaudée par le jeune chercheur en observant des hommes en costume foncé et cravate stricte bousculer tôt le matin dans le métro des jeunes filles noires, tout aussi pressées d’aller travailler, surtout pour revêtir des tablier blancs de serveuses. Quelques heures plus tard, les cravates et les serveuses se croiseraient de nouveau au centre de New-York, sauf que les jeunes filles évolueraient entre les tables, chargées de plateaux, tandis que les costumes foncés se détendraient un instant devant une chope de bière. Le soir, ils se mêleraient encore une fois les uns aux autres sur le chemin du retour. Éva se demandait si toute la cohésion sociale de l’Amérique ne s’arrêtait justement pas là.

A l’exception de Manhattan.

Ah, Manhattan! Trois jours avaient suffi à Éva pour comprendre que Manhattan était un État dans l’État. Les habitants de Manhattan étaient d’une race à part. Ils se différenciaient tout de suite des nouveaux arrivants malgré leur bigarrure ethnique. Les fillettes, les jeunes-filles, et mêmes les femmes plus âgées de Manhattan étaient belles, les unes grandes, les autres menues, mais presque toutes sveltes et prestes, habillées avec un apparent négligé; les hommes semblaient à Éva plus intéressants que le standard proposé par Hollywood. Les habitants de Manhattan avaient quelque chose en commun, qui, pour Éva, s’exprimait dans l’attitude, les manières, voire dans les longs vêtements noirs dont ils ne se séparaient pas, même par les plus fortes chaleurs.

Éva avait eu le sentiment d’être plongée dans un chaudron rempli de goudron fondu durant le temps – exactement les treize minutes indiquées sur les horaires – où elle avait attendu la motrice sur le quai. Puis le Lucifer new-yorkais l’avait jetée dans un wagon climatisé. C’était peut-être justement ses quinze degrés, qui l’avaient ramenée pour un bref instant dans l’étreinte d’un hiver imaginaire.

Éva descendit avant la station prévue, décidée à changer ses projets pour la journée et à rentrer à l’hôtel. Tandis qu’elle attendait à nouveau la motrice, elle aperçut un petit animal couvert de poils, qui errait, désorienté, entre les voies, cherchant manifestement fuir la chaleur suffocante. Éva détourna avec dégoût le regard du rat new-yorkais qui ne se laissait apparemment pas troubler par l’indifférence générale.

Á Lexington, le métro déversa la énième portion de voyageurs suffocants et trempés de sueur. Éva se mêla à eux, décidée à faire à pied le reste du chemin et à échapper à la chaleur insupportable des entrailles de la ville. Quelle illusion! Le béton surchauffé, à la surface, ne fit que transporter Éva dans une autre section de la «fonderie». Le chemin jusqu’à l’hôtel lui sembla sans fin, et sa modeste chambre une véritable oasis.

Éva s’assit sur le lit en désordre avec un sentiment de soulagement. La petite chambre, au quatorzième étage, était équipée d’un appareil soufflant et refroidissant de la General Electric du début des années soixante, et il faisait son travail avec un bruit indescriptible, couvert uniquement par le hurlement des sirènes des voitures de pompiers et des ambulances.

«Quel horrible endroit! Et merveilleux en même temps!» se dit Éva en résumant ses impressions.

Elle ne savait pas combien de temps elle passerait à New-York, cela dépendait de la manière dont ses affaires se dérouleraient.

Éva n’avait quasiment pas quitté sa chambre durant les deux premiers jours, sous prétexte qu’elle voulait rattraper le décalage horaire. Le deuxième jour, elle sortit se promener autour de la Troisième rue mais se glissa bien vite dans le premier café qui se trouvait sur son chemin et où, pendant des heures durant, elle regarda par la fenêtre et lut des journaux. Le troisième jour, elle prit son courage à deux mains, s’engouffra dans le métro et se rendit jusqu’à la 42e rue, point de ralliement de tous les nouveaux arrivants à New-York. Elle se promena sans but, mit à l’épreuve ses connaissances de l’anglais, se rassura en constatant qu’elle comprenait les gens et en était comprise, et décida de faire un petit tour dans les rues plus éloignées du circuit touristique habituel. Elle sortit un calepin de son sac, relut avec attention l’adresse qui y était inscrite et la trouva relativement vite sur le plan. Elle pouvait s’y rendre aussi à pied, elle n’avait que trois rues à traverser. Tandis qu’elle se rapprochait de l’adresse en question, un sentiment d’insécurité et de peur l’envahit, se glissa insidieusement en elle, et elle fit rapidement marche arrière pour rechercher la première station de métro.

«La peur est en réalité la fuite d’une phobie que nous ne nous formulons pas. C’est une catégorie, non pas du monde réel, mais du monde imaginaire.» Éva tentait de justifier sa pusillanimité par des formules de Jung. C’était l’un des clichés qu’elle mettait parfois en pratique dans son travail avec ses patients. Un assez grand nombre d’entre eux souffraient de névrose d’angoisse, maladie qui se propageait obstinément durant ces dernières années et menaçait de se transformer en état durable pour un grand groupe de personnes, sinon pour la société entière. Éva en découvrit les symptômes, tout d’abord dans son entourage immédiat d’amis et de connaissances, et plus tard à plus grande échelle. Elle devint le confesseur professionnel de ses proches, puis de gens totalement inconnus. Elle essaya avec eux de nouvelles méthodes et, lorsqu’elle put constater des résultats positifs, ce fut pour elle une source d’espoirs et d’enthousiasme. Elle rechercha de vrais patients et, peu à peu, devint psychothérapeute de profession. Lorsqu’elle perdit le poste qu’elle occupait depuis plusieurs années, cela l’aida à ouvrir son propre cabinet où elle s’efforçait d’aider son entourage au moins par sa compassion. Elle proposait aux gens, contre une rémunération peu élevée, une méthode combinée qui dépassait le cadre de la solidarité passagère et de la consolation amicale. Avec la thérapie, elle avait le sentiment de se rendre utile, quant aux honoraire qu’elle percevait de son cabinet de psychothérapeute, ils lui permettaient de vivre décemment, bien que sans prétentions. Elle avait aussi gardé son travail de collaboratrice à la revue où elle avait été de longues années rédactrice, mais qui, dans les conditions de l’économie de marché, n’avait plus de moyens et avait cessé de verser des salaires réguliers à ses rédacteurs. Depuis peu, l’une des radios privées l’avait engagée pour une série d’émissions-tests, tard le soir, sous forme de questions et de réponses liées aux phobies, aux névroses et au stress. Ses auditeurs étaient pour la plupart des hommes qui, durant les heures nocturnes de l’émission, confessaient avant tout leurs problèmes sexuels. Éva s’efforçait de les rassurer en expliquant par des termes scientifiques que l’érection n’était pas le plus important pour l’amour-propre masculin, mais ni eux ni elle n’y croyaient vraiment. L’émission avait du succès, elle ajoutait un petit plus aux revenus d’Éva et elle espérait sincèrement que la radio privée ne ferait pas faillite, ce qui était le sort d’un grand nombre de stations éphémères. Quant à elle, elle évitait de s’appliquer à elle-même sa méthode qui donnait pourtant des fruits.

«Pour vaincre la peur, il est indispensable de comprendre d’où elle vient et à partir de quel moment commence la phobie.» Ce conseil de papa Freud était bon, mais il ne donnait aucune réponse à la question de savoir ce qui se passait lorsqu’on savait quelle était la cause de la peur et que, malgré tout, celle-ci demeurait. Ce qui était exactement le cas d’Éva.

Elle cessa de raisonner sur ce problème afin de ne pas devenir son propre patient.

Elle alluma la radio, un vieux modèle japonais que l’hôtel mettait généreusement à sa disposition contre la somme de quatre-vingts dollars pour la chambre. Malgré la mauvaise qualité du son, elle perçut un extrait du Concerto pour violoncelle de Dvorak. Le violoncelliste s’appelait Yo-Yo-Ma.

– Bravo!

Elle aimait écouter de la musique classique, car elle lui redonnait le moral même lorsqu’elle se sentait triste. «C’est parce qu’elle est sublime. Tout ce qui est sublime nous redonne le respect de soi et conforte notre amour-propre.»

Elle se sentit apaisée et entreprit de ranger sa valise dont elle n’avait sorti, en trois jours, que sa chemise de nuit et sa brosse à dents.

Elle enleva de sa housse son petit ordinateur portable et chercha une prise pour le connecter à Internet. Elle ne put en trouver. C’était embêtant, elle voulait vérifier son courrier électronique.

«Je vais devoir aller à la réception», décida-t-elle en se dirigeant vers l’étroite cage d’escalier.

3.

Éva était debout devant le bureau de la réception, son portable entre les mains, et attendait patiemment l’apparition de quelqu’un, afin de pouvoir résoudre ce problème, élémentaire pensait-elle.

– J’admire la facilité avec laquelle les femmes d’aujourd’hui se servent des techniques les plus sophistiquées, entendit-elle dans son dos.

Elle demeura immobile l’espace d’un instant avant de se retourner.

Dans l’unique fauteuil du hall d’entrée, râpé qui plus est, on distinguait la silhouette confuse d’un homme. Le lourd rideau poussiéreux de la baie vitrée laissait entrer dans l’espace à moitié sombre une maigre lumière qui n’éclairait que l’appui-coude du fauteuil. Le visage de l’homme demeurait dans l’ombre. Les jambes croisées, il sembla à Éva qu’il la scrutait avec attention, comme s’il voulait juger à quoi elle ressemblait; un léger sourire aux lèvres, il jouait avec ses lunettes qu’il faisait tourner autour de l’index de sa main droite. Il rappelait à Éva quelqu’un, dans le passé, qui avait la même habitude lorsqu’il parlait.

«Illusion d’optique sans doute provoquée par un coup de chaleur et combinée à une imagination morbide», s’auto-diagnostiqua Éva.

– Je n’ai jamais pu m’y faire, poursuivit l’homme. De mon temps, il n’y avait pas de machines comme ça. A cette époque, on se contentait de nos vieilles «Erika».

Éva se fit la réflexion que cette marque allemande, largement répandue en Europe, n’avait sans doute pas dû être très populaire en Amérique. Mais, visiblement, l’homme n’était pas américain, on le devinait à l’accent chantant de son anglais sinon impeccable. Elle avait l’impression d’entendre un film d’apprentissage linguistique pour étrangers, produit par la télévision anglaise.

Elle s’efforça de mieux distinguer le visage de l’étranger, mais il était le dos à la lumière, ce qui la gênait. Il était vêtu d’un blazer bleu foncé, croisé, avec des boutons dorés selon la mode du début des années quatre-vingt; malgré la canicule insupportable il avait, sous son blazer, un polo de cachemire pâle, accessoire de luxe pour les années quatre-vingt, et portait des chaussures italiennes, des mocassins de cuir souple; bien qu’il fût élégant, il semblait démodé, comme sorti d’un vieux film.

«Personne ne s’habille plus ainsi», se dit Éva.

Elle lui demanda:

– Cela fait longtemps que vous êtes ici?

– Pas tellement, répondit l’homme. Je vois que vous vous demandez comment vous allez vous débrouiller.

– Vous n’avez pas trop chaud? demanda-t-elle, se souvenant de la fonderie qu’elle venait juste de fuir. Elle était en sueur, le fard autour de ses yeux était légèrement barbouillé.

Malgré la chaleur, l’homme, dans le fauteuil, sentait bon le frais et le propre. Éva huma l’arôme d’une eau-de-Cologne démodée. Un mélange de lavande et d’une herbe indienne. Sa mémoire rechercha dans sa collection de souvenirs personnels la dénomination de cette plante.

«Du patchouli!» Elle avait retrouvé le nom de l’herbe dont la forte odeur lui rappela quelque chose de lointain, dans le passé.

«Mais qu’est-ce qu’il fabrique, ce portier?» se demanda-t-elle en jetant un coup d’œil circulaire.

Puis elle ajouta inconsciemment, plus pour elle-même:

– Et si je louais une voiture pendant mon séjour?

Elle fut surprise d’entendre la réponse fuser du fauteuil:

– Je ne vous le conseille pas tout de suite, essayez d’abord de vous accoutumer à la ville.

– Comment le savez-vous? rétorqua-t-elle avec curiosité.

L’homme se contenta de hausser vaguement les épaules.

– C’est vous que j’attends, déclara Éva au portier qui sortait du local de service. Vous pouvez m’expliquer comment me connecter à Internet?

Le réceptionniste se mit à lui expliquer avec un ennui manifeste la procédure fort simple à cause de laquelle Éva avait interrompu son indolence de l’après-midi. Lorsqu’elle se retourna, une minute plus tard, l’homme dans le fauteuil avait déjà disparu, aussi insensiblement qu’il était apparu. Éva s’approcha du fauteuil et effleura le dossier, comme pour s’assurer que quelqu’un s’y était assis.

– Où est allé le monsieur qui était ici? demanda-t-elle au portier.

– Je n’ai vu personne, Madame, répondit-il, agacé, avant de se concentrer sur son propre ordinateur pour bien montrer que tout contact supplémentaire avec cette ennuyeuse cliente était inopportun.

«Il ressemblait un peu à Viktor, se dit Éva. Il avait l’habitude de me surprendre de cette manière. Il apparaissait au moment où je ne m’y attendais le moins et disparaissait ensuite de la même manière.»

«Test de spontanéité»; c’est ainsi que Viktor nommait les actions inattendues avec lesquelles il aimait la surprendre. Les surprises n’étaient pas toujours agréables.

«Ce n’est pas possible, Viktor n’est plus là depuis longtemps et personne ne se souvient de lui.»

4.

Éva était la seule à se souvenir de Viktor. Elle n’avait pas pu oublier son grand amour bien que, depuis sa mort, sa disparition, son enlèvement, son assassinat – quelle que soit la raison inconnue pour laquelle il avait disparu – dix-huit ans se soient écoulés.

Éva avait trente ans lorsqu’elle fut confrontée à l’accident nommé «amour». Elle vivait avec le doute grandissant que jamais elle ne serait touchée par cette grâce banale et accessible au commun des mortels. Elle avait perdu une partie de ses illusions, aussi bien sur le plan professionnel que personnel.

Elle avait fait des études de psychologie à l’université, spécialité relativement abordable à l’époque, mais, encore étudiante, elle avait découvert les restrictions de la censure scientifique qui ne permettait l’accès qu’à un certain type de littérature: dogmatique, ennuyeuse et totalement étrangère au monde fantastique de la psychanalyse, rêve de tout étudiant débutant dans cette discipline. Au milieu des années soixante-dix, la psychanalyse était interdite, non seulement en tant que pratique scientifique, mais aussi comme théorie; les noms de Freud et de Jung n’étaient évoqués que tout bas par des étudiants mieux informés, ou accompagnés des critiques acerbes obligées de la part de leurs professeurs. Éva était une étudiante consciencieuse qui réussissait ses examens, y compris ceux qui n’avaient rien à voir avec la spécialité qu’elle s’était choisie. Elle n’éprouvait aucun intérêt pour l’économie politique du socialisme, qu’ils étaient obligés d’étudier, ni pour les innombrables congrès et plénums des partis communistes du monde entier, dont l’histoire faisait l’objet d’une discipline «scientifique» à part entière. Elle bûchait les noms de dirigeants de partis et les dates de conférences qu’elle s’empressait ensuite d’oublier, une fois consignée l’appréciation nécessaire sur son livret d’étudiante. Lorsqu’elle termina ses études avec succès, elle décida qu’il valait mieux pour elle se consacrer à un journalismede vulgarisation et à une pratique, c’est ainsi qu’elle atterrit à la rédaction de la seule revue spécialisée de l’époque et se dirigea vers la thérapie de groupes. Elle était ainsi dispensée de choisir entre les deux possibilités existant alors: ou bien devenir un membre secret de la société de la «science non officielle», ou bien se joindre aux anti-freudiens «officiels» qui démolissaient avec un enthousiasme communiste bien provincial le défunt professeur de Vienne, installé depuis longtemps au panthéon des classiques. Les occupations d’Éva n’étaient pas «scientifiques» mais, du moins, elles n’étaient pas subversives.

Quant à ses relations avec les hommes, après deux expériences ratées, Éva décida que l’amitié était infiniment plus agréable et moins dangereuse que les émotions amoureuses qui l’épuisaient sans lui donner de satisfaction particulière. Les deux hommes avec lesquels elle avait eu une liaison étaient présomptueux, frustrés, complexés, et Éva ne pouvait se libérer du sentiment qu’à son contact intime, ils se transformaient insensiblement en patients dont elle devait s’occuper. Leurs problèmes étaient, en gros, du même ordre, liés avant tout à leur réalisation sexuelle. Elle parvenait à les convaincre qu’ils étaient extraordinaires, ce qu’ils s’empressaient de croire jusqu’à la première érection ratée. Malheureusement, elle n’en était pas responsable. L’échec se produisait au moment où, mus par l’instinct de chasseur qui les poussait vers de véritables conquêtes, ses amis se ruaient sur la première créature aux mensurations du buste et des hanches idéales, rencontrée sur leur chemin, copie conforme de l’un de leurs fantasmes non réalisés. Mais si la demoiselle en question, aux allures de top-modèle, accordait très peu d’attention aux impulsions affectives de son chevalier servant, en revanche, elle se montrait très exigeante concernant sa position sociale et sa situation matérielle. Les choses suivaient un cours favorable jusqu’au jour où la demoiselle, constatant que le portefeuille de son partenaire ne correspondait pas à ses appétits, devenait complètement frigide. Situation peu stimulante pour le chevalier servant qui tombait en panne sans pouvoir vraiment s’attendre à de la compréhension de la part de la demoiselle. La déception le ramenait, humilié et offensé, auprès d’Éva qui ne lui refusait pas son amicale compassion, mais se sentait passablement refroidie, elle aussi, par cette infidélité. Elle s’efforçait, en tant que psychologue, de le convaincre, lui, que ce n’était pas quelques centimètres de plus ou de moins de tour de poitrine ou de hanches qui changeaient la qualité d’une relation, et de se persuader elle-même que l’infidélité était un phénomène si banal qu’elle ne devait pas se sentir blessée. Mais rien de tout cela n’était vrai. Lorsque ce scénario se répéta encore une fois, Éva décida qu’elle n’était pas faite pour être une bonne amante et qu’il valait mieux renoncer à l’amour, peut-être aussi au sexe. Dans le cercle d’intellectuels dans lequel elle évoluait, elle avait de merveilleux amis; mais soit ils étaient complètement absorbés par leur profession et leurs occupations, comme Thomas, soit ils avaient déjà une partenaire à laquelle ils demeuraient fidèles jusqu’au bout.

Thomas était un ami d’enfance d’Éva, ils avaient des dizaines, voire de centaines de points communs. Lorsqu’elle perdit ses parents et demeura seule, Éva se rapprocha encore davantage de lui, au point de le considérer comme un frère. Thomas était mathématicien, l’un des espoirs de son institut de recherches. Il avait une amie qu’il connaissait depuis l’école. Quant à Éva, le bonheur devint peu à peu pour elle une catégorie abstraite de la psychologie, inadéquate pour un usage personnel.

Malgré sa profession de psychologue, il apparut qu’Éva n’était préparée ni pour le bonheur, ni pour le malheur amoureux. Elle tomba éperdument amoureuse de Viktor, puis il disparut comme il était apparu. Entre les deux: trois années d’euphorie amoureuse contre lesquelles Éva était prête à échanger toutes celles qui avaient suivi dans sa vie. Encore fallait-il, évidemment, trouver quelqu’un pour lui proposer ce marché. Il ne s’était pas encore manifesté.

5.

Une enveloppe bleue avec un ruban clignota rapidement en bas à droite de l’ordinateur portable. Your mail, Sir, déclara la voix virtuelle, incitant Éva à vérifier sa boîte aux lettres électronique.

«Est-ce que tu es bien arrivée? Comment tu vas? Pourquoi tu donnes pas signe de vie? Bisous, Lora, Lisa.» Ses deux amies avaient signé ensemble le message écrit à huit mille kilomètres de distance.

Au bout d’un certain temps, il advient des amis comme de la famille: ou bien on en a, ou bien non. Ce n’est pas un hasard si l’on dit que l’on ne choisit pas sa famille, mais qu’on est responsable du choix de ses amis. Mais peut-être aussi bien les uns que les autres sont affaire de destin, lui qui réserve à chacun exactement les parents et amis dont il a besoin pour réaliser ses projets. Éva n’avait pas de chance en amour mais la vie l’avait gratifiée de véritables amis.

Lora et Lisa avaient été «sélectionnées» pour être les amies d’Éva par des circonstances qui ne dépendaient d’aucune d’entre elles. Leur amitié était plus que fortuite, étant donné qu’elle avait été décidée avant même leur naissance. On pouvait affirmer que c’était vraiment le destin. A condition de savoir ce que ça veut dire.

Pour Éva, le hasard n’existait pas, elle était réellement convaincue que tout devait arriver. Ce n’était pas du fatalisme, plutôt une adhésion totale à la logique qu’Éva avait tendance à rechercher même dans les coïncidences à première vue absurdes. Elle soutenait que même le pur hasard était calculé, nécessaire, planifié quelque part. Il ne surprenait que nous-mêmes dans la mesure où nous ne voyions pas se préparer des événements que nous étions enclins à qualifier de fortuits. Deux personnes peuvent passer l’une à côté de l’autre indéfiniment, sans se remarquer, mais, un beau jour, l’état de leurs acides aminés ou de leurs hormones fait qu’ils accordent tout à coup une grande importance à leur rencontre. C’est ainsi que naissent les sympathies et les antipathies, les amitiés et les inimitiés, les coups de foudre… Qu’est-ce que ce dernier sinon une réaction chimique déterminée par l’intervention de quelque groupement d’atomes égaré? Bien que grossièrement matérialiste, cette théorie plaisait à Éva pour son caractère provocateur. Éva gardait pour elle encore bien d’autres explications concernant l’apparition et la disparition de l’amour, mais ce n’était pas un matériau adéquat pour une discussion entre collègues.

L’amitié d’Éva, de Lora et de Lisa datait d’avant leur naissance, si l’on peut dire, car elle avait été commencée tout d’abord par leurs pères. Celui d’Éva, l’avocat Marinov, était ami avec «oncle Jacques» et «oncle Robert» depuis qu’elle était en âge d’avoir des souvenirs. Les deux hommes – dont l’un avait l’âge de Marinov et était son camarade de collège, et l’autre, de dix ans plus jeune, avait grandi à Koniovitsa, ou encore Yutchbounar, comme on appelait le quartier ouvrier – faisaient partie intégrante de la vie de son père, remplaçant les parents éparpillés aux quatre coins du monde. En ajoutant au prénom des amis de son père le terme d’«oncle», Éva ne respectait pas seulement la règle générale de politesse, qui exigeait en Bulgarie que l’on s’adressât ainsi aux adultes, elle exprimait surtout l’illusion d’un véritable lien de parenté. Par cette petite tricherie innocente, elle agrandissait le cercle familial et renforçait ainsi son sentiment de sécurité. Á l’époque où Éva était enfant, c’est un grand atout.

Le pacte d’amitié conclu entre l’avocat Marinov, «l’oncle» Jacques et «l’oncle» Robert, se révéla d’une grande résistance aux vicissitudes de la Destinée. Cette dame capricieuse avait prodigué les malheurs par portions aux trois hommes tout en s’efforçant de les laisser à proximité les uns des autres, comme pour leur donner plus de chances d’échapper aux pièges qu’elle leur tendait. Ce qui n’avait pas toujours été possible. La vie de son père, l’avocat Marinov, et de ses deux «oncles» d’adoption, Jacques et Robert, ressemblait davantage à une partie de poker jouée contre des adversaires usant de fausses cartes.

Les changements intervenus dans la vie des trois amis du fait de leurs mariages s’étaient succédé avec régularité. Tout d’abord, c’était le plus jeune, Jacques, qui avait découvert «tante» Amalia, et, dès l’année suivante, les deux autres, déjà considérés comme de vieux garçons endurcis, avaient élargi leur cercle avec la charmante Elisabeth, aussi belle qu’élégante, et avec la mère d’Éva, Névèna. La naissance des trois fillettes avait eu lieu dans les deux années qui avaient suivi, Éva étant la petite dernière.

Telle était, dans les grandes lignes, l’idée que se faisait Éva du cercle de personnes et d’événements liés à eux, qui lui était le plus proche. Elle se l’était forgée avec la naïveté et l’innocence des enfants, et pendant longtemps, elle fut loin de soupçonner qu’elle ne collait pas tout à fait à la vérité.

«Suis bien arrivée. Encore rien entrepris. Commence à agir à partir de demain. Bises, Е.»

Elle cliqua sur «envoyer» et attendit que l’ordinateur inscrive «OK». «Ça suffit pour aujourd’hui.» Pour la première fois depuis ces derniers jours, elle dormirait paisiblement. Elle laissa l’ordinateur allumé émettre son bourdonnement tranquille et agréable, semblable au ronronnement d’un chat.

6.

Le départ d’Éva pour New-York était le résultat d’un concours de circonstances assez complexe, ou, en ses termes à elle, «d’un ensemble de hasards calculés».

Á New-York, elle devait retrouver une adresse et un compte en banque. L’adresse intéressait son amie Lora, quant à l’argent sur le compte en banque, il appartenait de droit à Lisa. Aussi bien l’adresse que le compte étaient en mesure de changer la vie de ses amies, voire peut-être la sienne. Ce qui avait trait à l’adresse était délicat et Éva devait mettre en œuvre toute la diplomatie dont elle était capable. Pour le compte en banque, elle ne savait pas encore si elle s’en tirerait, mais ça valait le coup d’essayer pour Lisa.

Tout avait commencé un beau jour où Éva avait reçu de manière tout à fait inattendue une lettre d’un vieil ami, déjà oublié, de son défunt père.

L’enveloppe, en papier ordinaire avec une publicité en couleur d’Air France dans l’un des coins, portait le tampon de Paris. Éva contempla un long moment le cachet de la poste daté de deux mois auparavant, en se demandant qui pouvait bien lui écrire de Paris. L’adresse avait été minutieusement inscrite à la fois en lettres latines et en cyrillique, l’écriture, quant à elle, était manifestement d’une autre époque et élégante. Elle ouvrit la lettre froissée par le long voyage et il en sortit dix feuilles de papier pelure à l’écriture serrée, comme on pouvait en trouver dans les hôtels bon marché. La lettre commençait par les mots: «Dorogaïa Evotchka»[4]. Cette formule d’adresse fit remonter dans sa mémoire le souvenir de la seule personne qui, naguère, dans son enfance, l’avait appelée ainsi. La lettre était ensuite écrite en un bulgare parfait et sans faute avec, çà et là, quelques expressions dans un français d’une autre époque, telles que son père en utilisait auparavant.

Éva avait complètement effacé de sa mémoire l’oncle Alexeï et fut très surprise de le voir réapparaître du lointain passé. Le texte, écrit avec une calligraphie soignée, contenait une courte description de la vie de l’ami de son père durant ces quarante dernières années. C’était un triste récit, presque toutes les pages mentionnaient la mort de quelqu’un: d’abord sa femme, Marie, puis Nicole, leur fille aînée, après elle Angelina, leur petite-fille (qui avait péri à l’âge de dix-sept ans dans un accident de voiture), ensuite sa seconde femme Olga, et récemment leur fils Nikolaï. Seule Anastassia, sa seconde fille, était en vie, mais elle était partie au Brésil et cela faisait quatre ans qu’il était sans nouvelles d’elle. Sa dernière femme, Élodie, une jeune métisse que l’oncle Alexeï avait ramenée avec lui d’un voyage à l’Île Maurice, n’avait pas pu s’habituer au bruit et à la saleté de Paris et était retournée sur son île. C’était autant de noms inconnus à Éva d’un passé dont elle ignorait tout. L’âme russe toujours inquiète d’oncle Alexeï n’avait pu trouver nulle part le repos ou de port tranquille. Á la fin de sa lettre, oncle Alexeï annonçait à Éva qu’après avoir perdu tous ses biens et tous ses proches, il ne lui restait plus d’autre consolation que de rendre visite à la tombe de ces derniers. C’est ce qui l’avait poussé à vouloir revenir en Bulgarie après plus de quarante ans, pour déposer des fleurs au cimetière et peut-être aussi faire ses adieux aux défunts qui lui étaient chers. Éva était le seul lien qui le rattachait au passé et, après de longues recherches effectuées auprès du consulat bulgare, il avait réussi à se procurer un annuaire téléphonique où il avait découvert son adresse. Il formait le projet d’aller en Bulgarie au printemps; comme il n’avait pas de temps à perdre, il mettrait son projet à exécution même s’il ne recevait pas de réponse de sa part. Il avait l’intention d’arriver à Sofia aux alentours du 15 avril.

La lettre portait le cachet de la poste sofiote qui indiquait la date du 12 avril. Éva sursauta en se rappelant quel jour on était: le 14 avril.



Remarques

[1] «L’ami fidèle» – latin (N. d A.)

[2] Petite ville minière située dans la Bulgarie du sud-ouest (N. d T.).

[3] Le lev (pluriel «léva»), est la monnaie nationale bulgare (N. d T.).

[4] «Ma chère petite Éva», en russe dans l’original (N. d T.).

Traduit du bulgare par Marie Vrinat

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