Le poisson rond (extrait)

«Réalises-tu qu’il y a autour de nous tout un univers, si grand que nous ne soupçonnons même pas son existence?»

Extrait d’un dialogue entre des fourmis du film «FourmiZ»

Dans quelques années, un jeune scientifique norvégien du nom de Jan Bøhme publiera un article dans le National Geographic. Le but de cet article sera d’alerter l’opinion internationale sur la catastrophe écologique qui se sera déjà produite, selon lui, dans la région du golfe du Mexique. Quelques faits évidents seront énumérés: les éponges mie de pain du littoral de la Floride centrale, que l’on trouvait en abondance jusqu’à une date récente et qui assuraient la subsistance de villes entières, ont totalement disparu. Des nombreux passages du tarpon de l’Atlantique, il ne reste plus rien non plus. La température de l’eau dans la région s’est élevée durablement, au point que même les lamantins qui aiment les mers chaudes ont étés contraints de migrer loin au nord. On aurait observé dans leur comportement des changements étranges et inexplicables. Connus pour être pacifiques et amicaux envers l’homme, les lamantins auraient commencé à manifester une irritabilité inhabituelle et dans certains cas une agressivité frisant la cruauté. Le plus sensationnel cependant dans l’article de Bøhme, ce qui agitera les esprits et provoquera un scandale jamais vu depuis des décennies dans les milieux scientifiques, ce sera son affirmation, selon laquelle dans la région du golfe du Mexique est apparue, inconnue jusqu’alors de la science, une nouvelle espèce marine. Bøhme citera des témoins: une dizaine de personnes, surtout des Mexicains, travaillant sur une plate-forme pétrolière.
Les Mexicains affirmeront sans l’ombre d’un doute avoir remarqué par une nuit de clair de lune, à moins de cinq cent mètres de distance, un monstre plus grand qu’une baleine. Ce monstre aurait une forme sphérique et se déplacerait rapidement. Il serait en compagnie de quelques dizaines de lamantins, qui pousseraient des cris stridents et nageraient en l’escortant. Bøhme émettra l’hypothèse selon laquelle ce qu’ont observé les ouvriers de la plate-forme pétrolière est une baleine mutante. Il évoquera un grand nombre de décharges sous-marines dans lesquelles durant des décennies le monde aura jeté ses déchets radioactifs. Les conséquences de cette conduite irresponsable à l’égard de la nature ne devraient cependant pas se faire attendre. D’après lui, dans un avenir proche, des baleines de ce genre, ainsi que d’autres animaux marins mutants, deviendraient quelque chose de tout à fait ordinaire. Bien qu’étant biologiste et sachant pertinemment que la baleine n’est pas un poisson, Bøhme nommera le monstre marin «le Poisson rond».
L’article du jeune scientifique norvégien provoquera des réactions contradictoires. Le gouvernement des USA se dira profondément indigné par ces affirmations fausses et non prouvées. Selon les institutions officielles, il n’y a, dans le golfe du Mexique, aucun déchet radioactif. La plupart des scientifiques se rangeront du côté du gouvernement américain. Des personnalités influentes des milieux scientifiques seront unanimes pour déclarer qu’il n’existe aucun monstre. Et puisque cette information sera dans le champ de mire des médias, une campagne un peu exagérée commencera, dans le but d’expliquer au grand public pourquoi une baleine ne peut pas se transformer en Poisson rond. Karl Miller, professeur de biologie et de biochimie à l’université de Tampa, se fera le porte-parole des milieux scientifiques sérieux. Lors d’un talk-show diffusé en soirée à la télévision nationale, il déclarera que l’histoire, déjà depuis Aristote, regorge de marins ivres ayant vu tout et n’importe quoi et de scientifiques avides de nouvelles sensationnelles, prêts à croire n’importe quelles balivernes dans le seul but d’acquérir la popularité qu’ils ne réussissent pas à atteindre par des raisonnements clairs et un travail soutenu. Même s’il existe vraiment des décharges radioactives, il est tout à fait absurde de supposer qu’une mutation de cette importance peut se produire en si peu de temps, déclarera Miller sur un ton catégorique et rassurant devant des millions de téléspectateurs.
Jan Bøhme répondra aussi en direct devant les caméras de télévision aux accusations de malhonnêteté intellectuelle et de quête de sensationnel bon marché. La polémique scientifique se transformera en un scandale public important, suivi par des millions de téléspectateurs. Bøhme qualifiera Miller de «rat de bibliothèque» et il lui conseillera carrément de lire au moins l’origine des espèces de Darwin, où l’on trouve d’après lui suffisamment d’exemples de ce qu’il peut se produire avec le génome des espèces vivantes sous l’effet de facteurs environnementaux défavorables. Le jeune scientifique citera comme particulièrement probant l’exemple fameux du papillon blanc de la région de Manchester, qui en l’espace de seulement quelques générations est devenu complètement noir à cause de la fumée vomie par les cheminées des usines.
Lors d’une conférence de presse donnée devant une centaine de journalistes, Miller, à bout de nerfs, déclarera que Bøhme est un idiot au sens propre du terme puisqu’il peut se permettre de comparer le génome d’un insecte avec celui d’un mammifère et de considérer que la vitesse et le mode de mutation sont analogues chez ces deux espèces qui se trouvent aux antipodes de l’échelle de l’évolution.
Bøhme esquivera l’offense par un sourire. L’idiot c’est vous, professeur, dira-t-il face aux caméras, puisque vous oubliez que dans le processus de mutation outre l’organisme mutant, avec ses particularités propres à l’espèce comme individuelles, interviennent également des facteurs mutagènes qui diffèrent par leur force et leur intensité. Entre la fumée de charbon en train de brûler et la radiation, le rapport est le même qu’entre le papillon et la baleine.
Furieux, Miller invitera «le jeune homme» à un débat public. Bøhme acceptera. Entretemps, le public suivant l’évolution de ce scandale aura atteint des niveaux record. Non pas que les gens se passionneront pour la vérité scientifique, mais parce qu’ils seront agréablement surpris de voir la polémique ressembler à un match de boxe avec tout ce qui l’accompagne: commentaires lancés par les deux camps adverses, encouragements et menaces de K.O. complet et impitoyable. L’ambiance deviendra encore plus sportive du fait de l’intention de plusieurs bookmakers d’ouvrir des paris sur le duel. Au début, ils donneront des chances à peu près égales aux rivaux. Mais environ trente heures plus tard, il se produira un événement qui changera brusquement le rapport de force et, par conséquent, les cotes. Plusieurs grandes chaînes d’information recevront un communiqué du bateau de recherche scientifique «Paul Dirac» situé au large des côtes sud du Groenland.
Ce communiqué annoncera que tout l’équipage - une vingtaine de spécialistes de physique quantique de différents instituts mondiaux - a été témoin d’une bataille terrifiante entre une dizaine d’orques et un animal marin inconnu de forme sphérique. Les orques, qui ont la réputation d’être les créatures les plus féroces de l’océan, auraient été simplement écrasées par l’étrange animal. En une demi-heure environ, il les aurait toutes tuées, avant de plonger dans les abysses sanglants. Naturellement, les physiciens auraient tout filmé du début à la fin. Le film se trouverait déjà sur Internet.
La réaction des médias à ce communiqué sera instantanée. De nombreuses chaînes de télévision enverront leurs équipes sur place. Des dizaines d’hélicoptères voleront au-dessus des parties les plus septentrionales de l’océan atlantique et diffuseront en direct. Au même moment, les images filmées par les physiciens quantiques seront également diffusées à la télévision. La bataille donne froid dans le dos. Dans le bouillon de sang, on ne pourra pas distinguer clairement le Poisson rond, ce qui n’empêchera pas Jan Bøhme de triompher et de donner des interviews à droite et à gauche. Son adversaire se taira. Les téléspectateurs attendront.

Une heure vingt avant le début du débat, un hélicoptère de la BBC saisira le Poisson rond au moment où il émergera des profondeurs de l’océan. L’image, qui parviendra à quelques milliards de téléspectateurs, dépassera les limites de l’imagination humaine. La tache claire aux contours indistincts se transformera progressivement en un immense globe doré d’au moins soixante-dix à quatre-vingts mètres de diamètre. À l’instant où dans un bruit terrifiant il aura fait surface, un éclat insupportable aveuglera les téléspectateurs pétrifiés devant leur écran. Le débat public n’aura pas lieu. Miller se retirera, non sans avoir déclaré que même si l’existence du Poisson rond était un fait presque avéré, il doutait toujours profondément que le monstre soit une baleine mutante. Bøhme ne pourra pas s’empêcher de rire.
Durant les mois suivants, le Poisson rond deviendra la créature la plus populaire de tous les temps. Sa soudaine apparition, ses dimensions, sa morphologie, sa vitesse de déplacement et son appétit jamais vus jusqu’alors attireront comme un aimant tout zoologue qui se respecte. Mais toutes les tentatives pour attraper ou approcher de très près le Poisson rond échoueront.
Malgré cet échec, les scientifiques n’abandonneront pas. À peu près tous auront leur propre opinion et leur théorie personnelle sur la question, expliquant comment, où et pourquoi est apparu le Poisson rond. L’immense diversité des avis émis sera le signe de la confusion totale. Les scientifiques ne pourront même pas arriver à un consensus sur cette question fondamentale: est-ce un poisson au sens propre du terme, ou un mammifère? Bien plus, ils ne seront même pas unanimes concernant le fait que le Poisson rond est un vertébré. On trouvera des affirmations selon lesquelles il s’agirait d’un énorme mollusque, recouvert d’une enveloppe métallique. Les auteurs de ces déclarations considéreront que c’est une espèce particulière d’hydroméduse, habitant les parties les plus profondes de l’océan. Ils feront remarquer que des créatures similaires, appelées scyphoméduses, ont été observées durant l’Antiquité, et que Pline en a laissé une description exacte. Les gigantesques scyphoméduses de l’Antiquité auraient eu un corps rond en forme de cloche ou de disque, avec une construction radiale. Elles auraient été normalement séparées en huit parties, quatre périradius et quatre interradius. Les plus gros exemplaires auraient atteint cinquante mètres de diamètre. La lumière bleue, qu’elles auraient diffusée la nuit, aurait été visible à de nombreux miles, mais aussi des grandes profondeurs, comme un doux rayonnement. Les gigantesques scyphoméduses auraient eu des milliers de tentacules, longs mais aussi fins que des fils, contenant le venin avec lequel elles auraient tué leurs proies.
Ces tentacules n’auraient pas étés remarqués chez ce que l’on appelle le Poisson rond pour la simple raison que personne jusqu’à présent n’aurait réussi à voir sa partie inférieure, là où devraient se trouver les excroissances venimeuses en forme de fils. Quant aux écailles dorées, recouvrant le dos du Poisson rond, les auteurs affirmeront qu’elles sont dues à un dépôt de particules dorées de sables marins, qui se serait produit durant des décennies, et peut-être même des siècles.

Les auteurs rappelleront que dans l’Antiquité aurait existé une légende, selon laquelle, si une scyphoméduse salée était placée dans une mine ou dans autre endroit, elle attirerait de l’or qui pourrait ainsi être extrait à la surface. Naturellement, les anciens auraient expliqué ce phénomène par l’existence de forces d’origine magique, mais les scientifiques considéreront qu’en fait, il s’agit d’un processus similaire à la galvanisation. En ce qui concerne la mystérieuse apparition du «Poisson rond», les auteurs émettront l’avis que c’est un hasard: ces créatures par principe ne quitteraient pas leur lieu d’habitation. Selon eux, il fallait rechercher la cause principale dans les nombreux tremblements de terre qui ont secoué le monde ces dernières années. De toute évidence, les secousses ont été si fortes qu’elles ont forcé le gigantesque mollusque à quitter l’obscurité éternelle de son habitat abyssal. Les auteurs feront un parallèle intéressant avec les époques desquelles datent les descriptions des gigantesques scyphoméduses et feront remarquer qu’à ce moment précis, dans la région de la Méditerranée (dont il est question sans aucun doute dans les textes de Pline), a existé une puissante activité volcanique.
D’autres zoologues arriveront eux-aussi à la conclusion que le Poisson rond est un habitant des profondeurs inconnu de la science, qui a fait surface des territoires inexplorés et non étudiés des fosses océaniques suite aux tremblements de terre destructeurs. Néanmoins, ils ne seront pas d’accord avec l’affirmation selon laquelle il est question d’une scyphoméduse gigantesque. Selon eux, le Poisson rond est un poisson au sens propre du terme, un animal vertébré à sang froid avec un système nerveux de type inférieur, un cœur à une cavité et des branchies.
Un troisième groupe, soutenant Bøhme, sera enclin à admettre que l’étrange créature marine est une baleine, peut-être un rorqual commun, qui a subi des changements sous l’effet de radiations. Ces scientifiques montreront l’existence d’une ressemblance entre le Poisson rond et l’ancêtre des baleines: le féroce cophocetus qui aurait vécu il y a 20 millions d’années aux environs des côtes de l’Amérique du Nord. Ils supposeront qu’en résultat de la radiation, il se serait passé quelque chose de contraire à l’évolution naturelle, dans laquelle le féroce et incroyablement agressif cophocetus se serait transformé en rorqual commun sans dents. Sous l’influence des radiations, chez l’actuel rorqual se seraient activés les gènes du cophocetus qui dormaient depuis des millénaires et le résultat de ce réveil est le Poisson rond: un monstre préhistorique ayant survécu.
Tandis que les scientifiques réfléchissent à la manière de classifier le Poisson rond, et se disputent entre eux concernant son origine, ce dernier ne demeurera pas inactif. Au contraire. La question de savoir pourquoi il a migré des eaux chaudes près des côtes de la Floride vers les parties les plus septentrionales de l’océan Atlantique trouvera une réponse. Il deviendra clair que la raison fondamentale de cette migration est la nourriture. Il va s’avérer que son appétit est monstrueux. Les plus gros animaux marins (tous les types de baleines et cachalots habitant les eaux froides des régions nordiques) deviendront sa proie favorite et son mets préféré. Presque quotidiennement, les caméras de télévision qui le suivent indéfectiblement saisiront une bataille grandiose dont il sortira immuablement vainqueur. Un vainqueur glouton parce qu’il ne laissera rien de sa victime aux requins attirés par le sang. Bien plus, il finira par les manger eux-aussi s’ils ont l’imprudence de s’approcher suffisamment près de lui. Ce comportement lui vaudra quelques surnoms assez repoussants: le Hachoir, le Monstre des profondeurs, le Destructeur, l’Exterminateur. D’ailleurs, ce genre d’extermination de la faune océanique ne saurait être passé sous silence. Des écologistes du monde entier élèveront la voix et stigmatiseront le Poisson rond comme la créature la plus sanguinaire de tous les temps, ennemi et menace pour l’équilibre fragile de l’écosystème. Ils appelleront à sa destruction la plus rapide possible. Dans le cas contraire, sera-t-il déclaré dans leur lettre ouverte à l’ONU, le jour où les baleines n’existeront plus que dans les musées est imminent. Le Poisson rond doit être arrêté avant que cela n’arrive.
Cette fois, la voix des défenseurs de la nature ne restera pas lettre morte. Leur proposition de destruction imminente du Poisson rond recevra un large soutien. Les journalistes joueront eux aussi un rôle important, car à l’aide du son, de l’image et du commentaire, ils dresseront systématiquement le portrait du monstre le plus impitoyable qui aura jamais sévi sur terre. La décision sera prise.
Le navire de guerre Tornado partira de l’île Spitzberg, base de l’OTAN et se dirigera vers le détroit situé entre l’Islande et le Groenland, où a été repéré pour la dernière fois le Poisson rond. Le Tornado portera à son bord quatre torpilles optiques, qui, selon les militaires, sont suffisantes pour couler n’importe quel objectif. Outre les torpilles se trouvera sur le bateau une équipe de CNN – la télévision qui recevra les droits exclusifs de filmer la destruction du Poisson rond. L’intérêt des téléspectateurs sera énorme. Les psychologues expliqueront ce phénomène par les pulsions de destruction. Les sports de combat, les catastrophes naturelles, les grands accidents liées aux transports, les petits conflits régionaux et, bien sûr, les centaines de jeux vidéos mettant le joueur en action dans un milieu proche de la réalité supposée, seraient insuffisants pour canaliser et satisfaire le besoin de violence dans la société actuelle. Le meurtre du Poisson rond, ce symbole du mal récemment apparu, devrait être un puissant exutoire à la soif de sang universelle. Bien plus, en identifiant le Poisson rond au grand méchant, les spectateurs seraient «immunisés contre les sensations désagréables liées au sentiment de culpabilité, qui apparaissent habituellement lors du meurtre de quelqu’un».
Les sonars du Tornado localiseront le poisson rond à 4h30 du matin heure de Greenwich, à environ cinquante miles au nord-est des côtes d’Islande. Pour l’attirer à la surface, les militaires utiliseront un instrument qui envoie des ultrasons avec la même fréquence que les pleurs d’un grand cachalot mâle en période de rut. Le Poisson rond mordra à l’hameçon. Au moment où il apparaîtra à la surface, à environ cinq cents mètres du navire de guerre, il sera torpillé. La torpille atteindra son but.
Quelques minutes plus tard, quand la fumée se sera dispersée et que l’eau sera redevenue calme, à l’endroit où se trouvait le Poisson rond, il n’y aura rien. L’officier ayant dirigé l’opération, un certain capitaine Nord, donnera une interview à CNN. Il expliquera que vraisemblablement, en raison du poids de ses écailles métalliques, le Poisson rond a coulé comme une pierre. Dans les jours et semaines qui vont suivre, dira le capitaine Nord, on localisera précisément sa position et on le récupérera, quels que soient les efforts et les moyens à employer, pour la plus grande joie des scientifiques.
Tandis que le capitaine Nord expliquera la toute dernière technologie élaborée spécialement pour extraire du fond de la mer des objets de grandes dimensions, un marin essoufflé le rejoindra. «Il est en-dessous et arrive à une vitesse terrifiante» criera le marin paniqué droit vers l’objectif. Il reprendra halène, pour crier quelque chose d’autre, mais n’y arrivera pas. On entendra un bruit sourd et un craquement. La caméra s’envolera dans les airs puis retombera dans l’eau. L’émission s’arrêtera.
Les téléspectateurs resteront dans une ignorance totale pendant une demi-heure, le temps nécessaire aux services de secours et aux équipes de télévision pour arriver sur le lieu de la catastrophe. Le tableau sera déchirant. Le torpilleur blindé de cinquante mètres se sera transformé en une configuration absurde de milliers de petits morceaux, dispersés dans un rayon de plusieurs miles. Peu de gens survivront dans les eaux glaciales. Leurs récits décousus des événements, leurs corps tremblants, leurs visages affolés rendront hystériques des millions de gens partout dans le monde.
En cet instant de terreur sauvage, tous comprendront que le Poisson rond est une chose qui n’a pas du tout l’intention de tenir compte des hommes.Une chose que l’on ne peut pas aussi facilement apprivoiser ou supprimer, comme nous le sommes habitués. Le Poisson rond sera hors de contrôle. Il deviendra fou furieux. Il décidera qu’il lui faut tout tuer et tout manger. Les animaux marins entameront une migration massive vers le sud. Le Poisson rond partira derrière eux, balayant tout sur son chemin.

Les spécialistes des processus métaboliques émettront l’hypothèse que, malgré ses grandes dépenses énergétiques, le corps du Poisson rond s'accroît littéralement d’heure en heure. La tension s’élèvera de la même façon. Des victimes humaines tomberont également: parmi les premières, une dizaine de canots chargés des derniers représentants vivants de la récalcitrante tribu esquimaude des Karatchis[1].

Traduit du bulgare par Nina Borissova et Charles-Guillaume Demaret

Remarques

[1] Avant de disparaître de la face de la terre, les Karatchis auraient parlé leur propre langue, proche du mongol, et auraient eu des coutumes intéressantes et étranges. Par exemple, les Karatchis auraient mangé le premier homme venu dans leur village pour le Nouvel An (sur leur calendrier). Des longs os tubulaires, coupés et polis, ils auraient fait de petites statuettes, avec lesquelles ils auraient décoré leurs arbustes du Nouvel An. Les os plats, côtes et vertèbres, auraient été donnés aux enfants pour qu’ils jouent avec. Par le passé, les Karatchis auraient été bien plus nombreux, mais suite aux tentatives incessantes pour les civiliser, ou tout au moins, pour qu’ils décorent leurs arbustes du Nouvel An avec des jouets issus d’autres matériaux, leur nombre aurait été réduit au minimum. Après qu’ils auront été dévorés par le Poisson rond, il n’en restera plus un seul dans le monde (N. de l’A.).

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