Métaphysique dans les espaces infinis de l’automne (extrait)

Au début de novembre, il est des jours que l’on dirait sans atmosphère, l’horizon est lointain, la visibilité infinie. À perte de vue, les contours de chaque arbre mort, maison ou tumulus thrace acquièrent une acuité inhabituelle et semblent découpés sur le fond du ciel clair. Les vents ont déjà balayé l’émulsion de cendre et de fumée, et le paysage paraît avoir été dessiné ou restauré à l’instant. Si pur et si vierge: c’est ainsi qu’il a dû sembler le jour de sa création.

Par une de ces journées, au beau milieu d’un cimetière de village désaffecté, étaient assis, aux deux extrémités d’une table tordue et à moitié pourrie, un vieux prêtre et un homme jeune, d’environ trente-cinq, quarante ans. L’âge est toujours relatif.

C’était la fête de la Toussaint ou, comme on l’appelait aussi, la Toussaint des hommes car, depuis des temps immémoriaux, on honorait ce jour-là la mémoire des hommes disparus. Or, dans ce pays, on ne saurait compter le nombre d’hommes qui avaient péri dans des guerres absurdes. À lui seul, Ferdinand de Saxe-Cobourg Gotha[1] avait réussi, durant son règne peu glorieux, à arranger à ce petit État trois guerres perdues.

Une dame-jeanne tressée se dressait à l’un des bouts de la table et, près d’elle, jurant avec l’aspect misérable des lieux, des verres en cristal et un poulet rôti enveloppé avec soin dans du papier sulfurisé.

Le décor proche était encore complété par un monument portant la dédicace suivante: «Au Docteur, lui qui nous a soignés durant trois décennies», ainsi que par un majestueux noyer dont la couronne laissait tomber, de temps à autre, aussi lourd que des pas, des feuilles brunes, ou encore quelque noix que l’on n’avait pas encore ramassée et qui roulait dans l’herbe sèche.

Le pope découpa le poulet promptement et habilement – combien de pains ronds et de poulets n’avait-il pas rompus et coupés lors de baptêmes, mariages et enterrements – et versa du vin dans les verres d’une main moins assurée qui trahissait son âge.

– À ta santé, mon fils, à ta santé, dit-il au jeune homme, et cette invitation à lever le verre se répèterait jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de vin et que l’air se rafraîchisse à l’approche de la nuit. Il a dû mourir un plus grand nombre d’homme en trinquant qu’en criant «hourra!» sur le champ de bataille. J’aime le son cristallin des verres.

Il me rappelle les cloches des églises. Le vin, par sa couleur rouge de rubis, réjouit mes yeux. Le tintement des verres flatte mon ouïe. Tout cela fait partie des plaisirs peu nombreux d’un vieux pope solitaire.

Au-dessus de leurs têtes s’étendait un ciel d’azur, en dessous et au nord, à perte de vue, la plaine, déserte et automnale.

– Eh bien, mon fils, ne perdons pas de temps, allons vite rejoindre les champs de l’esprit déplacé, où s’efface la différence entre vivants et morts, où il n’y a plus de frontières entre passé et présent, ne gaspillons pas notre temps et nos efforts à tenter de mettre de l’ordre dans le désordre. Aujourd’hui, le chaos est le même qu’avant la Création. D ’où venons-nous? Où allons-nous? La question demeure sans réponse. Toi aussi, tu es venu ici, où personne ne vient, où personne n’attend personne, mais comme je connais bien les êtres et les événements, objet de ta visite, sur lesquels tu veux écrire, je suis prêt à parier que tu repartiras avec de tout autres intentions. En outre, tu dois savoir que, si tous les serviteurs de la sainte Église ne sont pas pauvres comme le charpentier Joseph, chacun d’eux a été, plus ou moins, à l’école des Jésuites. Tu t’attends à entendre de moi ce que je sais, ou ai entendu dire, sur un grand homme politique, grand infortuné surtout, qui naquit et mourut dans ce petit village mais son histoire est si étroitement mêlée à celle d’autres personnes qu’il me sera difficile de suivre une chronologie et une logique strictes et de te servir un matériau prêt à être utilisé pour ton journal. Si bien qu’en invoquant, pour me justifier, le chaos originel, j’avoue m’épargner habilement les efforts pour lutter avec ma mémoire et mettre en ordre les dates et les circonstances entourant tel ou tel événement. D’autant plus que je n’ai pas été le témoin d’un grand nombre d’entre eux, je ne fais que les rapporter.

Après avoir bu une gorgée de vin, le pope poursuivit:

– Je voudrais dire autre chose en guise de prélude, afin d’éviter à l’avenir tout malentendu: peu importe si ce sont des vivants qui te parlent ou si tu perçois le chuchotement de morts. Dans le mois qui vient, nous, le village, nous appartiendrons aux morts. Parfois, pour celui qui entend, le chuchotement est plus fort que des hurlements. Eh bien, mon ami, à partir de maintenant, je ne suis plus seul. Désormais, tu seras avec ceux qui se trouvent déjà sans doute dans les parages. Je me permettrai encore un conseil: détends-toi, laisse aller ton cœur, abandonne-toi au charme de cette douce journée automnale, tout comme tu as certainement abandonné ton corps à l’étreinte d’une belle femme, et donne toute licence aux sensations et à l’imagination. Regarde l’étendue, l’espace qui nous entourent! Tu ne saurais l’arpenter sans imagination. Quant aux champs de la métaphysique, dans lesquels nous allons entrer, bon gré mal gré, puisque que nous évoquerons le passé et les morts, ils sont non seulement infinis, mais aussi plongé dans la pénombre et la brume. Je te prie de m’excuser, il était outrecuidant de la part d’un pope de village de prodiguer des conseils à un journaliste de la capitale concernant ce qu’il va écrire mais, apparemment, donner des leçons est une faiblesse partagée par les vieillards et les ecclésiastiques, et lorsque les deux se combinent en une même personne, ça devient tout à fait tragique.

Sur une vieille photographie froissée que le pope sortit des innombrables plis de sa soutane, on voyait six adolescents portant l’uniforme des écoliers de l’époque, chacun tenant un corbeau à la main droite. L’inscription au verso de la photo indiquait que, ce jour-là, les six amis avaient reçu la communion du corbeau.

Le Dieu des chrétiens s’était rendu maître de cités, d’églises et de cathédrales, mais il n’était pas parvenu à chasser des champs et des forêts Tangra, le dieu païen[2]. Il n’avait pas non plus réussi à le remplacer dans la mémoire de ceux qui vivaient dans ces lieux. Dogmes chrétiens et croyances païennes formaient ici un curieux amalgame religieux. On savait depuis fort longtemps que le corbeau était l’oiseau de Tangra, c’est la raison pour laquelle les adolescents avaient reçu cette communion, qui signifiait qu’en échange de sa protection ils lui juraient loyauté.

Tangra et son armée de guerriers coulaient une éternité paisible et imperceptible, passant l’hiver dans les cavernes et les souterrains de l’ancienne forteresse qui portait depuis des temps immémoriaux le nom de[3], tandis qu’au printemps et en été ils erraient dans les forêts ou, vêtus de tuniques blanches, formaient de longues et sinueuses farandoles dans les clairières et prairies baignées de rosée. Des spectres sillonnaient en long et en large le plateau et les collines; des sorcières prédisaient de sinistres augures.

Ce n’était pas la connaissance, mais des instincts immémoriaux codés dans leurs gènes, qui avaient guidé les jeunes garçons dans leur décision de fonder une société secrète des adeptes de Tangra et de recevoir la communion de son oiseau favori. Chacun avait attaché à la patte de son corbeau un anneau d’argent portant son nom. Ils croyaient fermement qu’ils vivraient aussi longtemps que leur propre corbeau serait en vie, c’est-à-dire longtemps, car on affirmait, sans preuve aucune, que ces oiseaux étaient centenaires.

Sous le regard perplexe de Roudo, c’était le nom du chien, les deux hommes, celui qui contait et celui qui écoutait, trinquèrent et levèrent de nouveau leur verre.

C’est le premier verre qui me cause un problème, poursuivit le pope. S’il se trouve quelqu’un pour me le boire, je me débrouille tout seul avec les suivants. Sur la photo, celui pour lequel tu es venu est le premier à gauche. Enfant, il a failli être englouti par le marécage du village, alors qu’il faisait une noble tentative pour sauver de la noyade un troupeau d’oies. Par le plus grand des hasards, un vieillard passait par là, en cet après-midi d’été complètement désert, et, au risque de sombrer lui aussi, il réussit à le sortir de là. C’est à cette mésaventure, et non à l’analogie avec le Christ des Anciens, qu’il doit son sobriquet de «Sauveur». Plus tard, sa vocation à sauver prit des dimensions cosmiques, il entreprit de sauver l’humanité entière de la faim, de la misère et de l’esclavage. Son père vendit tous ses champs et ses forêts pour qu’il aille étudier l’agronomie en Hollande, mais au lieu de s’intéresser aux oignons de tulipe, il s’est adonné à la philosophie et a embrassé la cause des laissés pour compte. Or, comme chacun sait, c’est une cause qui n’a jamais valu rien de bon à ses défenseurs.

Près de lui se trouve le Policier. On n’a jamais compris s’il avait terminé ou non ses études d’économie en Allemagne, car à peine rentré, il a aussitôt été nommé chef de la police locale, à la surprise générale.

Le troisième, debout, celui qui est tout rabougri, avec des cheveux frisés, c’est le Maire. L’église, l’école, la mairie, les rues, tout a été construit pendant son mandat. le monument, au centre du village, dont il ne reste que le socle, est également de lui.

Le dernier debout est le Docteur. Sa devise à lui était celle de la bohème de tous les pays: «Du vin et des femmes». Tu dois connaître le proverbe selon lequel un plus grand nombre d’hommes se sont noyés dans le vin que dans la mer? Eh bien, c’est ce qui lui est arrivé. À genoux, c’est moi et L’Instit. Il était musicien et homo, et ce n’est qu’après sa mort que nous avons appris qu’il écrivait aussi des poèmes. On a édité un recueil posthume.

Ils ont fini tous les cinq par le suicide: le Sauveur en faisant la grève de la faim, le Policier s’est tiré une balle, le Maire a sauté du clocher de l’école, l’Instit s’est pendu, quant au Docteur, il n’a pas attendu d’être achevé par son cancer du foie.

Encore une chose des plus étranges: même ceux qui avaient quitté le village il y a longtemps sont revenus pour mourir là où ils étaient nés et où ils avaient reçu cette communion.

Si bien que, des corbeaux, comme nous nous appelions en l’absence d’étranger dans les parages, je suis le seul vivant, et je puis témoigner de ce début et de leur fin, mais de leur longue absence je ne sais que ce que j’ai entendu dire, par eux ou par des tierces personnes, ce qui ne garantit pas la véracité de ces propos.

Le pope leva de nouveau son verre. Son interlocuteur en fit autant. Dans ce désert total, les deux hommes et le chien étaient les seuls êtres vivants sur l’immense échelle tectonique à laquelle ressemblait, de loin, toute la contrée. L’extrémité de cette échelle gigantesque était accrochée dans les nuages surplombant la montagne peu élevée dont les crêtes évoquaient la muraille de Chinepar leur uniformité ; venaient ensuite les rochers aux nids de corbeaux; dessous, le plateau aux broussailles basses et aux chardons, puis la colline avec le cimetière où pointaient les monuments, telles les tiges nues de fleurs mutantes; et, pour finir, une marche plus bas, la tache rouge des toits des maisons avec, plus loin, le fond noir des espaces infinis de la plaine danubienne. C’était aussi le Golgotha dont le pope avait gravi l’extrémité inférieure, chaque fois qu’il avait dû se rendre au cimetière, pour une raison ou pour une autre. Dans sa jeunesse, il lui était même arrivé d’atteindre la crête de la montagne mais, depuis plusieurs années, son ascension prenait fin à la table à laquelle ils étaient assis.

Récemment, un beau matin, son corbeau s’était affaissé à ses pieds, comme une pierre lourde, signe que son heure était venue. L’anneau n’y était plus mais, après tant d’années, l’inverse eût été étonnant.

Le Grand Bûcheron, comme il nommait Tangra pour plaisanter, lui envoyait une convocation par l’intermédiaire de son corbeau. Il manquait la date, l’heure et le lieu où il devait comparaître devant lui mais, de toute évidence, il ne serait pas encore très longtemps sur terre. Il ne pouvait pas savoir que Tangra lui réservait un autre sort, différent de celui des autres «corbeaux».

Or, c’est à partir de ce moment précis que commencèrent à s’exprimer, comme des vivants, tous les autres qui avaient reçu la communion, et la conversation prit des airs de paisible brouhaha, de muette cacophonie en l’absence de chef d’orchestre, chacun improvisant sans tenir compte des autres. À de rares moments il se produisait comme une harmonie, un consensus.

– Ô fils de l’Enfer, vous êtes encore là! s’exclama le pope. Quoi de neuf dans la Géhenne ? À peine me suis-je assis que vous accourez. Les esprits ne meurent pas, mon fils. Avec une sensibilité plus aiguisée, une ouie plus fine et la propension à se fondre dans l’ambiance irréelle d’outre-tombe, on peut percevoir et déchiffrer leur murmure.

– Jeune homme, tu as emboîté le pas à la vieille kamilavka[4] toute usée, comme, jadis, le sacristain titubait derrière lui, portant les sacs remplis de cuisses de poulets rôtis et de morceaux de pains ronds que le pope rompait pour les fêtes des morts et pour la Toussaint. Est-ce que tu ne connais pas le proverbe qui dit qu’il ne faut pas écouter ce que chante le pope mais regarder ce qu’il fait? La patience des dieux doit être aussi grande que leur immortalité, puisqu’ils ne l’ont pas encore rappelé à eux. Il a juré fidélité à Tangra et l’a trahi. Il n’accorde pas non plus sa confiance au Christ, or cela fait déjà un demi-siècle qu’il porte les habits de ses serviteurs et reçoit un salaire de son Synode. Il a même eu l’arrogance d’adresser une demande de retraite mais on lui a rétorqué que Dieu récompensait ses serviteurs zélés par une place au paradis et non par une retraite à vie.

– Tu t’habitueras bientôt à les reconnaître, expliqua le pope qui avait perçu la stupéfaction de son interlocuteur. Celui dont tu viens d’entendre les propos blasphématoires, c’est le Docteur. Notre devoir était de prendre soin des gens du village, moi de la santé de leur esprit, lui de celle de leur corps mais, comme tu as dû le constater, grâce à notre aide, la tribu du village est en voie d’extinction. Lui aussi, il a disparu trop tôt. Je ne te cacherai pas ma jubilation à la pensée qu’il est sûrement dans la partie de l’enfer où la température est le plus élevée et les diables le mieux qualifiés.

– Nous ne sommes pas les premiers à avoir péri par le suicide. La seule chose bizarre, chez nous, c’était cette propension collective à l’autodestruction. Ne prendrait-elle pas racine dans le serment que nous avions fait?

– Si l’autre vie n’existait pas, rien ne serait plus absurde que la mort.

– Ha-ha-ha, s’esclaffa le pope qui rit longuement. Vous pouvez bien philosopher autant que vous le voulez, vous n’avez rien d’autre à faire là où vous êtes, regardez-moi donc manger du poulet rôti saupoudré de paprika et boire un petit muscadet. Quelles questions stupides! Sans la mort, comment comprendriez-vous que la vie existe?

– Nous évoluons sur les paraboles de la géométrie d’Euclide et parlons une langue morte. Mais n’essaie pas de nous suivre car nous ne serons jamais là où tu nous chercheras. Tout au plus, un beau jour, à la tombée du jour, pourras-tu distinguer les ombres de silhouettes s’enfonçant dans l’obscurité.

– À ta santé, mon ami, s’écria le pope en levant de nouveau son verre. Permets-moi cette adresse familière, nous ne nous connaissons pas depuis longtemps mais c’est plus intime ainsi et ça inspire la confiance. Je ne suis pas l’optimiste que tu as sans doute cru déceler en moi au début. Ce qui reste de mes ouailles a cessé depuis belle lurette de s’en remettre à Dieu, ce qui fait que mon devoir professionnel d’optimisme a disparu lui aussi. Ceux de la colline sont également mes ouailles, seulement eux, ils sont passés à un autre état. Je regrette de ne pouvoir prononcer un panégyrique de mon activité en tant que guide spirituel. Mes ouailles se dégradent, tout comme notre État, mais pour ce dernier, tenons responsable Sa Sainteté le Patriarche. Mon église aussi a été écrasée en tant qu’institution par un demi-siècle d’athéisme, elle a été détruite par l’érosion, pillée et profanée par les vandales. Et comme je n’ai pas les moyens de la restaurer,crois-moi si tu veux, me voilà chercheur de trésors sur mes vieux jours. Armé d’une pioche, d’une pelle et d’une torche de mineur, je fouille les souterrains de la forteresse et les tumulus thraces entourant le village. Je n’ai pas de détecteur de métal mais j’espère bien qu’un beau jour une divinité chrétienne ou païenne m’éclairera et m’indiquera où se trouve caché le petit coffre à bijoux de quelque princesse thrace ou encore le pot contenant les pièces d’or d’un bey turc.

L’église était le seul bâtiment auquel ces radins de paysans se sont efforcés, à l’époque, de donner éclat et magnificence. Les jours de fête, ses cloches les invitaient à suivre l’office religieux. Dès qu’ils entendaient le premier son, ils s’arrêtaient, enlevaient leur bonnet à poils et prononçaient tout bas les premiers mots des prières car ils n’en connaissaient pas une seule jusqu’au bout.

Entre l’église et eux, il y avait un lien indéfectible. C’est là qu’étaient baptisés et mariés leurs enfants. C’est à partir de là que commençait leur dernière ascension vers la colline, le plateau et la montagne – puis le ciel.

Le pope rongea la cuisse de poulet, jeta l’os au chien puis s’essuya la bouche du revers de sa manche avant de poursuivre:

– Jadis, si l’on attrapait quelqu’un qui avait volé, il devait quitter le village pour toujours. Les héros de notre temps, ce sont les voyous. On m’a même volé la dinde de Noël. L’emblème de notre époque, ce temps qui n’en est pas un, devrait être un homme jeune, mal rasé, les yeux rouges d’avoir abusé d’alcools frelatés, les rênes d’un âne dans une main, ma dinde dans l’autre, sur le revers de son blouson déchiré une feuille de peuplier, comme celle de l’érable sur le drapeau canadien. On a scié et volé les saules et les peupliers, si bien que, maintenant, le terrain communal ressemble à une femme chauve. Il ne reste çà et là qu’un peuplier pourri que la première tempête un peu forte renversera.

«La vérité, rien que la vérité, c’est elle qui pave le chemin menant au divin.»

Mais la vérité, c’est que l’élan qui avait poussé le pope à entreprendre la réparation et la restauration de l’église n’était pas tant dicté par la dévotion et les sentiments que par la haine et le mépris à la fois (en bulgare, un seul terme reliait ces deux notions) à l’égard des Pauvres d’esprit et de leur époque, mais aussi de lui-même et de ses frères du fait de la peur qui avait paralysé leur volonté, anéanti leur résistance, avant même qu’ils ne se soient indignés, encore moins insurgés comme de vrais hommes. L’église restaurée devait être le monument de cette époque la plus sombre de toutes et le symbole de l’infamie des hommes qu’elle avait fait naître. Il avait toujours appréhendé confusément le temps comme entrailles fantomatiques et bleuâtres d’un immense temple. Les Pauvres d’esprit avaient envahi et profané ce temple. C’étaient les profanateurs du temps même!

– Si tu peux pénétrer et embrasser le monde, alors tu sonderas également mon esprit. Car l’esprit est illimité et incommensurable. Tangra peut différer mais pasoublier ! Il les a bénis pour une autre époque, il les a élevés à d’autres hauteurs, mais ils ont oublié que c’est à lui qu’ils étaient redevables, qu’il était le Ciel même, auquel rien ne demeure caché.

Les plaines courent, parallèles aux fleuves dans leur galop! Les espaces sont comme des sables mouvants!

– Cesse de déformer et de maltraiter le passé, Pope! Nous sommes ici et nous entendons tout. Et appelle donc ton chien, qu’il arrête de pisser sur mon monument!

– Roudo, arrête de pisser sur cet homme si digne! Assis! Tu connais déjà le Docteur, n’est-ce pas? Lorsqu’ils ont compris qu’il quittait ce monde, toute la bande de putes et d’ivrognes s’est dispersée en courant. Je suis le seul à être resté pour prendre soin de lui jusqu’à sa dernière heure. Sous d’autres latitudes, on recherche la joie là où elle n’est pas, nous, nous passons à côté d’elle, même lorsque nous le rencontrons. Nous adorons être tragiques, même si nos tragédies n’ont ni style ni majesté. Elles sont cruelles mais tranquilles et ternes.

C’était un dimanche après-midi, paisible et désert, à la fin de septembre.

Le Policier descendait lentement le sentier forestier, et pourtant, il fuyait, les ombres des deux côtés du sentier se tordaient et gloussaient derrière lui.

La cruelle armée avait déjà franchi la frontière.

De toute évidence, il s’était trompé de direction pour fuir. Là où on irait le chercher avant tout, il aurait beau se cacher sous terre, on le trouverait toujours. Il aurait dû traverser neuf montagnes, au lieu de revenir au village. C’était justement là que le Pope entrevoyait le bras long de Tangra. Le Dieu des grands hommes, de ceux qui sèment leur sperme et la mort durant leur chemin triomphal, avait retiré sa main de son fils chéri et l’envoyait vers une mort certaine.

Durant tout le temps où il dévalait le sentier étroit et couvert de feuilles brunes, une femme avec une longue traîne apparaissait tantôt à sa gauche, tantôt à sa droite, tantôt devant lui, avant de disparaître derrière les arbres, avec un sourire qui l’incitait à la suivre, le contraignant à se frotter les mains avec les poings pour saisir si elle était bien réelle ou une apparition dans la forêt déserte. Il ne savait pas, et ne pouvait pas savoir, que seules des femmes emportent les âmes des hommes et que celle-ci était déjà venue pour la sienne.

Kristina était restée à Berlin, ainsi que la guerre et quelque chose qu’il ne sut jamais: elle était enceinte de son fils à lui. Kristina von Schirach était une lointaine parente du chef des Hitlerjugend, Baldur von Schirach qui, des années plus tard, au procès de Nuremberg, fut condamné à vingt ans de prison. Il était évident qu’une von Schirach ne pouvait quitter l’Allemagne en période de guerre. Il accepta sa décision avec compréhension et admiration et devint après elle si inaccessible pour les femmes qu’elles se mirent à le considérer comme un inverti ou un impuissant, alors qu’il demeurait uniquement fidèle à cet amour. Contrairement aux autres, le Pope comprenait cela, mais il n’avait jamais pu saisir, aussi omniscient fût-il, cette autre fidélité, aveugle, du Policier, cette manie du devoir à l’égard du Roi et de la Patrie.

Kristina et lui, ils ressemblaient à de jeunes et belles bêtes racées dont l’apparition au théâtre, au restaurant ou au concert, faisait invariablement naître un bref silence, comme si des personnalités royales entraient ou que des divinités wagnériennes descendaient de leur montagne de Cristal.

Il avait toujours été attiré par des femmes froides et orgueilleuses, or Kristina aurait pu être leur reine. Wotan en personne avait béni les deux étudiants, leur faisant don d’un moment de bonheur bref mais inoubliable. Apparemment, il les avait aussi bénis en leur donnant un fils mais en condamnant le père à ne jamais le savoir de son vivant.

Quoi qu’il en soit, quel qu’ait été le passé, il ne serait plus.

Ce n’était désormais qu’un homme qui fuyait, poursuivi par des ombres qui ne savaient que parodier et glousser, et par une rôdeuse qui venait trop tôt chercher son âme. Un homme descendait vers sa propre mort. Laissant loin derrière lui les mégapoles, les jolies femmes, le petit jeu dangereux avec les criminels et les ennemis du Roi et de l’État qui avaient fini par l’emporter. Il était impossible qu’il se dissolve et disparaisse dans le néant qui l’attendait. Avant cela, il devait se tirer un coup de fusil.

Esprits assis sur leurs derrières, comme des chiens!

Enfants frivoles à la mémoire en pièces

de débris ils veulent assembler

le puzzle de leur vie passée!

– C’est une strophe d’un poème écrit par l’Instit, précisa le Pope. La vieillesse apaise les passions et déprécie les sentiments. La philosophie prend le dessus. Les vieillards doivent être philosophes, sinon ils acceptent et accueillent difficilement la mort. Nous sommes les enfants de tous les temps, l’émanation de toutes les philosophies et religions! L’histoire est la création des morts mais les vivants se sont arrogé le droit de l’interpréter.

Tangra n’a pas d’image. Il est l’atmosphère qui nous entoure, le vent qui chuchote, la nuit qui nous berce!

Mais si, surmontant votre peur, vous entrez dans la petite église et prenez le temps d’écouter patiemment le court sermon du prêtre du village, je suis sûr que vous sortirez plus voûté que vous ne l’étiez en entrant, car, comme terminera le Pope, la symbolique du cierge allumé et le sens sacré de la croix sont les mêmes, aussi bien dans l’église du village que dans «Alexandre Nevski»[5], sauf qu’ici Dieu est plus proche et les prières s’entendent plus distinctement. Mais ce que je redoute le plus, c’est que vous vous enlisiez dans l’Apocalypse et que vous n’éclatiez en sanglots en comprenant à quel point vous êtes petits et éphémères. Dehors, vous serez accueillis par la pluie, mêlée au silence et à la grande solitude!

Lorsqu’il le fallait, ils n’étaient pas résignés, et lorsqu’ils se résignèrent il était déjà trop tard. L’un des auteurs juifs des Écritures saintes a, dit-on, marmonné fort imprudemment qu’il n’est jamais tard pour se repentir et, depuis lors, tous se raccrochent à cette illusion comme des aveugles à un bâton.

(…)



Remarques

[1] Prince, puis roi de Bulgarie entre 1887 et 1918. Guidé par ses ambitions et aspirations à une Grande Bulgarie (il se voyait déjà couronné à Constantinople), il entraîna son pays dans les deux guerres balkaniques, puis dans la première Guerre Mondiale aux côtés des empires centraux (N. d T.).

[2] Tangra est le dieu suprême dans la mythologie des proto-bulgares qui sont, avec les Slaves, les deux principales ethnies dont sont issus les Bulgares (N. d T.).

[3] « Forteresse » en turc (N. d T.)

[4] Chapeau noir en forme de cylindre porté par les popes en pays orthodoxe (N. d T.).

[5] C’est la plus grande église bulgare (et de la péninsule des Balkans), qui se trouve à Sofia et renferme dans sa crypte une très belle collection d’icônes bulgares (N. d T.).

roman traduit du bulgare par Marie Vrinat

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