Seconde chance

Todora Radeva – «Seconde chance», récit issu du recueil Sept manières d’enrouler un sari autour du corps

C’est elle qui en avait eu l’idée. Bien qu’elle ait lu une nouvelle où il était question d’une expérience de ce genre qui avait mal tourné. Même si elle savait qu’il y avait des limites à ne pas franchir et des situations qui font qu’ensuite les choses ne sont plus pareilles. Sans compter qu’à ce moment-là leur relation n’avait besoin ni d’être mise à l’épreuve, ni de sortir de l’ordinaire.

Ils s’étaient connus de manière étrange. Elle sortait d’un magasin où l’on soldait des sous-vêtements, lui du magasin voisin qui vendait de l’alcool. Ils s’étaient heurtés et la bouteille était tombée sur son sac. Il regardait, hypnotisé, le vin rouge s’infiltrer dans le fin tissus. Elle s’était vite penchée, avait sauvé trois maillots de bain deux-pièces et un soutien-gorge, quant à ceux qui étaient tachés, elle les avait jetés dans la poubelle la plus proche. Lorsque, se retournant, elle avait croisé son regard embarrassé, elle s’était mise à rire:

– Vous ne pensiez quand même pas les laver?

– Non, mais je tiens à ce qu’on boive une bouteille de vin.

Jusqu’à la fin de la soirée, il avait eu tout loisir d’apprécier son sens de l’humour et le fait qu’elle ne se fâchait pas pour des broutilles. Elle avait été touchée lorsqu’il lui avait offert «un petit cadeau en compensation». Ils avaient échangé leurs numéros de téléphone, mais aucun des deux n’avait cherché l’autre. La seconde rencontre avait été fortuite, elle aussi, bien que moins pittoresque, ce qu’ils avaient considéré tous les deux comme bon signe. Il aimait bien chez elle sa faculté de jouir de la vie, sans qu’elle soit pour autant superficielle; les chemisiers moulants qui faisaient ressortir sa poitrine; les photos qu’elle prenait; la manière qu’elle avait de planter ses ongles dans son dos. Elle appréciait sa fidélité, la liberté qu’il lui laissait et ses idées inhabituelles au lit. Ils partageaient le même appartement depuis deux ans – une petite cuisine et une pièce où ils avaient eu du mal à faire tenir le lit, l’armoire, l’ordinateur et le poste de télévision. Mais ils se sentaient bien ensemble.

Lorsqu’il rentra, ça sentait le coing. Elle avait disposé des feuilles et fruits d’automne dans toute la maison. Elle lisait un livre, allongée sur le ventre dans le lit et balançait ses jambes nues. Il jeta sa sacoche et s’étira voluptueusement à côté d’elle.

– Est-ce que tu es passé par la rue Chichmann, aujourd’hui, vers deux heures?

Elle lui tendit une pomme et se tourna vers lui.

– Je ne suis pas sorti de mon bureau de toute la journée.

– On y était, avec Milèna, on a pris un café et j’ai scruté un type, sur le trottoir d’en face, qui te ressemblait beaucoup. Milèna s’est moquée de moi en me disant qu’au bout de deux ans j’étais encore si amoureuse que je croyais te voir partout. Mais moi, je pensais justement le contraire: comment est-il possible que je ne te reconnaisse pas, que je ne sois pas sûre si c’est toi ou un autre.

Il regardait en silence Eurosport. Elle croqua un morceau de sa pomme et se colla tout contre lui. Dix minutes plus tard, elle dit dans un murmure:

– Et si on faisait de nouveau connaissance?

– Pardon?

– On pourrait faire de nouveau connaissance. Comme si on se voyait pour la première fois.

– Tu es devenue folle?!

– Tu as bien dit que tu voulais qu’on vieillisse ensemble, non? C’est le genre de femme qu’il ne faut pas perdre. Quand on l’a trouvée, il faut la conquérir et la retenir.

– J’ai dit ça parce qu’on est ensemble depuis deux ans. Ça m’étonnerait que je le pense pour une femme qui m’a plu dans la rue ou à qui j’ai adressé la parole dans un café. Le destin sait bien ce qu’il fait, tu te rappelles comment on s’est connu, n’est-ce pas?

– Oui, mais j’aimerais quand même qu’on essaie. Je suis curieuse de voir ce que tu vas me dire, comment tu vas me conquérir. J’ai peut-être changé durant ces deux ans.

Il la regarda enfin.

– Tu parles sérieusement?

– Oui.

– Je ne ferai jamais une chose pareille, c’est stupide.

– Oui, mais je le veux.

En voyant l’expression de son visage, il comprit qu’elle n’en démordrait pas. Elle avait le même air que ce fameux soir à Varna. Il ne se souvenait plus pourquoi exactement il l’avait vexée mais elle l’avait forcé à arrêter la voiture, était descendue et avait fait cinq kilomètres à pied sous la pluie. Le lendemain, elle était partie, sans dire un mot, et avait refusé de le voir durant deux mois. Il savait que s’il lui refusait elle pourrait partir pour toujours. Même si elle devait ensuite le regretter. Il s’était accoutumé à ses idées excentriques mais, d’habitude, elles étaient plus drôles. Et ne le mettaient pas en jeu. Ils convinrent qu’elle l’attendrait le lendemain à six heures à Pizza Hut. «Allez, dit-elle, prends-le du bon côté, ça va sûrement être très rigolo.»

Sauf que, le soir dit, alors qu’il se rendait à la pizzeria, il sentait la colère monter. Pourquoi donc avait-il accepté ce jeu stupide? La seule chose à laquelle il aspirait, c’était de rentrer à la maison, de s’allonger sur le lit avec elle, de manger ensemble quelque chose de chinois et de regarder la télévision. En fait, il n’avait jamais su comment faire la connaissance des femmes. Il se souvint d’une colonie de vacances: pendant quinze jours, il n’avais pas osé adresser à la parole à la fille qui lui plaisait. Les femmes, dans sa vie, étaient les amies des copines de ses amis, ou bien des collègues de travail qui prenaient l’initiative.

Puis il se tranquillisa en se disant que, quoi qu’il dise, ça n’aurait guère d’importance. Il fallait tout simplement qu’il se détende et qu’ils s’amusent. Et si elle décidait de faire l’intéressante… Ce qui nous semble normal de la part de nos amis nous paraît souvent déplacé, voire idiot, dans la bouche d’inconnus. Il se sentit mal assuré: il ne trouvait rien qui puisse l’impressionner ou la prédisposer en sa faveur. Il comprit que leur relation reposait sur deux hasards, quelques difficultés partagées et des aventures agréables, mais surtout sur l’habitude. Il finit par décider de réciter quelques vers de son poète préféré. Forcément, elle ne resterait pas indifférente et cela les ramènerait aussitôt dans un territoire connu. Même s’il était peu probable qu’il aborde une inconnue avec des vers.

«Sauf que ce n’est pas une inconnue, c’est ma copine», se dit-il en ouvrant la porte. Il la vit immédiatement: à la seconde table, elle lui tournait le dos. Elle avait mis sa robe bleu marine. Elle lui allait très bien, c’est vrai, mais il préférait ses vêtements plus sport car elle parvenait à leur donner une élégance désinvolte. Avec cette robe, elle semblait plus froide et inaccessible. Elle avait sûrement fait exprès de s’asseoir à côté d’un inconnu à qui il demanda:

– C’est libre?

Et il s’assit en face d’elle, sans la regarder. Une minute plus tard, il leva les yeux en disant:

–Ainsi aurais-je voulu qu'elle se tînt, qu'elle souffrît[1].

La femme, en face de lui, sourit.

– Et que ferez-vous, alors?

Il la vit et pâlit, balbutia «Excusez-moi» et se leva. Il jeta un regard circulaire dans le café. Il était bondé, rempli de groupes bruyants; une fille sympathique était assise seule dans un coin. «Elle a dû partir, se dit-il, elle m’aura vu me diriger vers l’inconnue et sera repartie, furieuse.»

Avant l’heure de la rencontre, elle réfléchit un long moment et finit par enfiler un jean et un chemisier moulant dans des tons chauds. Elle mit seulement du rouge à lèvres et s’attacha les cheveux. Il était peu probable qu’il soit attiré par une femme provocante. Elle espérait se rappeler la conversation qu’elle avait eue avec Milèna, quand elle lui avait dit de quelle manière elle aimerait rencontrer quelqu’un. Cela faisait déjà une demi-heure qu’elle se demandait pourquoi il n’était pas là: elle avait vu entrer trois filles, deux couples et un homme qui, apparemment, s’était dirigé vers des amis, avait dit quelque chose et était reparti. Elle sentit la colère monter mais se dit qu’il avait peut-être eu un empêchement de dernière minute au travail et n’avait pas pu venir. Alors qu’elle sortait, un jeune homme l’arrêta sur le seuil:

– Il faut qu’il soit dingue ou idiot celui qui fait attendre une femme comme vous.


Remarques

[1] Vers tiré du poème de T.S. Eliot «La fille pleurante», traduction de Pierre Leyris (T.S. ELIOT, Poésie, bilingue, Éditions du Seuil, 1969, p.27.

Traduit du bulgare par Marie Vrinat

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