Extraits sélectionnés (18%gris)

Extraits du roman 18% gris de Zahary Karabashliev

éditions CIELA, 2008

A paraître aux éditions Intervalles, 2010

L'homme ne connaît pas non plus son heure, pareil aux poissons qui sont pris au filet fatal, et aux oiseaux qui sont pris au piège ; comme eux, les fils de l'homme sont enlacés au temps du malheur, lorsqu'il tombe sur eux tout à coup.

Ecclésiaste, 9:12

Cela fait neuf matins qu'elle n'est pas là.

Les stores dans la chambre sont baissés, mais le jour trouve tout de même le moyen de s'infiltrer, en rugissant qui plus est : c'est la benne à ordures. Donc, on est mercredi. Donc, il est huit heures et quart. Y a-t-il bruit plus assourdissant que celui de la benne à ordure à huit heures et quart ?

Je me glisse hors du lit, change de pièce et m'affale sur le divan du salon. Le revêtement de cuir frais ne m'aide pas à m'assoupir de nouveau, et la benne est de plus en plus proche. Je me lève, soulève légèrement l'un des stores et un rayon de soleil éclatant me brûle le visage. Je rassemble toute mon énergie et essaie de détruire du regard le monstre vert qui rugit. Je ne réussis qu'à me réveiller complètement.

Je regarde les freesias dans le vase sur la petite table de verre. Des freesias morts dans une eau trouble, demeurés après son départ.

J'ouvre le placard droit de la cuisine et tire une barre de Toblerone du tas de chocolats. Je prends la chemise jetée hier par terre, allume le fer à repasser, repasse d'une main, tandis que de l'autre je détache les triangles de Toblerone et me les fourre dans la bouche, j'enfile la chemise, noue une cravate, fais du nescafé, en renverse une goutte sur ma manche au moment où je cherche les clefs, mets une veste grise et claque la porte derrière moi.

Dehors brille le énième jour de canicule en Californie du Sud. J'appuie sur le starter de la Toyota. Je tourne dans Jefferson et débouche sur l'autoroute.

Cinq files de voitures dans l'une des deux directions, cinq files dans la direction opposée. Bouchon. Grondement des tuyaux d'échappement, frémissement des moteurs, scintillement des pare-chocs – comme avant une bataille.

Au travail, je pense à elle, je ne peux m'empêcher de lui parler en mon for intérieur – il n'y a pas moyen que ça s'arrête, car l'un de nous d'eux n'est pas là. Puis-je m'arrêter ?

J'essaie.

Voilà : à partir de maintenant, je ne penserai plus à elle. Je ne penserai plus à elle. Je ne penserai plus à elle, je ne penserai plus à elle, je ne penserai plus à elle, non.

Je vais faire du yoga, ouvrir mes chakras, répéter OM jusqu'à ce que j'aie purifié mon cerveau, je vais manger du riz avec les doigts, je vais me laisser pousser la barbe, faire la chandelle...

OMmmm.

OMmmmerde, j'en ai marre de penser à elle.

OMmmmmmerde, j'en ai marre de penser à elle.

OMmmmmmmmmmerde, j'en ai marre de penser à elle.

À la réunion du matin, Scott, le chef, annonce les énièmes changements structurels qui vont intervenir dans le service, la table est couverte de paquets de beignets, de jus d'orange, de café fumant... L'étude clinique... Pourquoi la clim est-elle si forte ici ? … dans sa dernière phase... Ommmm... après qu'auront été précisés certains... Pourquoi le café est-il aussi léger et acide ?... chacun devra prêter attention au protocole... Ommmm... formulaire 1574... dans les hôpitaux... Ommmm... je veux que chacun examine encore une fois la documentation IRB avant de terminer... Qu'est-ce que je fous ici ? … pour que le personnel soignant respecte strictement... Qui sont tous ces gens ? Scott, le chef, distribue à chacun les programmes personnels du prochain trimestre, dans ses yeux cette vivacité, cette vivacité, il nous serre énergiquement la main, comme savent le faire uniquement les personnes de petite taille, il garde la mienne un peu plus longtemps. Où suis-je ?

Ensuite, chacun se dirige vers son cubicle [1] gris pâle tandis que Scott me fait signe de le suivre dans son bureau gris foncé et minimaliste : une table de travail, un moniteur, une petite machine à café et une fontaine à eau au-dessus de laquelle est affiché un poster avec une longue barque (canoë ? kayak ?) avec des rameurs. Sous la photo est écrit «Teamwork», travail en équipe.

Scott dit quelque chose d'une voix soucieuse. Il me scrute avec ce regard-. Je n'entends pas ce qu'il me raconte, je me contente d'opiner de la tête, j'ai envie de vomir. Ce regard-. Je ne me rappelle pas comment se passe le reste de la journée. Exécrablement, je suppose.

Alors que je rentre du travail, à l'heure de pointe, le flot de voitures ralentit et s'arrête au feu de la 11e avenue et de Brodway. Quelque part, devant, des policiers redirigent la circulation, je vois leurs gilets orange, les signaux «Stop» dans leurs mains, leurs gestes. La masse blanche d'un camion affaissé en plein milieu de la chaussée. Il fait très chaud. Je tente de changer de file au dernier moment et de prendre ingénieusement le haut de Cedar street, mais je n'y parviens pas, le connard de droite m'en empêche. Je vais être obligé de rester coincé dans l'embouteillage, comme tous les autres. Je jette un coup d'oeil à gauche : un homme de cinquante ans et des poussières, cheveux gris, hâle californien et rides ; il est en train de se curer le nez tout en essayant de suivre tout en haut dans le ciel un avion avec un drapeau rouge déployé portant une inscription. J'essaie moi aussi de lire ce qui est écrit dans le ciel derrière l'avion et je me surprends à me curer le nez. Je regarde l'avion dans le ciel, l'homme à gauche. Le coude gauche sur la fenêtre grande ouverte, l'index droit dans le nez, les cheveux gris. Voilà à quoi je ressemblerai dans une vingtaine d'années. Un léger coup de klaxon, derrière, me fait sursauter et j'appuie avec colère sur l'embrayage pour passer en première. La pédale s'enfonce tout à coup. J'appuie plus fort, je tire et pousse le levier de vitesse, mais il ne bouge pas. Je vois l'homme aux cheveux gris et au doigt dans le nez s'éloigner. Le feu est toujours vert, mais je sais que ça ne va pas durer éternellement. J'empoigne le levier avec plus de force (et hop ! Orange), j'entends des coups de klaxon de plus en plus impatients dans mon dos. Canicule insupportable (ça passe au vert), une journée plus longue que les autres (rouge éclatant). Je sens toute la fureur des comptables, avocats, conseillers municipaux, secrétaires, employés de banque, hôteliers, informaticiens-programmeurs, serveurs, ingénieurs, agents immobiliers qui ont travaillé depuis sept heures du matin, la colère de toutes les forces travailleuses de cette rue se concentrer sur ma petite voiture. S'il y avait quelqu'un pour coordonner leurs pensées, d'un seul regard collectif ils me jetteraient dehors, sur le port, avec les SDF et les drogués.

Je me mets à chercher les feux de détresse, je ne sais pas où ils se trouvent. Derrière, anonymes dans leurs moyens de transport, les connards sont de plus en plus nombreux à klaxonner. Je vois dans le rétroviseur leurs visages qui se veulent impassibles, mais je sais qu'en bas ils appuient sur le klaxon. Je transpire. Est-ce qu'ils ne voient pas que je suis dans le pétrin, est-ce qu'ils ne comprennent pas que je me sens minable ? Les plus intelligents mettent leur clignotant à gauche et dépassent mon véhicule immobilisé. Quant aux autres, ils ne veulent pas admettre que je suis en panne. Le négativisme des gens m'atteint toujours là où je suis le plus vulnérable. C'est-à-dire sous les aisselles. Il suffit d'un fort stress et d'une canicule comme celle d'aujourd'hui pour qu'elles se mettent à transpirer, dégageant une odeur de soupe à l'oignon. Qu'ils m'énervent encore un peu et je vais sortir de la voiture, étendre les bras comme la statue qui surplombe Rio et les faire détaler par cette odeur. Ils vont détaler ! Jaillir de leur véhicule, en proie à la panique, et fuiront en se bouchant le nez le plus loin possible, comme dans un film avec Godzilla. Pour finir, il ne restera au croisement de la 11e et de Brodway que moi, bras étendus, et leurs voitures abandonnées aux portes grandes ouvertes qui piauleront. Elles feront piou-piou-piou-piou, comme des petits poussins, piou-piou-piou-piou, et moi je marcherai à grands pas triomphants et j'éclaterai d'un rire sinistre et sonore. Je trouve soudain le bouton des feux de détresse, j'appuie dans un dernier effort et bondis hors de la voiture, à moitié asphyxié par ma propre odeur. Dehors, l'air est chaud et sec. Je fais des gestes d'excuse en direction de ceux qui se trouvent derrière moi, ma chemise est trempée de sueur, je défais ma cravate, souris d'un air un peu confus, hausse les épaules (ça peut arriver à tout le monde) tout en violant mentalement tous les êtres chers au cœur de toutes ces lavettes qui évitent maintenant mon regard, qu'ils aillent se faire foutre.

D'un téléphone public j'appelle une entreprise pour qu'elle vienne et emporte ma voiture en panne.

Un type au faciès vietnamien arrive avec une dépanneuse qui transportera la Toyota jusqu'à un garage. Il me réclame quatre-vingts dollars.

Je lui demande à quel ordre libeller mon chèque. Il secoue la tête : pas de chèque. Moi non plus, y a tellement de choses que je n' accepte pas !

─ Cash, il veut, cash.

─ Cash ? Je dis, j'ai pas de cash, comment j'aurais du cash ?! Je lui fais un chèque de quatre-vingts dollars et le lui tends.

─ Non, répond le Vietnamien en secouant la tête. Cash, cash.

─ Cash, cash, et mon cul, c'est du goulasch ?

─ Hein ? Il fronce les sourcils, il n'a pas compris.

Moi non plus je ne comprends pas pourquoi Stella n'est pas là, pourtant... Le Vietnamien comprend qu'il n'y a rien à en tirer et décide de prendre le chèque, mais en augmentant la somme.

J'écris un nouveau chèque de quatre-vingt-dix dollars.

─ À quel nom ?

─ Howah.

─ Howah?

─ Non.

─ Howar?

─ Non.

─ Howard?

─ Howah.

─ D'accord, Howard. Regarde-moi ça ces Asiatiques qui se donnent eux-mêmes des noms aristocratiques ! J'en ai jamais vu qui s'appellent Bill ou Bob. Bon, va pour Howard. J'écris «Howard Stern[2]» et lui tends le chèque.

─ Non ! Non ! crie-t-il, pas «Howard Stern» ! Il déchire le chèque. Howah !

─ Howard comment ? Je suis furax. Il m'arrache le chéquier des mains et écrit lui-même son nom : Hau Ua.

─ A-a-a-ah, là j'ai envie de rire, je lui donne une bourrade sur l'épaule. Je connais beaucoup de Vietnamiens, Hau, des braves gens.

Hau me regarde d'un air impassible.

─ Des braves gens – je répète – … les Vietnamiens.

─ Moi venir de Laos, rétorque Hau en me tournant le dos. Je sais qu'au garage ça va me coûter la peau des fesses. Tant pis.

Je prends un taxi et rentre à la maison. Silencieuse et sombre. J'arrose les plantes du jardin, elles n'y sont pour rien. Le chat des voisins se montre à la porte, discret et orange. Il a envie de jouer avec quelqu'un. Moi aussi, j'aimerais bien jouer avec quelqu'un, mais je n'ai personne. Je lui demande : «Elle te manque, Stella ?» Il pousse un miaulement qui veut dire oui. Stella lui achetait des boîtes de conserve. Elle affirmait qu'il préférait la perche d'océan. Je trouve les boîtes sous l'évier et en ouvre une. Je la sors dans le jardin et la pose sous le chevalet avec son dernier tableau, abandonné, recouvert d'un drap maculé de bleu. J'observe un certain temps le chat en train de manger avec gourmandise. Je lui avais offert ce chevalet pour Noël, cinq auparavant. Je soulève un bout du drap et regarde le tableau. Je ne le comprends pas. C'est son unique tableau dans notre maison (tous les autres se trouvent soit dans son atelier soit entreposés), et il est inachevé. Et si je le jetais à la poubelle ?

J'ai faim. Je me retourne et, sans le vouloir, heurte du pied un pot contenant de la peinture qui n'a pas encore séché et des pinceaux. Il se renverse et il en sort une tache de forme et de couleur peu ragoûtantes. Furieux, je lui donne un coup de pied et il se brise en mille morceaux. Je donne un coup de pied aux autres pots qui se cassent eux aussi en mille morceaux.

Dans le réfrigérateur, il ne reste que de vieux légumes d'avant son départ et une canette neuve de bière achetée après son départ. Depuis un certain temps, ma vie est divisée en deux parties, il y a avant et après son départ. La seconde partie, c'est neuf jours de solitude. Une solitude que je ressens le plus intensément dans ce fragment de temps entre le jour et la nuit, pas encore le soir, plus vraiment le jour. C'est la plus grande solitude. Le monde se délasse après le travail et moi je ressasse son absence. Aussi seul que l'homme des neiges, j'erre dans mes pensées sans trouver de refuge, sans trouver...

«… Tu as besoin de rester seul. De décider ce que tu veux faire de ta vie...» Je me taisais. Regardais CNN et me taisais (qu'est-ce qu'il y avait aux nouvelles à ce moment-là ?). Que pouvais-je dire ?

Dans la boîte à pain, je trouve une demi-baguette desséchée. Je la renifle, elle n'a pas encore moisi. Je sors une boîte de conserve sur laquelle est dessiné un sombrero bigarré avec l'inscription «El Cowboy», je verse son contenu dans une petite casserole, je la mets sur le feu. Je tourne de temps en temps. Ça commence à sentir le haricot sec assaisonné à la mexicaine. Elle n'aime pas les fayots. Elle n'aime pas non plus les épices mexicaines. Je vais me choisir une musique. Tout en farfouillant parmi les disques et CD, j'entends «pffffffffff». Les fayots bouillent et débordent sur la cuisinière. J'entreprends de nettoyer avec une éponge avant que ça n'ait séché. Tout à coup, l'intérieur de ma main, là où la peau est la plus fine, colle au récipient brûlant. La douleur ne me fait même pas crier, pourquoi crier, putain de main ! Putain de conne de main ! Putain de main ? Tout à coup, l'idée de porno ne me semble pas aussi déplacée qu'il y a une semaine et demie. Après les fayots pimentés, je peux bien m'offrir la récompense d'une branlette pénarde.

J'étale une nappe. Mets des couverts et une serviette. Sors un bocal de piments «Peperoncini» et lui fais de la place sur la table. J'allume une bougie. Je place mon assiette au milieu de la table, deux bières dressées à côté. Je prends la télécommande et allume la chaîne Hi-FI.

Hérodiade, air de Salomé. Je pousse le son très fort, comme je ne l'ai jamais fait lorsqu'elle était là. J'émiette le pain sec dans mon assiette et j'avale bruyamment les grosses bouchées brûlantes en les roulant dans ma bouche jusqu'à ce qu'elles refroidissent. Les fayots, c'est une véritable aventure, il faut les manger brûlants et pimentés, sinon ça ne ressemble à rien.

Le premier acte dure cinq minutes et neuf secondes. Le temps qu'il retentisse, j'ai vidé mon assiette et écouté, les yeux fermés, pendant trois minutes. Le téléphone sonne sur le dernier accord. Je ne décroche pas. Je n'ai pas décroché une seule fois depuis que Stella n'est plus là.

Laissez votre message!

«Zak, tu es là?» J'entends la voix d'un certain Tony qui, depuis un certain temps, appelle matin, midi et soir.

«Je te cherche matin, midi et soir. Il faut qu'on se parle. Rappelle-moi, s'il te plaît. Ciao.»

Trente-trois messages non écoutés clignotent en rouge sur le répondeur. Pas un seul d'elle.

Je regarde autour de moi.

Tout est à sa place dans cette maison, parce que c'est elle qui a tout laissé ainsi. Chaque objet, ici, porte ses empreintes. Et moi, j'essaie de m'habituer à l'illusion qu'elle n'est pas là.

La séance porno est plutôt morne. Des corps montrent furtivement à l'écran leur nudité rose et, en fin de compte, tout se termine dans une serviette en papier. Je la jette à la poubelle avec de vieux journaux, des enveloppes de factures et de la pub. Je m'apprête à me coucher. Je me lave les dents et le visage avec soin et éteins partout. Je m'allonge sur la moitié droite du lit. La sienne, la gauche, je la ressens comme une blessure.

La tristesse m'étouffe.

Je contemple longuement le plafond sombre, puis je roule là où elle dormait jusqu'à il y a neuf nuits. Je me recroqueville, embryon de presque deux mètres, et serre mon cœur avec mon corps. Il est comme le matou des voisins: il ne comprend pas les mots. Il ne comprend pas encore qu'elle n'est plus là. Le cœur est un animal.

+

1988, Varna, Bulgarie

Stella...

Je l'ai vue pour la première fois peu avant d'être libéré du service militaire. On m'avait accordé une permission et j'avais erré toute la journée dans la ville avec ce regard affamé de troufion qui pousse les filles à changer de trottoir. Par dessus le marché, j'avais la boule à zéro. C'était par un chaud après-midi de la fin de mai et les tilleuls embaumaient, tandis qu'au centre-ville, c'était le bazar. En creusant les fondements de ce qui devait devenir un immense centre commercial, les pelleteuses avaient mis au jour des ruines antiques. On avait alors procédé à des fouilles et on avait trouvé les vestiges d'une arène romaine, si bien que, maintenant, la moitié du centre-ville s'était transformée en chantier archéologique. Je me suis dit qu'il valait la peine de pousser jusque-là et de voir ce qui se passait.

Il ne se passait rien : ce n'était qu'un grand trou dans la ville, rempli d'élèves blasés qui nettoyaient de vieilles pierres avec des brosses.

J'avais arpenté le centre-ville en long, en large et en travers, je voulais manger un morceau. Je suis entré dans un salon de thé et je l'ai vue. Ses lèvres d'abord? Non, d'abord les yeux, puis les lèvres. Puis les seins, ses seins bien ronds qui bombaient le tablier de son uniforme. Puis la boucle de cheveux châtain clair retombant jusqu'à la fossette de la joue. Et l'impression de fatalité.

Et alors, la peur que, quoi que j'entreprenne à ce moment-là, ce serait inutile. Elle était la plus jolie fille de cette ville, il était impossible qu'elle ne soit pas la petite copine de quelqu'un. Il était impossible qu'il n'y ait pas un heureux en train de compter les minutes jusqu'à ce qu'elle ait fini sa journée. Les miracles, ça n'existe pas,me suis-je dit, et je suis sorti.

+

Tout à coup, quelque chose saute dans mon estomac et se crispe en une petite boule dure. Je m'assieds sur le lit et fixe du regard les veines argentées de l'obscurité. Je tends l'oreille. Y a-t-il quelqu'un dans la chambre? Je retiens ma respiration et m'efforce de percevoir une présence dans le salon. Je suis prêt à parier qu'il y a quelqu'un. IL Y A quelqu'un. J'entends bouger les stores de la terrasse. Je me lève avec précaution. Tends le bras vers la lampe de chevet, débranche le fil, l'enroule et attrape le pied métallique: il fera l'affaire. C'est alors que je prends conscience d'être nu. Je ne peux pas bondir dans le salon et me lancer à la poursuite du malfaiteur dans la maison comme dans un film suédois, ce n'est pas bien. Dans l'obscurité j'aperçois les trois bandes blanches de mon pantalon de survêtement près du lit. Je l'enfile sans faire de bruit et sans lâcher la lampe de chevet et je m'approche de la porte. J'y colle l'oreille, m'efforçant d'entendre quelque chose.

J'entends le tic-tac de la pendule. J'entends le marmonnement du réfrigérateur. J'entends le sang dans ma tête. J'entends un autre bruit, à peine perceptible. Je prends une profonde inspiration, ouvre brusquement la porte et bondis bruyamment dans le salon.

Personne. Mais, sur la terrasse, quelque chose se met à cliqueter, je m'y précipite. Un raton laveur paniqué essaie d'escalader en griffant le parapet, mais sa patte arrière droite est coincée dans la boîte de conserve pour chats. Je lâche mon arme improvisée et éclate de rire.

Tiens, tiens, tu as eu envie de manger de la nourriture pour chats, hein, mon gros! J'ai envie de pousser son gros derrière, de l'aider, mais je sais que je vais l'effrayer encore davantage. La boîte tombe enfin de sa patte et va rouler sous la chaise, tandis que l'animal rampe sur tout le parapet. Il s'arrête un instant sur le rebord et me jette un dernier coup d'œil.

Hé, je lui crie, tu ressembles à un brigand avec ce bandeau noir ridicule sur les yeux. Espèce de Zoro, va! Tu m'as fait sacrément peur, allez, ouste!

Je doute pouvoir me rendormir rapidement après cet incident. Je reste un instant sur la terrasse. En bas, le canyon bruisse, le palmier, dans le jardin, se courbe. Le vent s'est levé. L'un de ces vents qui se précipitent en automne des froides montagnes, sifflent à travers le désert brûlant, desséchant tout sur leur passage en un moins de temps, avant d'atteindre les vagues de l'Océan Pacifique. L'un de ces vents malades, secs, qui portent le nom d'une sainte, Santa Ana.

J'enfile un blouson, sors et prends à gauche du feu tricolore. Je tourne à droite, je ne sais pas où je vais, je ne me demande même pas où je vais déboucher. Je reprends mes esprits quelque part près de l'autoroute, dans l'un de ces nouveaux complexes d'habitation aux lacs artificiels, aux petites cascades coquettes, aux petites rivières mues à l'électricité et traversées d'un petit pont en bois décoré de lanternes made in China. Je marche sur le sentier qui serpente entre les immeubles, tâchant de jeter un coup d'œil, là où je le peux, à travers les fenêtres des gens. On distingue entre les stores les reflets bleutés de postes de télé, des photos encadrées et accrochées aux murs, des affiches de stars du cinéma dans les chambres d'enfant, des pianos refermés, des bougeoirs éteints, un calendrier avec une vieille photo de Manhattan, une reproduction de Thomas Kincaid...

La normalité de cette nuit m'est une insulte.

Insultante la pensée que, tôt ou tard, ils vont tous éteindre leur écran, se laver les dents et s'endormir, ensuite ce sera de nouveau l'aube et le jour viendra, comme si de rien n'était. Insultante l'idée que demain le ciel au-dessus du quartier sera le même que quand Stella était là.

Insultant le fait que les cratères de la lune seront les mêmes, le sel de l'océan le même, le pourcentage d'octane de l'essence, de sucre dans le pepsi, les mêmes. Certaines choses demeurent tout simplement les mêmes.

Insultante aussi l'idée que les gens continueront à travailler à l'EDF ou au GDF locaux, qu'il y aura des professions telles que chauffeur, fleuriste, comptable, facteur ou réceptionniste.

Insultants les mots comme évier, tuile, soukman[3], gombo, gaufre, dessin...

Insultante la pensée que quelqu'un, en ce moment, écrit un livre sur tout cela.

Insultant de me dire que d'autres se sont sentis insultés par les mêmes choses.

+

─ regarde dans ma direction

– j'ai soif

– regarde l'objectif

– j'ai froid

– s'il te plaît

– je voudrais du café...

– c'est fini

– je veux m'habiller, maintenant...

– une dernière pellicule et je te laisse tranquille

– dernière?

– dernière

+

Je rentre à la maison, saisis les clefs de sa voiture de sport que je lui avais offerte pour son dernier anniversaire, éclaire le garage. J'ouvre et entre. Avant de mettre le starter, je ferme les yeux et laisse aller ma tête en arrière. L'intérieur, qui n'a pas été ouvert depuis qu'elle n'est plus là, est imprégné de son odeur. Je la hume bruyamment. J'allume le moteur. La porte du garage se lève et je m'élance dehors en faisant crisser les pneus dans le silence de minuit. J'ouvre toutes les fenêtres pour chasser sa présence. Un vent froid souffle du canyon. Je m'arrête au feu en arrivant sur l'Interstate 5. À environ une heure d'ici, au nord, c'est West Hollywood, Los Angeles. J'ai chez qui aller. À moins d'une heure, au sud, le Mexique. Je n'ai pas de raison de m'y rendre. Je dois décider quelle direction prendre avant que le feu ne passe au vert.

Feu vert, j'appuie fortement sur l'accélérateur.


Remarques

[1] Poste de travail dans un bureau paysager (N. d. l'A.).

[2] Personnalité très connue des médias américains, qui aime choquer et provoquer (N. d. T.).

[3] Soukman: robe chasuble brodée qui faisait partie des vêtements traditionnels bulgares (N. d T.).

Extraits traduits du bulgare par Marie Vrinat

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