C’est ton tour

traduit du bulgare par Marie Vrinat

Elinor Cunningham, qui passait dans la haute société pour une femme au sang-froid exceptionnel, considérait d’un air perplexe la coupure de journal, et ses doigts se mirent à trembler légèrement. Imprimée avec une encre brune et discrète, la publicité n’aurait pas attiré l’attention d’Elinor sans ces deux détails très étranges : premièrement, elle avait trouvé la coupure dans le portefeuille de son époux, Henry Cunningham, l’homme le plus riche des deux continents américains, personnalité remarquable non seulement par sa fortune vertigineuse, mais aussi par ses caprices excentriques et les sommes invraisemblables qu’il jetait par les fenêtres pour les satisfaire. « Un homme pareil, conclut froidement Elinor, ne prendrait jamais le temps de lire des publicités, encore moins de la presse de boulevard. » Pourtant, la coupure de presse existait bel et bien, et Henry la portait dans son portefeuille depuis deux semaines.

  Ce n’était pas tout ; il y avait le second point remarqué par Elinor : chaque ligne du papier journal maculé de taches avait été soulignée avec soin. On distinguait nettement les endroits où la main de Henry avait tremblé sous le coup de la tension. Or, que les lignes aient été soulignées par Henry et pas par un autre, cela ne faisait aucun doute pour Elinor. Il avait utilisé le stylo à plume avec lequel il signait les contrats d’acquisition de nouvelles compagnies et trusts particulièrement importants ; le stylo à la plume en platine qui lui servait de talisman.

« La compagnie Animal life n’aide que les personnes qui jouent avec des milliards. Ils méritent la confiance générale, lisait-on à la première ligne de l’annonce. Le regard d’Elinor glissa un peu plus bas, et son visage perdit graduellement sa couleur. « Pour seulement un million de dollars, tout homme courageux et aisé peut être transformé par notre compagnie en un animal de son choix !

Vous rêvez d’être un lion pour éprouver la puissance du roi du désert ? Vos désirs sont un ordre. Vous aspirez à ressentir la fureur du cruel requin et à satisfaire sa faim par le sang d’une faible créature ? Votre souhait se réalisera chez nous ! Vous vous efforcez de trouver une explication à la loyauté du chien à l’égard de son maître ? Nous vous attendons ! Nous sommes les meilleurs, nous vous proposons ce qu’il y a de mieux.

Bien plus : nous vous garantissons une immunité totale pour les actes que vous pourriez être amené à accomplir en étant créature différente d’un être humain. Nous vous assurons une entière sécurité durant les moments inoubliables où vous êtes sortis de l’étroite peau humaine pour décrypter votre véritable nature ! La compagnie Animal life invite les audacieux ! La compagnie Animal life est unique au monde !

Elinor Cunningham ne put lire jusqu’au bout l’annonce imprimée sur la coupure de journal car une idée subite et désagréable fit ployer son corps. « Oh, Henry, murmura-t-elle, fermant les yeux bien fort, aurais-tu vraiment décidé, cette fois, de… »

La famille Cunningham n’avait pas d’enfants et Elinor nourrissait souvent des doutes secrets concernant la fidélité de son époux. Le détective privé qu’elle avait engagé lui avait annoncé en termes très ambigus que M. Cunningham se rendait souvent au 5, Dove street, une somptueuse maison blanche où vivait la célèbre pianiste Florence Hughes, une beauté époustouflante qui était l’ornement le plus recherché de toute soirée mondaine d’importance depuis plusieurs saisons. Après avoir médité sur le rapport du détective, Mme Cunningham se mit à vérifier avec minutie le portefeuille ainsi que le linge de corps de son époux. Elle le faisait le soir, le mardi et le vendredi (ses jours de visite au 5, Dove Street), après avoir pris toutes les mesures nécessaires pour ne pas être remarquée des domestiques.

C’est lors de l’une de ces fouilles qu’Elinor découvrit la petite annonce de journal, et la pénible pensée qui fit jaillir une cascade de frissons  désagréables était à peu près la suivante : « Depuis un certain temps, Henry ne se nourrit plus. Cela fait déjà une semaine qu’il ne prend rien, à l’exception de jus d’orange. Pourquoi ? Dans quel but ? » Elinor Cunningham s’était rendue en personne chez le docteur Burrows qui soignait son époux depuis sa naissance.

– Vous pouvez être tout à fait rassurée, Madame, avait répondu le médecin avec son habituel sourire inexpressif. Votre époux se porte à merveille. Il a un corps sain et harmonieux et n’a nul besoin de régime, ni amaigrissant, ni autre.

Et pourtant, Henry avait bel et bien cessé de s’alimenter. Peut-être avait-il décidé de se métamorphoser en une créature différente d’un être humain, en tigre, lion, hyène… ça ne lui aurait pas beaucoup coûté. Le chiffre d’affaires réalisé en un seul jour par le conglomérat de ses compagnies s’élevait à environ un quart de milliards. Et ainsi, Animal life n’était que le énième caprice du lord.

Le soir même du jour où la petite annonce du journal lui était tombée entre les mains, Mme Cunningham entreprit de prendre des leçons de tir, en grand secret, sans même en toucher mot à sa meilleure amie Sue, baronne de Hampshire. Mme Cunningham essaya d’abord avec un fusil de safari, à la suite de quoi elle entreprit avec zèle de maîtriser le tir avec un pistolet de petit calibre. Entre temps, elle avait lancé un jour à son époux:

– Henry, penses-tu vraiment qu’un verre de jus d’orange te suffise, chéri? Les traits de ton visage ont acquis une expression étrange, je dirais même carnassière.

Henry Cunningham avait souri en guise de réponse, ses magnifiques dents blanches avaient brillé d’un éclat dur et sanguinaire, tandis qu’il avait serré impatiemment les poings.

– C’est une impression, chérie, avait-il marmonné en évitant son regard.

Elinor ne s’effraya pas outre mesure: sous l’oreiller de plume de leur lit conjugal, elle avait glissé un petit pistolet à l’éclat mat. Il y en avait encore quatre qui attendaient, habilement dissimulés derrière le rideau du salon, dans le vase aux orchidées, dans la bonbonnière sur la cheminée, bref toujours à des endroits où Elinor pouvait saisir l’arme et l’utiliser contre une bête fauve si généreusement vantée par la compagnie Animal life. Un jour, par pur hasard, Elinor avait cassé son verre de vin et laissé tomber sans le vouloir les morceaux de verre sur la main de son époux. La peau admirablement hâlée du lord avait été coupée à deux endroits, et les plaies s’étaient mises à saigner abondamment.

– Oh, chéri, je suis terriblement désolée! murmura Elinor avec un remord sincère. Un étrange sourire glissa sur le visage de Henry Cunningham, ses dents se mirent de nouveau à scintiller d’un éclat dur et sanguinaire.

– Ce n’est rien, chérie, marmonna-t-il en évitant son regard.

*** ***

… Ce n’est qu’en touchant l’abondante humidité sur ses seins qu’Elinor comprit ce qui l’avait réveillée. Cette humidité, sur ses seins, c’était du sang, son propre sang, qui coulait d’une plaie à son épaule. Sa chemise de nuit était déchiquetée, les griffes longues et acérées d’un bouledogue étaient encore enfoncées dans la plaie. Il avait la gueule ensanglantée, ses mâchoires étaient béantes et se dirigeaient peu à peu vers sa gorge. Le lit de son époux était vide. Les draps et les couvertures étaient sens dessus dessous, parsemés des poils courts, noirs et roux, du bouledogue. Les dents de l’énorme bête se balançaient au-dessus de sa tête. L’espace d’un instant, leur éclat dur et sanguinaire rappela à Elinor quelque chose de terriblement connu.

– C’est toi, Henry! hurla-t-elle.

Une seconde plus tard, un coup de feu bref, à peine audible, faisait s’affaisser le bouledogue sur le corps de Mrs Cunningham. Le petit pistolet ressemblait à un ornement exquis dans sa paume blanche et délicate

*** *** ***

Mister Henry Cunningham, le propriétaire fabuleusement riche de compagnies pétrolières, reprenait doucement connaissance. Il se trouvait dans une luxueuse chambre d’hôpital. Son corps était recouvert d’un bandage, mais les indications données par les appareils médicaux étaient plutôt bonnes, tel était, du moins, l’avis du docteur Burrows, gentleman d’un certain âge qui soignait Henry depuis sa naissance. Le docteur s’était éclipsé avec tact afin de laisser en tête à tête le magnat du pétrole et la pianiste virtuose d’une beauté époustouflante, Florence Hughes. Outre les deux amoureux, il y avait une troisième personne dans la chambre d’hôpital, un certain Mister Brinkley, employé de la firme Animal life.

– Eh bien, Milord, commença timidement Brinkley. malgré ce petit incident avec le coup de pistolet, vous êtes satisfait de nos services, j’espère? Les médecins ont annoncé que la blessure était tout à fait inoffensive.

L’employé d’Animal life fronça les lèvres en forme d’entonnoir en signe d’excuse.

– Oui, je suis satisfait, répondit Henry Cunningham d’un ton sec. Prenez!

Après qu’un sourire de satisfaction eut envahi le visage de l’employé à la vue de la somme impressionnante inscrite sur le chèque, Sir Henry s’écria, agacé:

– Allons, l’ami, disparaissez plus vite que ça!

Rien dans la voix de Henry ne trahissait la rude mésaventure qu’il venait de traverser. Il était confié à la meilleure équipe médicale du pays et serait sur pieds une semaine plus tard, du moins, c’est ce qu’on lui avait promis. De fait, il avait des raisons de se montrer impatient. Près de son lit, aussi belle qu’une déesse antique, Florence souriait et essuyait tendrement avec un mouchoir la sueur qui perlait au front du lord.

– Chérie, murmura Henry d’un ton enamouré, tu as eu une idée de génie. Je… j’en ai fini avec elle. Elle n’est plus. Finis les détectives qui se traînent sur nos talons. Désormais, nous sommes seuls au monde.

– Dieu ait son âme, chuchota religieusement la belle jeune femme. Elle doit sans doute voyager vers le paradis.

Henry Cunningham se sentait heureux. Il n’avait jamais pu s’expliquer comment Florence réussissait à insuffler du charme à chacun de ses mots. Cette femme méritait vraiment les efforts déployés. Au moment même où Henry demandait qu’on appelle l’infirmière pour commander un repas copieux, Florence déclara:

– La police n’a pourtant pas réussi à découvrir le corps d’Elinor. Ils ont trouvé des os, mais sans pouvoir prouver que c’étaient les siens.

– Oui, mais le bouledogue a bien mangé, fit remarquer Henry en souriant. Un instant, ses dents brillèrent d’un éclat dur et menaçant. Allons, ne parlons pas d’Elinor, proposa-t-il en tendant la main vers la jolie pianiste.

Au même moment, la porte de la chambre s’ouvrit et une infirmière d’âge mûr apparut dans le carré blanc dessiné par la lumière du soleil.

– C’est pour vous, Sir, dit-elle d’un ton courtois. M. Brinkley, d’Animal life, vous prie de bien vouloir écouter sur le champ un enregistrement.

Perplexe, Henry prit un petit magnétophone extrêmement cher.

– Au nom de Dieu, disparaissez! hurla-t-il à l’attention de l’infirmière. Lorsque le magnétophone se mit à marcher, le corps de Henry fut pris de fortes convulsions: c’était la voix de son épouse Elinor.

«Chéri, lorsque j’ai vu la petite annonce dans le journal, j’ai compris que tu tramais quelque chose. Bien entendu, il m’était difficile d’admettre l’idée que tu observais un régime pour m’utiliser comme déjeuner, une fois transformé en fauve affolé par la faim.» La voix d’Elinor était égale, presque lasse. Je devais prendre les mesures qui s’imposaient, en conséquence de quoi j’ai tiré sur le bouledogue, c’est-à-dire sur toi, chéri, une seconde avant qu’il ne me tranche la gorge. J’espère que la blessure est superficielle et je te prie de m’excuser pour les souffrances que je t’ai infligées.

Mais là n’est pas l’important. J’ai décidé qu’il était opportun que j’aie recours, moi aussi, aux services d’Animal life. Tu te rappelles, n’est-ce pas, chéri, le jour où les morceaux de mon verre brisé t’ont blessé à la main? Eh bien, moi, par l’intermédiaire d’Animal life, je me suis transformée en une colonie de virus, en niches de créatures d’un point de vue biologique. Je me suis incarnée en une colonie de virus du Sida. Les plaies de ta main ne s’étaient pas encore totalement cicatrisées et je me suis introduite en toi, dans ton sang. Ne panique pas trop vite, chéri. Le docteur Burrows m’avait dit que le virus ne se multipliait pas durant les huit premiers jours. Sur ces huit jours, sept et demi se sont déjà écoulés.

Je pense que tu disposes d’encore deux, tout au plus trois heures. Pendant ce temps, tu vas transférer à mon nom toute ta fortune: compagnies, trusts, avoirs et actions, et tu me donneras ton accord (notarié) pour le divorce. Dans le cas contraire, la colonie de virus commencera à se reproduire dans ton sang et les gens’ d’Animal life seront bien incapables de me redonner apparence humaine. Remarque, tu aurais au moins la consolation de ne pas être seul à aller vers le néant, je t’y accompagnerais également, bien que sous la forme de virus embêtants.»

Pendant toute une minute, Henry Cunningham demeura pétrifié. La sueur, qui s’écoulait en abondance de son front, mouilla le bandage. Ses bras se tendirent vers la jolie jeune femme. Exsangue près de son lit, elle fit un bond en arrière, horrifiée.

– Un notaire! Du papier! hurla tout à coup Henry Cunningham.

Vite! Vite! Vite

– Adieu, Monsieur Cunningham! s’écria la merveilleuse Florence, et elle se dirigea vers la porte de sa démarche aérienne et excitante.

– Flo! Flo! gémit Henry, mais il n’y avait plus personne dans la chambre.

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