J'ai vécu le socialisme (1980)

Les années 1980

Un été bleu turc

Je n’oublierai jamais l’année des changements, surtout son été[1]. Merveilleuse idylle: Razgrad, le 22.05.1989, un groupe d’enfants joue devant l’immeuble, dans l’après-midi. Il y a du soleil, il fait beau, un temps idéal pour jouer. Notre rue s’appelait «Guéorgui Dimitrov». C’est peut-être pour cette raison qu’on changeait souvent l’asphalte. Or, comme nous étions en train de si bien jouer, le quartier entier s’est ébranlé. Hourra, un tank, un tank! On était tous contents! Sauf que ce n’était pas qu’un seul tank. Il y en avait au moins dix. À leur suite, au moins autant de blindés et de camions remplis de soldats. Alors là, j’en étais bouche bée. Il se passait quelque chose sous le ciel natal bleu et paisible. Les tanks se dirigeaient vers les villages aux alentours de la ville d’Ispérikh!

Osman Douraliev (un lutteur très connu) en avait eu marre d’être appelé Ognian Doynov et, à la tête d’un groupe de copains, ils étaient allés revendiquer leurs droits. Ils ont été battus, écrasés. L’asphalte de ma rue, il en a dégusté, des tanks. Un mois plus tard a commencé «la grande excursion». Toute la région s’est vidée. Il n’y avait personne pour s’occuper de la récolte. Moi, j’étais content: deux fois à la mer, une fois à la montagne, mes parents avaient peur que je reste tout l’été à Razgrad. On connaît une femme d’origine turque, aujourd’hui encore on est amis, pendant trois mois elle s’est cachée chez nous, ses frères voulaient l’égorger parce qu’elle ne voulait pas aller en Turquie.

Oh, c’était pas de la tarte.

Rostislav Grantcharov, 27 ans, employé, Véliko-Tarnovo

Lèlia Sélémima

Je garde beaucoup de souvenirs de mon enfance. Parfois, je me dis que c’est plutôt étrange, car je me rappelle des événements qui ont eu lieu très tôt. J’ai un souvenir particulièrement vif que j’aimerais évoquer.

Je devais avoir quatre ou cinq ans. J’habitais avec mes grands-parents en Bulgarie du sud, dans les Rhodopes, un hameau qui s’appelait Ribino. Je me rappelle les noms pittoresques des hameaux et petits villages environnants: Goliama Tchinka, Malka Tchinka. «Tchinka», paraît-il, est le nom d’un oiseau.

Une grande rivière traversait Ribino. Toutes les maisons se trouvaient sur l’une des berges, l’école sur l’autre. Au début, la seule manière de s’y rendre était un semblant de passerelle: des cordes tendues entre les deux rives. Tout le monde passait par là. Au moindre souffle de vent, l’ouvrage se balançait terriblement. Je me souviens que je courais dessus comme une folle, tandis que ma grand-mère hurlait dans mon dos: «Margaritka, reviens immédiatement!» Par la suite, il y a eu des planches sur les cordes, mais la passerelle continuait à vaciller et grand-mère était toujours terrifiée en voyant l’abîme et la rivière, en dessous, chaque fois qu’elle était contrainte de la traverser. Ce qui était le cas au moins deux fois par jour!

Mes grands-parents étaient instituteurs à Ribino, et leurs élèves étaient des petits Turcs. Dans toutes les maisons, il y avait des familles turques. La plupart d’entre eux vivaient de l’élevage et de l’agriculture, dans la mesure où c’était possible, si haut dans la montagne. Je crois bien que les myrtilles étaient les seules à résister au climat. Nous vivions dans un grand foyer, avec les élèves. Ils étaient joyeux, comme tous les enfants. Nous jouions constamment ensemble, nous apprenions ensemble, nous déclamions des slogans communistes et divers poèmes que nous ne comprenions pas. Mais leur signification n’avait aucune importance, lorsque nous nous rassemblions pour les réciter, l’essentiel, c’était que nous étions ensemble et amis.

Je me rappelle lèlia[2] Sélimé qui m’accueillait avec de l’ayran et de la [3]. Elle portait des pantalons bouffants qui traînaient jusqu’à terre et lorsque nous allions chercher du bois, elle y rangeait toujours quelque chose qu’elle ressortait quand elle en avait besoin. Ses pantalons étaient un sac magique sans fond. Son mari jouait de l’accordéon. Parfois, nous allions chez eux le soir. Il jouait de l’accordéon et mes grands-parents chantaient des chansons. Ils me faisaient toujours pleurer avec leurs chansons tristes. Un jour, le grand sujet de conversation était la belette. Elle s’était glissée jusqu’au village et tuait des poulets. Je ne savais pas encore ce qu’est une belette. J’imaginais quelque chose d’énorme, avec de grands yeux jaunes.

L’idylle a pris fin lorsqu’un beau jour, des inconnus ont débarqué. Ils étaient armés et ont mis tout le monde en rang dans l’école. Je n’ai pas compris ce qui se passait exactement. Grand-mère a beaucoup pleuré, grand-père se contentait de dire, d’une voix qui se voulait apaisante, ses épais sourcils froncés: «Allons, allons, à quoi ça rime, voyons, Margarita?» Et il avait raison: ce n’était pas elle qui avait besoin d’être consolée, mais tous les autres habitants du village.

Le lendemain, beaucoup de gens et d’enfants, beaucoup d’amis sont partis. Ils ont entassé tout ce qu’ils avaient sur des charrettes et ont avancé péniblement sur le chemin qui descendait vers la ville d’Ivaïlovgrad. Je me rappelle encore la longue caravane d’ânes et de charrettes, les femmes emmitouflées, avec leurs larges pantalons de toutes les couleurs: assises sur les charrettes, elles houspillaient les enfants, tandis que leurs maris conduisaient les ânes sur les sentiers pierreux. Peu de gens sont restés à Ribino. Si peu qu’on n’avait plus besoin d’une école sur la berge d’en face. On l’a fermée et grand-père est allé chercher du travail ailleurs, pour grand-mère et pour lui.

Grand-mère et moi, nous sommes allées une dernière fois chez lèlia Sélimé. Lorsque je lui ai dit «Bonjour, lèlia Sélimé», elle s’est retournée, les yeux pleins de larmes, et m’a répondu que désormais elle s’appelait lèlia Mima. Je n’y comprenais rien. Comment était-il possible qu’elle s’appelle lèlia Sélimé depuis que je la connaissais et que, tout à coup, elle ait décidé de s’appeler lèlia Mima? Moi non plus, je n’aimais pas mon prénom, je n’arrivais pas à le prononcer et la seule chose qui sortait de ma bouche était «Mikka»… J’ai réfléchi, réfléchi et, pour finir, avant de partir, j’ai dit à lèlia Sélimé:

«Maintenant, tu vas t’appeler lèlia Sélémima, puisque tu n’aimes pas Sélimé.»

Margarita Guéorguiéva, 23 ans, étudiante, Nice, France

Je m’appelais Touran Saydov

Je m’appelais Touran Saydov. Puis Tikhomir Sévérinov. Maintenant, je suis Tony Skarpley. Mon village se trouve entre Khaskovo et Kirdjali[4]. J’aime la Bulgarie, mais pas les souvenirs que j’en ai. La Bulgarie était une mère pour certains et une marâtre pour d’autres. C’est toujours le cas. La première fois où j’ai été révolté par le socialisme, c’était quand j’étais étudiant. Je rentre au village et je ne trouve plus personne, ni ma famille, ni les voisins. Nulle part – personne. Un village vide. J’ai eu la présence d’esprit de vérifier dans l’école et j’ai vu les gens entassés dans les salles de classe, interrogés par les miliciens. Quelqu’un avait arraché des affiches quelque part.

Aujourd’hui, je suis incapable d’expliquer à mes enfants ce qu’est le socialisme. Je ne leur dis rien. D’après le vieux proverbe bulgare, on ne dit que du bien des morts, sinon rien.

Tony Skarpley, 45 ans, vétérinaire, Detroit

Notes des années 80

***

1983 – 1984. Je discute avec une amie au téléphone (on est des gamines).

«Qu’est-ce que tu fais?»

«Je regarde la télé.»

«Qu’est-ce qu’il y a?»

«Todor Jivkov raconte des conneries…»

Ma mère a pâli et a failli me battre: elle savait que le téléphone était sur écoute.

***

1986. On a changé le nom de mon camping favori, d’Arapia en «Bulgare». J’ai envoyé une carte postale ouverte à ma grand-mère: «Chère mamie, nous allons bien, il fait beau, sauf qu’on a rebaptisé le terrain de camping…»

Plus tard, en la trouvant, j’ai éclaté de rire!

***

1989. Je suis allée en Allemagne de l’Ouest et, à l’âge de quatorze ans, j’ai vu mon oncle maternel pour la première fois. Là-bas, tous les magasins étaient des Corecoms. J’ai rapporté à mes amis… des bananes en été.

***

Avec ma mère, on collait des affiches dans le quartier pour le premier meeting du 18.11.89. Elle jetait des regards autour d’elle et m’a avoué pour la première fois qu’elle avait peur. Quant à moi, Dieu merci, je ne comprenais pas pourquoi…

***

Il y a eu beaucoup, beaucoup d’autres histoires de ce genre pendant mes quatorze années de vie sous le socialisme. Je m’en souviens très bien, et davantage encore par ce que m’en racontent mes parents nés avant le 9 Septembre. Il faut que ça ne se répète jamais.

Mariana Akhrianova, 30 ans, broker, Sofia

Milice-police

C’est l’un de mes souvenirs d’enfance les plus vifs. Alors que j’étais en troisième année de primaire, vers le début de 1989, en cours de littérature (je crois qu’on appelait ça cours de lecture), nous discutions d’un conte de Gianni Rodari, dans lequel il était question d’un policier. Je ne savais pas alors ce que veut dire «policier», car nous avions une milice, n’est-ce pas, et j’ai demandé au camarade Ivanov la signification de ce mot. Je me rappelle précisément sa réponse, comme si c’était hier: «Ce sont des gens très méchants dans les pays capitalistes, qui vont dans les rues, tirent sur les enfants et tuent leurs mères.»

Vous imaginez aisément ma peur, lorsque, en 1990, on a donnéà la milice le nom de police: j’étais terrifié à la pensée de ce qui allait nous arriver, à ma mère et moi, lorsque nous sortirions dans la rue…

Nikolaï Ignatov, 24 ans, marketing, Berlin


Joro

J’ai vécu le socialisme pendant huit ans, un mois et vingt jours exactement. Suffisamment pour devenir un petit Tchavdar[5]. Mon cousin Joro avait cinq ans de plus que moi. Il ressemblait à un héros de conte de fées: beau, blond, intelligent et bon. Je parle de lui au passé, non pas parce qu’avec l’âge ses cheveux sont devenus plus foncés ou qu’il est devenu méchant ou bête. Je parle de lui au passé parce que, dans quelques jours, il y aura neuf ans qu’il est mort. Les médecins de l’hôpital auraient dit qu’après Tchernobyl, le nombre de jeunes gens atteints d’un cancer avait radicalement augmenté. Justement ceux qui, à cette époque, étaient enfants, avaient mangé des prunes sauvages et joué au tas de sable. Ce qui est paradoxal, c’est qu’il a survécu au socialisme mais que le socialisme l’a tué. Ou bien je me trompe?

Marina, 22 ans, étudiante, Sofia

Le magasin de vinaigre

Varna[6], été 1990. Nous avons à la maison des amis de Weimar, Allemagne de l’Est (le mur était déjà tombé mais ils étaient toujours assez pauvres et préféraient passer des vacances bon marché en Bulgarie).

Ils furent déçus, l’été 1990, de trouver les magasins entièrement vides (il est vrai qu’auparavant ils n’étaient pas franchement remplis). Les prix n’étaient pas encore libéralisés et l’on n’avait pas inventé le slogan: «Pour l’amour de Dieu, mes frères, n’achetez pas!»[7]

Et donc, un soir, cet ami, appelons-le Reiner, me racontait où ils s’étaient baladés pendant la journée, ce qu’ils avaient fait… et il a dit incidemment:

– C’est en plein centre-ville, tu ne peux pas ne pas connaître, à côté, il y a un MAGASIN DE VINAIGRE!

– Reiner, ai-je remarqué, tu dois te tromper, je ne connais aucun MAGASIN DE VINAIGRE…

Mais Reiner s’entêtait et même, il s’est un peu vexé.

La discussion s’est tellement enflammée qu’à la fin, on est sortis de table pour aller le voir, ce fichu magasin de vinaigre…

– Tiens, le voilà, a dit Reiner en montrant fièrement du doigt le magasin d’alimentation qui se trouvait en face du grand hôtel Moussala (maintenant, à la place de l’épicerie, il y a une banque).

Eh bien, dans ce magasin, il y avait en tout et pour tout deux vendeuses, une caissière (et sûrement aussi un gérant, un responsable commercial, un chef comptable, etc., même si on ne les voyait pas) – et du vinaigre. Beaucoup de bouteilles de vinaigre de vin, joliment alignées sur les longues étagères.

Du vinaigre et rien d’autre!

Comme vous le savez, les Allemands sont des gens sérieux et qui vont droit au but. Un magasin qui n’a QUE du vinaigre, c’est un magasin DE vinaigre. J’ai rendu les armes.

Ivan Vassilev, 43 ans, Varna

Notre maman à tous

En 1985, mon fils était en première année d’école primaire. À la fête du 8 mars, toutes les mères qui étaient présentes ont été saluées par le poème suivant:

Tu as une mère bien-aimée
qui est d’une infinie bonté,
mais le seul objet de son tracas,
c’est ta petite sœur et toi.

Nous avons une mère chérie,
débordante d’amour elle aussi,
nuit et jour elle se soucie
de nous et de notre patrie.

Son affection est illimitée!
Que n’endure-t-elle pas pour nous!
C’est notre maman à tous,
son nom est PéCéBé[8]!

Ça se passe de commentaire. Pour moi, c’est ça le socialisme.

Rossitsa Arnaoudova, 53 ans, administratrice d’une entreprise privée, Sofia

Traduction du bulgare: Marie Vrinat

Remarques

[1] En été 1989, du fait des troubles suscités au sein de la population turque de Bulgarie par le changement forcé de noms, le dirigeant Todor Jivkov décide de leur ouvrir les frontières vers la Turquie. Ce fut un véritable exode qui décima les campagnes bulgares et fut un des éléments qui précipitèrent la chute du dirigeant bulgare.

[2] Littéralement « tante », ce mot s’emploie plus généralement comme terme d’adresse de la part des enfants à l’égard de femmes d’âge mûr.

[3] Ayran : boisson faite de yaourt, d’eau et d’un peu de sel ; baklava : pâtisserie orientale à base de pâte feuilletée, noix et miel.

[4] Villes des Rhodopes, au sud de la Bulgarie, à forte minorité turque.

[5] Organisation communiste des jeunes enfants (avant les pionniers et les komsomols), créée sur le modèle soviétique.

[6] L’une des deux grandes villes portuaires, avec Bourgas, sur le mer Noire.

[7] D’après les mots d’un ministre de l’époque, Dimitar Popov, qui appela la population à ne rien acheter du fait de la spéculation et de l’inflation très forte.

[8] Parti communiste bulgare.

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