L'Atelier de mon ami

L'atelier de mon ami
est une acropole de souvenirs.

Après chacune de mes errances je reviens ici le voir
allumer avec le geste d'un dieu antique les
étincelles sacrées
dont il éclaire les profondeurs obscures de
l'existence secrète –
pégases aux ailes de feu,
pierres sacrificielles et stèles en ruines,
squelettes de dinosaures,
cornues alchimiques et clefs des songes,
graines de rébellion
plantées dans les jachères du ciel,
tempêtes arctiques,
légendes d'Orphée.
Et les secrets voilés
émergent soudain dans ses graphiques,
phosphorescents de passions et de désirs. Et
des entrailles du Chaos
jaillissent des mondes bigarrés qui
s'assemblent, éclat après éclat,
et prennent leur place dans la mosaïque
vénitienne de l'univers.
Les continents peuvent bien s'éloigner jusqu'au moment fatal, puisqu'il vit
encore, ce grand prêtre par hasard survivant qu'envahit par bonheur
l'illumination de tout sacrifier pour pouvoir
tout rapprocher !

L'atelier de mon ami
est un aquarium céleste.

Après chacune de mes errances je reviens ici écouter
l'écho des mélodies nocturnes des
constellations brillantes,
fantomatiques, Cassiopée, Véga,
Sirius et Andromède,
le grondement des tourbillons de douleur,
le rythme cadencé des gouttières:
toc-toc !
toc-toc !
Les étoiles sautent non pas dans les flaques troubles
sur l'asphalte,
mais tout droit dans ces graphiques –
dans la lutte tragique entre lumière et ténèbres,
bergeronnettes qui nagent et baleines qui volent,
bacchantes et ondines,
centaures furieux et comètes délaissées.

Les gouttières soufflent dans leurs clarinettes:
Oubliez!
Oubliez!

Que d'autres oublient. Qu'ils oublient, tandis qu'ils somnolent
à des réunions ou dansent dans des salles de
bal miroitantes
et qu'avant de se coucher, brossent leurs
cheveux parsemés de confettis stellaires.
Qu'ils oublient, tandis que mon ami voit la vie
pactiser médiocrement avec la mort, et la mort désigner d'un doigt
féroce l'élu condamné à lui survivre.
Mon ami est voué à se rappeler. Le compteur Geiger
qui retentit dans son cœur et compte
les charges nucléaires
de pressentiments et d'espoirs, les reflets fous
de la création
du monde. Les chemins lovés comme dans un
nid de vipère,
passant la nuit parmi les racines des ténèbres.
Les marronniers de l'automne, de nouveau en
fleurs, on dit
que l'hiver sera rude.
Que les autres oublient puisqu'il vit encore, ce grand prêtre
par hasard survivant qu'envahit par
bonheur l'illumination
céleste de tout sacrifier, mais de se rappeler !

L'atelier de mon ami
est une station spatiale.

Après chacune de mes errances je reviens ici pour deviner
de qu'elle planète il s'est envolé et s'est arrêté
dans l'espace
au-dessus de Sofia. Sous son regard de
thaumaturge le Vitocha couche,
comme un chien fidèle, son corps de silex, ses
pattes d'avalanche et
sa gueule de cratère ensorcelé.
Une explosion de rêves secoue l'architecture cubiste de la ville.
Et les graphiques volent. Que d'oiseaux
en papier:
rouges-gorges, pigeons, mésanges, moineaux,
éperviers et alouettes!
ils tournoient et tournoient au-dessus de
l'abîme
de cette ville, où un million
trois cent mille hommes ne soupçonnent même
pas que les écrans de
leurs téléviseurs se teintent de bleu non pas
parce que le programme
est terminé mais parce qu'au-dessus des
antennes plane une station spatiale.
Mais les gens ne lèvent même pas les yeux vers le ciel. Ils sont las d'y voir
scintiller les réclames nocturnes de néon pour
les jardins du Paradis. Ils préfèrent leur paradis
terrestre. Et y croient
aveuglement, sans pouvoir s'expliquer pourquoi
seule la gloire d'Hérostrate démentit l'oubli sur
terre.
Ami, pourquoi ?
Pourquoi ?
Pourquoi ?
Les questions pleuvent. mais le sable, farine des siècles, recouvrira
tout. le vin se transformera en cristal. Et l'âme?
Qui de l'âme aura pitié ?
Les hommes peuvent bien interroger. Parmi les innombrables témoins, il doit bien y avoir
un voyant.
Quelqu'un doit tout sacrifier, pourvu qu'il réponde!
Sinon le talent ne servirait qu'à mesurer l'or,
sans être la mesure des carats incorruptibles
de l'âme ...
... Le souffle bleu du matin colore à nouveau le ciel.
Je vois une fleur bleue fantastique, éclose au milieu des pavés.
Je sais que mon ami a vu naître le jour dans l'atelier
et qu'il a déjà dessiné tout ce que
je n'ai pas su dire.

traduit du bulgare par Marie Vrinat

Imprimer