Des tulipes noires pour Kant (extrait)

Extrait

Entretemps

   Disons que tout ce qui suit a eu lieu parce que Emma V. prenait souvent le tramway. Vous rétorquerez que beaucoup de gens prennent le tramway, alors Mlle V. est priée de ne pas faire l’intéressante, les autres voyagent toute leur vie et il ne leur arrive rien. Mis à part de menus incidents. Par exemple, un embouteillage. Ou bien, ils se font piquer par le contrôleur. Ou encore, un accident sanglant a lieu mais, dans ce cas, il n’y a rien à raconter. Tout se voit. Il y a quelqu’un qui pourrait nous en dire plus, mais il n’est plus parmi nous… Bon, c’est bien gentil tout ça, mais tiens, la voilà, Emma V. Bientôt, d’ailleurs, il n’y aura ni accident, ni contrôleur, et on apprend toujours de l’expérience d’autrui. Je suis en train de mentir. En fait, non, j’exagère. L’expérience et la leçon, si tant est qu’elles existent, sont des prétextes spécieux. Tout simplement, l’incident a déjà commencé à se produire. Quelqu’un, en haut (ou en bas, car comment définir ce qui, dans une histoire, est en haut et ce qui est en bas, elle roule et, quand vous avez l’impression qu’une partie d'elle prend appui sur le ciel, le moment d'après, la voilà qui rampe dans la boue) a déjà  tout réglé dans les grandes lignes, avec un clin d’œil – à mon avis malin – il a lancé l’histoire et son cours offensif est inflexible. Par « inflexible », je veux dire quelque chose comme un cataclysme naturel. Imaginez un tremblement de terre qui vous balance de çà, de là, ce qui, à en croire certains, ne serait pas dangereux, seulement superficiel et, si vous ne perdez pas le contrôle de vous-même, vous faites preuve de sens de l’humour – chacun réagit comme il peut. Oui, seulement, voilà qu’il vous secoue par-dessous, vous sentez la terre se dérober sous vos pieds et alors, je ne sais pas… Ce que vous allez faire ensuite, c’est une question d’imagination.

Après-midi

Mercredi, juin

   Emma V. ne soupçonne encore rien. Elle est assise et regarde par la fenêtre du tramway. Non, ce «regarde» ne lui convient pas. Elle «coule un regard distrait». Elle a un rendez-vous amoureux, comme vous l’avez deviné. Le tramway a du mal à se traîner en direction de la place Slavéïkov. Elle porte une robe courte bleue et rouge, ses chaussures aussi sont rouges, on la remarque de loin, elle peut se le permettre parce qu’elle est agréable à voir. D’après elle, elle est carrément irrésistible, ce qui veut dire qu’en la voyant l’humanité est prise d’agréables frissons quand c'est un homme, et de désagréables pressentiments quand c'est une femme. Elle a environ trente ans. Trente-trois, puisque vous insistez. Critique d’art. Sa période préférée: le réalisme critique. C’est-à-dire Balzac, Dickens, Tolstoï, s’il vous plaît. Elle vit en écrivant et en traduisant à son compte, ce qui veut dire qu’elle ne baigne pas dans le luxe, bien au contraire. Divorcée. Avec une fille qui est au début de l’adolescence. Un amant dont elle sait que c’est son grand et dernier amour. Il est pénible de prendre conscience qu’elle a atteint une limite dans sa vie et qu’ensuite il n’y aura plus rien. Ce qui est bien, c’est qu’elle ne sait pas quand ce rien aura lieu, aujourd’hui ou d'ici plusieurs années. Il est marié. Ce n’est pas ça, son problème, elle ne veut pas se marier avec lui. Elle ne veut se marier avec personne. Elle veut… le diable sait quoi. C’est bien le diable, justement, parce que sa vie ne suit pas l’ordre divin. Elle croit que Sa main droite frappe immanquablement ceux qui se sont écartés de l’ordre divin. Comme des mouches. Paf! Et parfois : une tache humide, ce qui est peut-être la meilleure solution. D’un autre côté, il est vrai que des tas de gens vivent dans le péché et qu'il ne leur arrive rien, mais ils n’en ont pas conscience. Alors qu'elle, si. Ces pensées laissent sur son visage une expression tourmentée, comme si elle avait constamment mal aux dents, d’ailleurs, elle a presque constamment mal aux dents, mais pas d’argent pour se faire soigner. Elle ferait mieux d’arrêter avec ces pensées. Tout de même, elle va voir son unique et dernier bien-aimé, or si ces pensées sont toujours avec elle, lui, elle le voit rarement, seulement lorsqu’il peut (ou veut), voilà bien sa chance, tu parles d’une chance, un malheur plutôt. Il pense qu’il y a des gens comme ça. Il ne la vise pas, il parle en général. Par exemple, quelqu'un va chercher son salaire et la caisse ferme juste devant lui. Contrôle financier. Ou bien, il s’est passé quelque chose avec la caissière. Ou bien au type. Il finit par toucher son salaire mais c'est sacrément difficile, au point qu'il n'en a presque plus envie. Paraît qu’il y a des gens comme ça, des qu'ont pas de pot. Il dit qu’il les sent et les évite. Elle aussi, on dirait bien qu’il l’évite, peut-être la ressent-il comme une qui n'a pas de pot, mais il n’a pas le courage de l’éviter totalement, pas maintenant, parce qu’un jour, il lui a dit: c’est le destin. Il n’a pas dit «l’amour», mais «le destin», alors, on s’y soumet.

    Le tramway se traîne place Slavéïkov. Emma V. s’apprête à descendre pour faire un crochet jusqu’à la rédaction, justement à la caisse, ceux qu'ont pas de pot lui sont complètement sortis de l'esprit, car ce qui caractérise l’esprit, ce sont ses facultés serviles tantôt d'oublier, tantôt de se rappeller quelque chose d’utile. Dans le passage en face, elle aperçoit une silhouette curieuse, un homme de son âge par exemple, mais qu’est-ce qu’il a de curieux ? Elle l’aurait qualifié d’attirant sans cette sensation à la fois repoussante et collante au premier regard, contre laquelle le second regard se bat héroïquement. Et la conscience de le connaître depuis longtemps, même si elle est convaincue que ce n’est pas le cas. Elle le connaît par quelque voie impénétrable. Il lui rappelle quelqu’un. Ressemblance frappante. À l'instant où ça allait lui revenir, cet instant s’envole. Il s’est sapé: un costume de couleur glauque, que les tailleurs qualifient de bleu lagon ou vert lagon, couleur indéterminée, ça dépend sûrement de la lumière. Une crinière blond foncé, qu'il porte longue, peignée avec soin, il en est fier. Il faut voir comment il la rejette en arrière… Un visage étroit, un long nez, des yeux fouineurs, disposés très près de la base du nez, tiens, tiens, voilà la ressemblance avec… Il se passe quelque chose. Il a une discussion animée avec une jeune fille embarrassée, deux tomes… oui, de Dostoïevski, passent de main en main. Il n’en veut pas, il les rend de manière ostentatoire, les accepte par pure gentillesse, pourquoi sinon, entre temps, trois individus, de ceux qu’il vaut mieux ne pas croiser la nuit, s’approchent dans son dos. Les passants bousculent le petit groupe, personne ne remarque rien, la jeune fille lui tend un sac jaune volumineux. On voit briller le cadre doré d’une icône. Il range le sac avec les tomes de Dostoïevski, fouille de sa main libre dans la poche de sa veste, les types l’encerclent et l’attrapent de la manière suivante: par les épaules, par les reins ; il titube, écarquille joyeusement les yeux, comme si c’était une plaisanterie, même si ces gueules témoignent du contraire. D’un mouvement souple, il se dégage de leur étreinte, laissant son costume entre leurs mains, mais oui, mon Dieu, son costume entier, elle se demande si elle rêve, tandis qu’elle se dirige vers la porte parce que le tramway s’est déjà arrêté, elle voit le jeune homme avancer d’un pas en sous-vêtements, cravate et chaussures, serrant sous son bras les tomes de Dostoïevski et le sac, avant de disparaître dans la foule, non quelque part, dans le passage… Les types patibulaires tiennent le costume bleu-vert-lagon et s’ils pouvaient le cribler de trous par la seule puissance de leur regard, ils le feraient tout de suite. Elle descend. Le tramway la dépasse. Le personnage en question tourne au carrefour d’en face, elle est prête à parier que c’est lui, si ce n’est son jumeau, cette fois en costume gris à rayures discrètes, ce n’est pas du tout son jumeau, il porte toujours les deux tomes et le sac jaune, et, tout en les retenant fermement, il allume une cigarette et remonte d’un pas alerte la rue Rakovski.

   Elle a envie de rire. Elle n’y comprend rien. En quelque sorte, c’est ça qui l’amuse. Elle se dit que la vie est plus fantastique que le fantastique. C’est un sujet pour Gogol, ça. Si elle se mettait à le raconter, on lui dirait: regarde-la, comme elle ment ! D’ailleurs, c’est une réplique de Gogol, et elle se demande comment il développerait l’histoire à partir de là… Premièrement : où est né, a grandi et s'est formé ce produit glissant des temps modernes ? En Bulgarie, évidemment, où sinon. Dans une famille d’employés honnêtes mais pauvres. L’honnêteté et la pauvreté parviennent si bien à le dégoûter qu’il décide de les exclure à tout jamais. Deuxièmement : en Bulgarie, le trafic d’icônes est florissant. Il est sûrement possible de pister le chemin suivi par une icône, du monastère à l’atelier de restauration en Allemagne, en passant par la place Slavéïkov. Quelque part sur ce tracé, Interpol s'en mêle. Un juge d’instruction atterrit à Sofia. Disons qu’il est français, bulgare ou non par sa grand-mère, on laisse tomber le lien de parenté.Il a fait des études de langues et littératures slaves à la Sorbonne, se débroulle tant bien que mal en bulgare et est le descendant d’une vieille famille aristocratique. (Quoique, finalement, en quoi ça gênerait, une grand-mère bulgare?) Il est appelé par les forces de l’ordre à se battre contre le mal universel, avec son charme et ses yeux d’un bleu perçant… Gogol fronce le nez d’un air dégoûté. Qu’il avait assez long et sensible, comme on sait. Ce sujet de bas étage ne lui agrée pas. Lui, ce qu’il aime, c’est sonder les plaies de la société avec une profondeur psychologique obtenue grâce à une coupe transversale des phénomènes sociaux. Les yeux d’un bleu perçant n’ont rien à voir avec ça. Ils ne sont qu’un problème individuel. Fi, c’est dégoûtant! Gogol est complètement déprimé. Que puis-je faire pour vous, soudar[1]? demande Emma V. avec un soupir. Comment vous réconforter ? Il prendrait bien un peu de madère. Où je vais le prendre, moi, ce madère ?... Tiens, tiens ! Et voilà Dostoïevski qui s’insère, s’intègre littéralement à l’histoire par l'intermédiaire de ce madère. Ses contemporains racontent que, du temps où il était encore inconnu ou moins connu, il avait assisté à une causerie littéraire dans un salon privé où se trouvait aussi Gogol. Il s’était senti très gêné en présence de tant d’écrivains à la fois. Les maîtres de céans, inquiets, se demandaient que faire pour lui être agréables, et, à un moment donné, il avait daigné lâcher (oui, lâcher à contrecœur), qu’il boirait volontiers une goutte de madère. Très bien, mais ? Dans cette maison, on trouvait même du lait de poulet, mais pas de madère, on avait envoyé en pleine nuit les domestiques à la recherche d’au moins une bouteille. Il semble que Dostoïevski se soit bien amusé, car ensuite, il a décrit l’épisode quasiment à la lettre (c'est ce qu'affirment ses contemporains) dans Le bourg de Stepantchikovo et sa population, où Foma Fomitch est un Tartuffe russe, or Tartuffe est la personnification baroque des forces impures… Emma V. ferme les yeux, horrifiée par ses propres pensées, elle s’arrête même en plein milieu de la rue. Soupire profondément. Ce n’est pas ma faute, messieurs les écrivains, vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point la conscience est déboussolée au 21e siècle! Elle aimerait bien opérer des coupes transversales des ulcères de la société, oh comme elle aimerait le faire, où qu’elle se tourne, ce ne sont qu'ulcères, la conscience saute comme une puce, elle divague et il en sort pour finir… le diable sait quoi.

   Mais peut-être le jeune homme qui a la faculté de se dédoubler est-il un collectionneur passionné de livres et d’icônes ? Avec cette gueule insolente ? Allons donc!

   La caisse est fermée. Il ne s’est rien passé, tout simplement... la comptable, Veska, est partie quelque part. Elle n'a qu'à revenir dans une demi-heure ou une heure. Elle demande aux employées du bureau voisin si elle peut passer un coup de fil. Pour dire à son homme qu’elle sera en retard. Elle entend sa voix et sent son cœur palpiter dans sa gorge. Elle déglutit, déglutit encore pour le remettre à sa place, l’effort rend sa voix assourdie. Elle a peur que les employés ne s’en aperçoivent.

   Lorsqu’elle se retrouve dans la rue, ses yeux sont pleins de larmes. Qui gonflent. Parce qu’elle a peur qu’on ne s’aperçoive que c’est toujours comme ça lorsqu’elle entend sa voix, que dire de lui tout entier, parce que c’est insupportable, cauchemardesque, mais c’est justement ce qui lui donne le sentiment de vivre, une vie débordante, merveilleuse, sinon elle est comme morte, comment est-ce qu’on peut comprendre tout cela. Elle s’efforce de ne pas ciller, d’arrêter les larmes, elle a trois cigarettes et en allume une. Et trente stotinki[2]. Elle se prend un café. Se dirige vers le jardin public devant le café Cristal. Et alors ? Il fait chaud. Elle va s’asseoir quelques instants sur un banc. Ensuite, on lui donnera ses honoraires. Elle pourra payer le téléphone. L’électricité. Il restera toujours un petit quelque chose. Et après, elle trouvera bien un autre travail. On ne sait jamais.

   Dans le jardin public, on vend de vieux livres sur un étal : de loin, elle aperçoit les fameux deux tomes. Non, c’est pas vrai ! Pourquoi ce serait justement ces deux tomes ? Elle ne peut pas expliquer, elle le sait, c’est tout. Elle déplace d’un geste distrait les autres livres, pour ne pas susciter d’espoirs vains chez le vendeur, examine un Mérimée bien conservé, décide de se l’acheter plus tard pour des raisons sentimentales, de le relire après tant d’années, et, avec l’air de quelqu’un qui s’apprête à prendre connaissance d’une lettre qui ne lui appartient pas, elle prend le premier tome de Dostoïevski. Les frères Karamazov. Tiens, tiens… Les frères Karamazov. Elle feuillette le livre, avec la sensation d’être calme, d’avoir bien les pieds sur terre, d’avoir maîtrisé le chaos, tandis qu’elle lit:

   «Bigre ! Figurez-vous, ça aussi, je le savais, Piotr Alexandrovitch, et, même, vous savez,  je le pressentais, que je le faisais, sitôt que j'ai ouvert la bouche, et, même, vous savez, je pressentais que ce serait vous le premier qui me feriez la remarque. Dans ces secondes où je vois que, ma plaisanterie, elle ne marche pas, moi, Votre Éminence, j'ai les deux joues qui se collent aux mâchoires inférieures, ça me fait quasiment des convulsions ; ça, c'est depuis l'adolescence, quand j'étais pique-assiette chez les nobles, que je me gagnais mon pain à faire le pique-assiette. Je suis un bouffon à la racine, de naissance, exactement pareil, Votre Éminence, qu'un innocent de village ;  je ne dis pas le contraire, un esprit malin, si ça se trouve, il est caché dans moi, mais d'un calibre, remarquez, modeste, un plus notable vous aurait pris un autre logement, tout mais pas vous, Piotr Alexandrovitch, vous non plus, comme le logement, vous ne faites pas le poids. Mais, moi, par contre, je crois, je crois en Dieu. C'est juste les derniers temps que j'ai eu un doute, mais, là, maintenant, je suis là, j'attends de grandes paroles. Moi, Votre Éminence, je suis comme le philosophe Diderot. [3]

   Plus tard, Emma V.,  deux rencontres lui tombent dessus, oui, lui tombent dessus, comment définir autrement quelque chose que l’on n’a pas désiré et dont on ne sait comment se débarrasser. Durant toute la journée du lendemain, elle essaie de raconter ces deux rencontres et, si elle n’y parvient pas, c’est parce que ce qu’elles inspirent, l’idée même de ces rencontres lui échappent, or sans cela, tout devient dénué de sens, une stupidité effrayante, à se demander pourquoi elle embête les gens avec ça et quelle bouillie c'est dans sa tête puisque ça lui semble important.

   La petite voix toute huile tout miel du «philosophe Diderot» se glisse dans son oreille, au point qu’elle a envie de secouer la tête:

   – On lit Dostoïevski, hein ? On l’aime ? On est en admiration!

   Le même jeune homme. Au costume discrètement rayé. Ses yeux se rejoignent juste au-dessus du nez, il la montre du doigt comme s’il la démasquait, il rejette en arrière sa crinière bien entretenue et éclate d’un rire triomphant.

   Elle attend qu’il se calme.

   – On peut dire ça comme ça.

Elle fait mine de reposer le livre.

On ne peut pas dire qu’il le lui prend des mains : il le saisit en quelque sorte dans les airs, l’ouvre, fixe d’abord sur les pages puis sur elle son étrange regard croisé. Et avec un sourire charmeur:

– Qu’est-ce que ça veut dire «on peut dire ça comme ça» ? Ça veut dire qu’on peut le dire aussi autrement, qu’on n’aime pas suffisamment Dostoïevski, qu’on ne le lit pas régulièrement... Horreur ! Comment est-ce possible ? Moi, je l’admire de A jusqu’à Z ! Quel que soit le livre, quel que soit le passage, c’est la révélation absolue ! Tenez, là, qu'est-ce qu'on a… Esprit impur de calibre moyen cherche appartement à louer… Evidemment ! Il cherche toujours ! Entre nous soit dit, ne me demandez pas comment je le sais, mais je sais que s’il cherche il trouve toujours ! On ne peut pas en dire autant des gens, hélas ! Le Christ a beau dire : «Frappez et on vous ouvrira, cherchez et vous trouverez»,  la question, c’est de savoir quelle porte exactement va s’ouvrir et ce que vous allez trouver. Il se passe ici de grandes surprises ! Et toute la théologie du monde ne saurait expliquer pourquoi on frappe avec les meilleures intentions, or, l'instant d'après, on se retrouve plongé dans la merde jusqu’au cou… Oh, pardon ! Je me suis égaré ! Quelle mouche me pique ?! Je n’emploie absolument pas ce genre de mots ! C’est l’émotion, c’est ça, l’émotion ! J’ai rencontré une jolie femme, mais vraiment jolie, vos yeux exercent une attraction magnétique… Et voilà, vous vous moquez de moi, vous me méprisez, et moi qui comptais vous entretenir de sujets sublimes, d’horizons bleus et de tulipes noires…

Emma V. s’arrête de pouffer de rire et demande :

– Quelles tulipes noires ?

– Je les cultive ! s’écrie-t-il. Sur le toit ! Avec ces deux mains-là ! Une variété hollandaise ! Unique ! Je vous les montrerai ! Je désire vous les montrer de tout mon cœur et de toute mon âme ! Si vous m’accompagnez tout de suite jusqu’à mon modeste appartement, tout près d'ici, littéralement à deux pas au coin de la rue…

– Je n’irai pas avec vous, l’interrompt Emma V. ... Et de toute façon, j’ai du travail, et je n’ai pas le temps, et…

– D'accord, d'accord, d'accord ! Le temps n’est pas un problème ! Moi, si je n’arrivais pas à me débrouiller avec ce temps-ci ou avec ce temps-là, je n’aurais plus qu’à me cracher aux yeux, ou plutôt, non, j’irais directement place Slavéïkov et je demanderais à tous ceux que je croiserais de me cracher dessus, et si par hasard ils refusaient, j’insisterais ! Je vous rendrai la monnaie exacte lorsque la caissière ouvrira la caisse, pour l’instant elle est occupée, ne me demandez pas comment je le sais, mais je sais qu’en ce moment elle est en train de choisir des draps et des serviettes pour le mariage de sa fille. Vous ne me croyez pas ? Vous me prenez pour un menteur ? Erreur ! Les conséquences peuvent en être fatales !

– Certainement, répond-elle. Elle finit de boire son café refroidi. Elle regarde autour d’elle, à la recherche de l’issue la plus facile.

Il l’entoure avec agilité, se dresse si près d’elle qu’elle sent son eau-de-Cologne, pas désagréable d’ailleurs, elle fronce les sourcils et fait rapidement un pas en arrière, provoquant de nouveau l’hilarité du jeune homme.

– Le temps, Mademoiselle, n’est rien. Sinon la forme de ta perception intérieure. La faculté que tu as de te représenter toi-même ainsi que ton état intime, et comme ton état intime a besoin d’une image temporelle, tu le vois comme une ligne. Quel manque d’originalité ! Une ligne ! Tu as bien envie de courir un peu de l’avant, parce que tu es persuadée de savoir où se trouve «l’avant», sans compter que tu crois, oh oui, comme tu le crois !, que quelque part, là-bas, une corne d’abondance attend seulement que tu passes. À tes yeux, je vois que tu n’as pas lu Kant. La honte ! La Critique de la raison pure est l’un de mes livres de chevet, je le relis avant de m’endormir. Bon, d’accord, je suis arrangeant, admettons que le temps soit une ligne. Imagine maintenant que je détourne de ton précieux temps et que je l’emporte par-ci, par-là, en haut et en bas, en l’occurrence en haut, vers mon appartement où nous allons nous installer au milieu de tulipes noires, boire un café, faire d'autres choses agréables. Que va-t-il se passer, à ton avis, avec la partie de ton temps qui va rester ici ? Ce sera toujours le même. Allez, viens… Ne me compare pas à un autre homme, je n’ai rien contre lui et il ne lui arrivera rien si tu viens avec moi pour un petit moment…

– Premièrement, ne me tutoyez pas ! rétorque Emma V. d’un ton sévère. Deuxièmement, puisque le temps est le produit de notre imagination, je vais vous dire que, dans mon temps, il n’y a pas de temps pour vous ! Eh oui. Ce… quel qu’il soit, il ferait mieux de s’occuper de ses affaires.

Elle se retourne brusquement, mais, au même instant, un groupe d’écoliers traverse en courant l’allée. Un sac-à-dos la heurte et manque la renverser. Il lui entoure les épaules avec sollicitude, ses cheveux lui chatouillent l’oreille, il lui demande :

– Est-ce que tu crois en Dieu ?

– Ça ne te regarde pas… a-t-elle envie de crier mais sa voix se perd, la tête lui tourne un peu.

– Je le savais. Je le pressentais, lui ronronne-t-il à l’oreille. L’athéisme, en fait, est une question de mauvaise éducation. Si tu croyais en Dieu, tu comprendrais aussi des concepts abstraits, tels que l’espace et le temps, par exemple… Où vas-tu ? Tu t’en vas ?! Tu me laisses en plan parmi les buissons, seul, le cœur brisé !...

Bizarre. Ses jambes ne la soutiennent plus. Elle n’arrive pas à s’affranchir de l’impression qu’elle marche parce qu’il lui permet de le faire. Elle est certaine qu’il est là et la regarde de dos. Elle se dépêche - comme en rêve. Il faut seulement qu’elle sorte de ce jardin. Qu'elle se débarrasse.

Et elle tombe tout droit dans des bras multicolores. La femme qui dessine des portraits instantanés. Elle est à l’affût de clients, sur le banc près de la sortie. Petite, ronde comme une boule, couverte de plusieurs rangées de vêtements, tous en soie bigarrée, plutôt négligée, un énorme béret sur la tête, posé coquettement de travers. Les bras étendus, comme en croix, sérieuse comme un pape.

– Je veux faire votre portrait ! déclare-t-elle d’une voix qui ne souffre pas de réplique.

– Je n’ai pas d’argent ! marmonne Emma V. et elle tente de se glisser sous l’un des bras.

– Je ne veux pas d’argent ! Il faut que je vous dessine ! Que je voie les signes dans vos yeux ! Comprenez-moi, c’est un appel du cœur ! C’est un commandement suprême !

– À la fois un appel et un commandement ? Ce n’est pas possible! s’écrie Emma V. hors d’haleine tandis qu’elle tente diverses échappatoires. L’épouvantail, avec ses bras tendus, lui barre constamment le chemin. On peut vous donner n’importe quel commandement, par exemple d’arrêter, et vous feriez mieux de ne pas insister davantage, combien de fois dois-je vous le répéter…

– Asseyez-vous ! ordonne «l’épouvantail» d’un ton impérieux. D’un geste auguste, elle montre le banc.

Et que pensez-vous qu’il arriva ? Emma V. s’assoit. Si vous pouvez vous l’expliquer, tant mieux. Elle ne s’assied pas toute suite, évidemment. Elle se balance d’un pied sur l’autre, comme si elle hésitait, et se laisse pousser délicatement. Elle fronce les sourcils, vérifie si les gens autour d’elle ne la regardent pas d’un air réprobateur et finit par atterrir sur le bout du banc. Peut-être à cause des signes dans les yeux. Imaginez qu’on lui annonce un avenir radieux. Et imaginez qu’il se réalise à la lettre. On ne sait jamais.

(…)

Remarques

[1] «Monsieur», en russe dans le texte (toutes les notes sont de la traductrice).

[2] La monnaie bulgare est le lev, divisé en stotinki.

[3] Traduction de André Markowicz, Arles, Actes Sud, Babel, p. 80-81.

Traduit du bulgare par Marie Vrinat

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