Project Dostoïevski (extraits traduits)

Radoslav Parouchev

Project Dostoïevski
roman traduit du bulgare par Marie Vrinat (extraits)


    PROLOGUE

Fiodor Dostoïevski se leva de nouveau de son siège, passa à la vitesse d'une ombre fuyante derrière le dos d'Alexeï toujours assis, enfonça sa main gauche sous l'épaule gauche de ce dernier et lui fit l'une de ces prises bloquantes qui sont à la fois élémentaires à exécuter et inaccessibles au commun des mortels qui ne travaillent pas dans le système de quelconques services secrets. Puis il exerça de son genou une pression brusque en avant et en bas, entre les omoplates, de manière à ce que le visage d'Alexeï vienne s'écraser contre la surface en chêne de la table placée devant lui, tandis que, du pouce et de l'index de sa main droite, Dostoïevski le serrait à la pomme d'Adam. Oui, il peut me trucider, se dit Alexeï dans un brouillard pénible, il le peut, ce type, il est complètement fou...
Après quoi, Dostoïevski repoussa prestement avec son pied la chaise du prisonnier et, sans desserrer son étreinte, il le renversa de nouveau sur le sol sale.
— Tu n'es pas autorisé à t'asseoir sur une chaise en ma présence. Tu resteras assis par terre. Ensuite, comme tu l'as peut-être entendu dire de l'agent Stavroguine, tu resteras couché au fond du golfe de Finlande. Mais peut-être pas. Ça ne dépend que de toi. Alors ?
— Alors... quoi ? gargouilla Alex.
— Ta seule chance de sortir d'ici vivant, c'est de me dire ce que je veux savoir.
— Ta seule chance, Fèdia, d'apprendre ce que tu veux savoir, c'est de moi. Et donc, tu as besoin de moi vivant.

 


DÉBUT :

« Le temps ne s'embrouille jamais tout seul, ce sont d'abord les choses qui s'embrouillent en lui. Commençant la seconde partie de la vie de mon héros, je suis rempli à la fois de satisfaction par ce que j'ai atteint dans mon précédent roman et d'angoisse immanquablement provoquée par la gravité de la tâche que mes épaules, pas assez fortes, des épaules d'un âge avancé, des épaules à la santé altérée, ont eu la hardiesse de se charger. Une tâche dont le bon accomplissement, toute fausse modestie à part, j'ose l'espérer, pourrait donner un nouveau cours à l'Histoire universelle. Une tâche que l'on peut formuler le plus justement comme ceci : donner au lecteur une recette claire et réalisable pour atteindre le Surhomme. »
Dès la première phrase, Alexeï sentit que quelque chose dans ce livre n'était pas du tout okay. Il regarda par la fenêtre du compartiment le paysage pastoral qui défilait vertigineusement dans un crissement des deux côtés du train supersonique.
Après avoir contemplé quelques secondes les taches brouillées des prairies alpines en automne, Alexeï inspira brusquement et prit conscience de ce qui l'avait gêné : la sentence maniérée de la première phrase du roman lui était connue d'avant. Ce truc sur le temps et les choses en lui, il l'avait lu, peut-être pas littéralement, quelque part au début du siècle, alors qu'il était attiré par les écrivains est-européens alors à la mode. Il était presque certain d'avoir rencontré la même phrase ou une très semblable chez Pelevine, Viveg, Parouchev ou un écrivain de ce genre. En fait, il n'y aurait rien eu d'étrange à ce que l'un des néo-modernistes qui avaient essaimé ait plagié une ou deux phrases de Fiodor Dostoïevski. Rien, sauf, évidemment, le fait que, lorsqu'au début du siècle Parouchev ou l'un de ces auteurs avait écrit cette phrase, le second tome des Frères Karamazov n'avait pas encore été publié et que personne au monde, y compris l'éventuel plagieur, ne l'avait vu.

Ouais, il est un peu lourd ton début..., il doit avoir plus d'ampleur, plus  genre « The Titanic overture ».
— Tu  veux dire ?
— Je veux dire, ton roman, il devrait avoir un début choc et raconter comment Alexeï voyage dans le train à grande vitesse, de retour d'un business trip à Biarritz, et lit un second tome. La révélation, suivant la tradition que nous ont léguée nos pères, doit être un peu surreal et renversante. Bref, il ne faut pas qu'on puisse deviner ce qui nous attend après. Tiens, quelque chose du genre :

Pfffffffffffffffffffffou ! Pfou !
— Pfffffffffffffffffffou ! Pfou ???
— Oui, oui, pffffffou ! Ne m'interromps pas ! Tiens :

Tenez, regardez-la ! La toute nouvelle ligne supersonique Biarritz-Santa Sofia !
Cet assemblage pas seulement perfectionné d'éléments en acier, fibre de verre et cyber-béton, qui, venant à bout des aléas de la géographie, relie le tempétueux et froid Atlantique nord à la blanche écume de la presque tropicale et presque magique mer du Sud-est !
Pfffffffou !
Tenez, regardez-nous ! C'est nous, oui, nous, les hommes, qui l'avons fait ! Nous traversons désormais presque toute l'Europe en soixante quatorze minutes, sur la terre, par-dessus le marché, pas dans le ciel !
Pfffffffou !
Tenez, venez ! Venez par ici, prosternons-nous ensemble devant la grandeur de l'esprit humain !
Avec Alexeï, un pathos petit-bourgeois de ce genre n'était pas compatible. Notre héros projetait de s'offrir le luxe d'un voyage romantique, fait d'émerveillements et d'extase, au plus tôt immédiatement après sa mort. Pour l’heure, à trente deux ans, à l'aube de son envol économique, notre héros se contentait d'utiliser ce miracle supersonique de la technique pour se rendre de l'un des bureaux de la banque dans laquelle il travaillait jusqu'à un autre bureau de la même banque. Ou, si vous préférez, il rentrait d'un voyage de travail à Biarritz pour se retrouver au travail dans sa ville natale.
Au début de notre histoire, le quotidien d'Alexeï ne présupposait nullement qu'il reste assis, inactif, ni qu'il se laisse aller à une oisiveté émerveillée et romantique. Si bien que ce séjour forcé dans le train à la vitesse irréelle, combiné à l'absence de courriels dans son BlackBerry, lui offraient une occasion, trop rare, de lire un peu.
Le soleil se cacha derrière la partie du continent qu'Alexeï quittait, et le train entra dans l'autre partie en traversant le système de tunnels alpins, fiou-fiou-ou-ou-ou, si bien qu'il n'y avait plus rien à regarder par la fenêtre. Alexeï ouvrit de nouveau le second tome des Frères Karamazov :
« Alexeï avait l'impression que les minutes tombaient comme des prunes et que leurs noyaux étaient leurs secondes, tandis qu'il attendait, palpitant, l'apparition dans le vaste salon de Madame Khokhlakova. « Ah, quelle propreté, se disait Aliocha. Tout, tout jusque dans le moindre, le plus insignifiant des détails, tout est toujours si impeccablement propre chez la vieille Khokhlakova de la noblesse terrienne ! Mais alors, se demandait Aliocha, quels produits nettoyants utilise-t-elle ? Il ne faut pas que j'oublie de lui demander, pour rien au monde je ne dois oublier de l'apprendre ! La propreté étincelante des meubles, des carreaux, des tringles, du sol, des vêtements, des récipients pour le thé, peut-il y avoir une autre voie pour accéder à la pureté de l'âme et des pensées humaines ? »
Ah non, mec. Non mais c'est quoi, ça ? Des produits nettoyants ?! — se dit notre Alexeï en refermant avec agacement l'édition luxueuse du second tome. Qu'a-t-il bien pu se passer, nom de Dieu, avec Fiodor Dostoïevski, durant les derniers mois qui ont précédé sa mort, pour qu'il produise ça ? Décidément, il y avait quelque chose qui clochait, oui, il y avait – à condition, bien sûr, qu'on te pardonne ce cliché ! C'est pas sérieux, ton début ! Trop léger ! Tout simplement pas sérieux ! Tout roman contemporain qui se respecte doit, dès le tout début, laisser entendre que, quelque part, à l'intérieur, le héros va mourir de façon dramatique (ou peut-être même, qui sait, qu'il ne mourra pas).  Prends l'un des passages, plus bas, et, mine de rien, place-le là. Par exemple celui-ci :
« Au début : une sensation de mort totale. Du genre le plus épuré, le plus athée, la mort uniquement comme pourrissement de la chair. Mes yeux ne voient plus rien.
Mon cœur a cessé de battre pour toujours.
Je suis mort et mes tissus se décomposent.
Dans des circonstances normales, la terre noire m'aurait eu. Les vers se seraient creusé des tunnels à travers mes poumons, les vers auraient pondu consciencieusement leurs petits œufs et leurs larves dans mon pancréas, ils se seraient installé une salle de conférence dans mon cerveau. Dans mon foie se tiendrait leur club dans lequel ils boiraient jusqu'à l'aube après une dure journée, une dure journée remplie à forer des tunnels dans mes chairs pourrissantes.
Mais il n'était pas écrit que je connaisse une fin aussi naturelle que presque tout le monde. Maintenant, le fond froid du golfe de Finlande est ma tombe et, au lieu des limaces visqueuses, les poissons visqueux vont faire ripaille à satiété avec ma dépouille de trente-trois ans. Je n'ai plus d'yeux, les poissons les ont becquetés... »
Les Alpes prirent fin en moins de dix minutes et le ciel se couvrit du couvercle gris-blanc de l'inflexible progrès. Ce couvercle, c'était le smog qui s'étendait sur toute l'Europe orientale. Alexeï rangea l'étrange livre dans son sac, près de son portable, et il se prépara à descendre.

***

— Ton cul – commença M. Schweinsteiger, — ton cul, Alexeï, n'est tout simplement pas assez gros pour être en état d'assumer la responsabilité d'un fiasco aussi énorme. Écoute, Alex... cette banque, aussi banal que ça te paraisse, cette institution bancaire a deux cents, je dis bien, deux cents ans. Elle a été fondée au Luxembourg lorsque vous, ici, vous étiez encore sous le joug mongol et que, pour autant que je sache, il vous était littéralement interdit de regarder vos maîtres dans les yeux... Et c'est justement pour cette raison que cette banque ne pourrait en aucun cas te permettre, à toi, Alexeï, avec ton laisser-aller, ta médiocrité irresponsable, de détruire ce qui a été construit au prix de labeur et de calculs durant deux siècles ! Parce que, mon cher jeune collègue...
Comment en était-on arrivé à cette situation émaillée d'une grossièreté aussi directe ? Qu'est-ce qui avait conduit le héros de notre roman, Alexeï K. âge de trente deux ans, jusqu'à ce rendez-vous fatidique avec monsieur  Schweinsteiger ? Qu'y avait-il de commun entre la taille du cul d'Alexeï  et l'histoire de l'activité bancaire en Europe ? De quel effroyable forfait Alexeï s'était-il rendu coupable pour que Schweinsteiger utilise le mot le plus offensant du monde, à savoir « médiocrité » ? Telles sont les questions, et bien d'autres encore, que se pose l'auteur, comme on le voit écrit dans les recensions littéraires. Et aussi : que devons-nous précisément porter à la connaissance du lecteur concernant le héros de notre livre, Alexeï K., qu'est-ce qui est essentiel dans sa vie, avant que nous ne le rencontrions au seuil de l'âge du Christ, ayant déjà compris beaucoup trop de choses et beaucoup, beaucoup plus déboussolé que ne devrait l'être un homme normal...

Ici, pour le background d'Alexeï, invente-le comme tu peux, regarde avant comment l'Alexeï de Fiodor est présenté au début des Frères Karamazov. Pour moi, c'est un homme remarquable, écrit Fédia1, mais, réellement, je doute de réussir à le démontrer au lecteur2.

Alexeï était né peu après le point culminant de la Guerre froide, dans une famille d'employés, au cœur même de l'Europe orientale, dans la ville de Santa Sofia. À la fin du XXe siècle, Santa Sofia était la ville la plus grande derrière le Rideau de fer après Moscou et, de l'avis de touristes étrangers qui commençaient justement à faire leur apparition dans ses rues, c'était la plus belle de l'Europe orientale, après, bien entendu, la Venise du nord : Saint-Pétersbourg.
Alexeï avait fréquenté crèche et jardin d'enfants, après quoi il avait terminé ses études secondaires dans son faubourg natal, dans un lycée ordinaire. Dès son plus jeune âge, ses professeurs et ses camarades de classe avaient constaté, sans se tromper, la présence chez lui d'une sensibilité problématique. Il était de ces enfants qui fondaient aussitôt en larmes lorsqu'ils s'étaient égratigné le genou contre l'asphalte, et ses pleurs étaient si dramatiquement aigus que le lait caillait dans un rayon d'un demi-kilomètre, les feuilles des marronniers jaunissaient prématurément et les abeilles cessaient de butiner pendant des semaines entières.
Maigrichon et mal coordonné de nature, notre héros évitait le sport, de même, en principe, que tout risque physique. À chaque fois, quasiment, qu'il courait, il tombait et se faisait une entorse. Lorsqu'il eut dix ans, au prix d'énormes exhortations et menaces, ses parents l'inscrivirent au moins dans le club de tir du quartier où, même si l'on tirait surtout en position allongée et où tout était question de calme et de concentration, Alexeï ne resta pas plus d'un an. Ensuite, son père lui acheta un vélo de sport que, peu de temps après, son père, toujours lui, commença à qualifier de « monument », étant donné que le vélo prenait la poussière, intact dans le couloir, tandis qu'Alex préférait ses livres d’aventures dans les mers du sud et ses méditations d'enfant à première vue légèrement inquiétantes.

[…]

LA VILLE INVENTÉE.

En fin de compte, du point de vue de la taille, Alexeï atteignit environ cent soixante dix centimètres, quant à ses cheveux, qu'ils portait plutôt longs, ils étaient raides, fournis et blond cendré. Mais vous savez quoi ? Avant d'entreprendre la description de la remarquable personnalité et de, c'est un euphémisme, la biographie étonnante de notre héros, examinons avec l'admiration qui lui est due sa ville natale. Comme vous le savez, il y a dans le monde des villes qui, en soi, sont bien plus importantes que tous les gens qui y ont jamais vécu.
Ah, Santa Sofia !
Les nuages gris-blancs au-dessus de la Baie se déplissent doucement avant d'être déchirés par la brise marine, et la voilà, nous la voyons, magiquement réelle avec ses soixante-dix sept cathédrales, baroquement grandiose avec ses douze mosquées bleues, nous voyons des canaux, des fontaines, des colonnades, des cascades, des passages et des ponts où sont posés des aigles de pierre, Santa Sofia aux majestueuses pentes alpines éternellement vertes qui l'entourent sur trois côtés, et aux effluves enchanteurs de la chaude mer, plus bas, la mer du Sud-est qui vient baigner les pieds de ses faubourgs méridionaux...
Ah, Santa Sofia, qui, au cours des siècles, n'a pas baissé la tête, émerveillé, en passant sous les voûtes de tes puissants portails, sous les ombres enchanteresses de tes innombrables clochers : Slaves et Teutons, Juifs et Tatares, Pétchénègues, Turcs et Romains, fiers maîtres du monde, dit-on, mais en fait cendres au Vent, cendres ? Que dis-je, misérables grains de poussière, carrément, dansant dans le néant temporel du Cosmos!
Lorsqu'Alexeï était en pleine puberté, l'Empire soviétique fit faillite pour avoir mal géré sa comptabilité et entra dans un processus de liquidation douloureuse. C'est alors que l'Europe orientale reçut la liberté qui l'affranchissait de la botte kazakhe et se remplit joyeusement d'investissements étrangers jusqu'à ras bords. À un moment donné, elle commença même à déborder un peu de ces investissements étrangers, telle une pyramide renversée, submergée par un nectar suave.  Plouf-plouf. Avec le retour de la libre circulation des marchés et de la morale bourgeoise qui va inéluctablement de pair,  d'ancien camp de concentration soviétique, Santa Sofia (ou « Santa », comme on le disait déjà tout simplement) se transforma en un « Nouveau Singapour » prospère, comme l'appelaient, non sans fondements, les analystes économiques mondiaux. Les bâtiments d'affaires en verre et en béton un peu étranges abritèrent en leur sein les cathédrales, à la place des mosquées se dressèrent des stations de métro, la Synagogue fut amplement agrandie et réorganisée pour devenir la bourse la plus importante entre Londres et Hong-Kong, au-dessus de la ville on vit se déployer le corps d'autoroutes à six ou sept voies, tandis que, dans la mer, des digues commençaient à s'entasser pour conquérir l'espace vital nécessaire à des parkings.  
Les organes centraux de la plupart des konzerns occidentaux partirent de Francfort et de New York pour s'installer dans le « Pentagone de l'Euro », quartier des affaires situé au nord du centre historique de Santa. En dix ans, dans toutes les montagnes environnantes, on construisit des stations de ski ultra modernes, quant aux remonte-pentes de certaines pistes, ils commençaient en bas de la ville, à partir des luxueux parkings pour touristes, tout près du Pentagone de l'Euro. Les remonte-pentes menant aux pistes de ski commençaient même à partir de la plage de l'une des stations balnéaires les plus impressionnantes et les mieux organisées, qui avait été construite en moins d'un hiver à une vingtaine de kilomètres au sud de Santa. La station avait pour nom « Saint-Paul Wellness and Spa Imperial Beach », et, dans ses brochures publicitaires, on affirmait que c'était précisément là que l'apôtre en personne était descendu pour la première fois sur la rive européenne, fait qui, avant d'être mis au jour par les constructeurs britanniques, était resté caché plus de deux mille ans dans les dunes longeant la Baie.
En ce qui concerne la consommation, tout à coup, alors qu'il n'y avait rien, à part des denrées soviétiques qui ne servaient, évidemment, qu'à être jetées massivement, apparurent tant de choses à manger, à boire, à porter, à conduire, casser, baiser, vivre dans, se pavaner avec, parler de, garantir, vanter dans des pubs, voler, hypothéquer, visiter, mettre en saisie, adorer, réparer, donner en location, cloner, nettoyer, tuninguer, et, plus généralement, à Posséder, que, très naturellement, tous les habitants de l'Europe orientale commencèrent à se poser à longueur de journée, sous toutes ses variantes, la même question : comment en arrive-t-on à posséder tant de choses merveilleuses. Et ils trouvaient eux-même tout de suite la réponse : comment on y arrive, ben avec de l'argent, bien sûr, comment autrement.
Bien qu'il fasse cailler les produits laitiers et les peintures pour tempera par ses pleurs, bien que, également, ses parents tiennent à lui assurer une bonne éducation, une bonne instruction et un système à peu près solide de valeurs relativement immatérielles, cela n'empêcha pas Alexeï d'être influencé, dans la limite du raisonnable, mais de manière tout à fait suffisante, par le Capitalisme clinquant. C'est ainsi que, dès l'aube des changements qui affectèrent le marché, notre Alexeï, tout comme ses contemporains, commença à vouloir Posséder des Choses Merveilleuses. Mais, en même temps, la plupart des choses qu'il voulait posséder, ni lui ni sa famille ne les avaient. Et il n'est pas nécessaire d'être Bouddha pour deviner que, quand on veut sans arrêt quelque chose qu'on n'a pas, on souffre sans arrêt. Et Alexeï dont les yeux se réveillaient gris les jours pairs et bleus les jours impairs, souffrait quotidiennement de ne pas posséder suffisamment.
Feuilletant le journal intime déjà mentionné, que notre héros avait tenu durant son adolescence, nous avons remarqué que, à la veille de son quinzième anniversaire, influencé sans aucun doute par l'esprit constructif si caractéristique de cette époque de grondement préalable, Alexeï avait écrit deux pages en grosses majuscules d'imprimerie, qui déclaraient, monotones et catégorique : « JE VAIS RÉUSSIRJE VAIS RÉUSSIRJE VAIS RÉUSSIRJE VAIS RÉUSSIR », etc., deux pages entières, tout à fait sérieuses. La relativité sans limites de la notion de « succès », de même que l'inexistence pratique du succès en principe, étaient des idées auxquelles la conscience de notre héros aurait accès en nageant à travers des mers et des mers de déceptions, mais seulement après avoir atteint les trente ans. Dans la Jeunesse tumultueuse du Grondement, alors qu'une Europe nouvelle se dressait après le sommeil imposé par l'économie planifiée, le regard fixé sur les innombrables possibilités offertes par le système de vie capitaliste, des notions comme le « succès », « je dois réussir », « il n'est pas possible que je ne connaisse pas le succès, je ne me le pardonnerais pas » se déposaient de manière toute naturelle dans l'éther de la conscience moyenne. Oh, n'oublions pas non plus la conception culte (tirée également du journal de notre héros) « Il n'y a rien de plus terrible dans une vie humaine que le fait de ne pas réaliser ses potentialités ». Si, Aliocha. En fait, il y a beaucoup de choses bien plus terribles. Vivre sans assez d'amour, par exemple, est une chose bien plus terrible dans une vie humaine.
Mais, peu importe... nous parlions de la formation de la personnalité de notre Alex. Et donc... oui... donc, notre héros n'avait aucune hésitation sur la question : il nagerait dans le succès à tout prix.
Tout prix, très sérieusement, point final.

 

À DEJEUNER AVEC MIA

« Spaghettis Este » ou « Les spaghettis d'été » que le serveur, un Italien aux petites moustaches grasses et retroussées posa élégamment sur la nappe blanche de « Chez Giorgio et Giorgio », si l'on excepte les deux tomates cerises coupées en deux et la pincée minimaliste de basilic, ne comportaient en tout et pour tout que des spaghettis. Cette spécialité prétendument sicilienne fit renaître dans l'esprit d'Alexeï le souvenir particulièrement désagréable de l'un des plats de son enfance, que son père, avec une auto-ironie noire appelait « Trempée au fromage sans fromage ». Dans l'enfance d'Alexeï, l'Europe orientale ne s'était pas encore transformée en un paradis corporatif opulent, et, durant une période courte et fort heureusement terminée à tout jamais, elle avait été sous l'emprise de la narcomafia créée par les ex-services secrets des ex-régimes pro-soviétiques. Il régnait alors un terrible chaos et une misère terrible et, en gros, il n'y avait quasiment rien à manger. À un moment donné, il n'y avait même pas d'eau à boire, sans parler de l'électricité.
— Tu déconnes, mais un jour, Cesare va vraiment devenir député, rappelle-toi ce que je te dis ! déclara Mia, la sœur d'Alexeï, en remplissant sa jolie bouche avec un « penne di Prese Canari avec une sauce de fin mascarpone cuit sur un canapé de rucola et maldonado blanc ».
« Une trempée au fromage sans fromage » pensait amèrement Alexeï, quelques morceaux de pain sec émiettés dans de l'eau bouillante à la lumière d'une bougie en suif de chien par un soir d'hiver gelé. Et le vent hurle du hurlement d'un loup dans les espaces entre les bâtiments, se disait-il. Et maintenant ? Mascarpone, se disait-il. Et il se disait aussi : comme les choses ont changé, quand on y pense.
Tandis qu'il attendait sa sœur pour leur déjeuner du jeudi quasi rituel « Chez Giorgio et Giorgio », il avait essayé une nouvelle fois de lire le second tome des Frères Karamazov, mais sans aller beaucoup plus loin que là où il l'avait laissé dans le train de Biarritz. Maintenant, tandis que les pâtes brûlantes fumaient dans les assiettes comme sorties de la gueule d'un volcan, il avait réussi à contraindre sa sœur à se laisser lire un tout petit passage du Livre qui, il faut le remarquer, commençait à l'intriguer de plus en plus. Voici ce qu'Alexeï lut à sa sœur :
« Une demi-heure avant minuit, le bal de bienfaisance chez Varvara Nikolaïevna était déjà à son apogée. Tous les lustres de cristal brillaient de mille feux et semblaient emplir la nuit de juin de milliards de rayons irrésistibles. »
— Comment ça, des rayons irrésistibles, gros... des milliards ?
— Ça, c'est rien, tu vas voir maint'nant... mais ne m’interromps pas ! Donc...
« Devant le buffet, on ne faisait plus la queue, et ce, non pas que les zakouskis, le thé et la vodka fussent terminés, mais tout simplement parce que tout le monde tenait à s'intégrer aux danses qui devenaient de plus en plus déchaînées et joyeuses. Aliocha sentit la fatigue de ce long jour d'été rempli de tensions et d'émotions. Tout cela ne lui avait pas laissé le temps de lire la dernière lettre de son frère, d'Amérique. La maîtresse de céans cherchait depuis longtemps des yeux Alexeï dans toute la salle de bal. Lorsqu'enfin son regard le découvrit, il lui parut le teint plutôt jaune et épuisé.
-soviétiquesfond— Un jour, mon cher Alexeï Fiodorovitch – commença Varvara Nikolaïevna, après qu'ils furent sortis dans le jardin pour converser à l'air pur  – un jour, toute la Russie et le monde entier vivront à crédit. Et n'ayez pas, mon cher, mon admirable Alexeï Fiodorovitch, n'ayez pas, je vous en supplie, l'air aussi perplexe, il y a un certain temps, j'ai eu l'occasion, alors qu'il était encore parmi nous, de m'entretenir à ce sujet avec votre honorable frère Ivan Fiodorovitch. Il est entièrement d'accord avec mon pronostic. Mais... où en étais-je... oui... un jour le monde fonctionnera d'une nouvelle, heureuse, manière. Alors, l'homme ne sera plus contraint de courber l'échine durant toute sa vie, en trimant pour pouvoir, sur ses vieux jours, malade et aussi malodorant qu'une truite en décomposition, s'éteindre gentiment dans un coin, penché au-dessus d'une poignée de roubles économisés avec peine. Fin des économies ! Fin, tout simplement ! Fin des privations ! — La poitrine de Varvara Nikolaïevna, en proie à l'exaltation, se soulevait et s'abaissait comme deux rottweilers excités... — Vous devez le plus rapidement possible prendre conscience des avantages du système de crédit – poursuivait Varvara Nikolaïevna tout en entraînant méthodiquement Aliocha de plus en plus profondément dans la cerisaie... »
— Hé, gros, c'est qwa, ça ?! l'interrompit Mia d'un ton franchement indigné.
— Ça, sœurette, c'est un extrait de la suite des Frères Karamazov qu'on vient de publier. Quelque chose comme la suite très attendue du livre le plus important écrit après la Bible, okay ? On pensait que, de son vivant, Dostoïevski n'avait écrit que le premier tome, mais voilà que récemment, dans une cave, incroyable mais vrai, on a découvert le manuscrit disparu du second tome.
— Et qu'est-ce qui fait qu'elle est si importante, cette connerie ?
— Eh bien, parce que dans un bon nombre de lettres, de journaux intimes, etc., Dostoïevski a déclaré plus d'une fois que, dans la suite des Frères Karamazov, il décrirait le Surhomme, c'est-à-dire qu'il donnerait la recette définitive de l'éternel bonheur. Et tout le monde espérait que, grâce à ce livre, il aurait une vie meilleure... »
— Aha. Ah oui, je comprends.
— Maintenant, écoute-moi encore un tout petit peu, s'il te plaît... Et donc : donc... heu... ah oui, « tout en entraînant méthodiquement Aliocha de plus en plus profondément dans la cerisaie — mon cher Alexeï, vous devriez mieux quiconque comprendre à quel point j'ai raison, car, n'est-ce-pas, vous vous apprêtez vous-même à envoyer votre candidature justement dans une banque, or qu'est-ce qu'une banque, Seigneur, qu'est-ce que c'est, je vous le demande, sinon une institution de crédit de nature la plus sublime, la plus noble ! Au fait, comme je vous l'ai promis, et je le dois à la mémoire d'Ivan Fiodorovitch, j'ai parlé avec Stepan Biteverjyne concernant votre nomination.
Aliocha ferma les paupières dans la nuit d'été enivrante qui fleurait bon les cerisiers en fleurs. Varvara Nikolaïevna, aussi têtue qu'un terrier, le menait insensiblement de plus en plus profondément dans la cerisaie, mais il était aveugle et sourd à tout, même aux énormes seins inhumains. Car il était là-bas, sous ses yeux, le merveilleux monde nouveau était là-bas, dans un futur tout proche, et Aliocha l'avait, toute sa vie durant, sinon su, du moins soupçonné ! Ô comme il croyait, instinctivement, mais fortement aussi,  en ce monde, Alexeï, comme il y avait longtemps, même inconsciemment, qu'il était parvenu aux conclusions qu'à cet instant Varvara Nikolaïevna esquissait devant lui en cette nuit d'été ! Aliocha savait qu'il viendrait bientôt, ce monde heureux, dans lequel, contre un intérêt minime, ridiculement minime, des milliards d'êtres humains vivraient paisiblement sous le soleil divin, ils s'achèteraient de nouvelles demeures spacieuses et claires, des meubles, de la nourriture, des machines, des chevaux, des livres, des vêtements, une sécurité sociale, des divertissements, des excursions à l'étranger, et la seule chose qu'ils auraient à donner en échange (mis à part, bien entendu, cet intérêt incroyablement favorable), serait leur labeur honnête et inlassable, contre lequel ils recevraient des salaires leur permettant de couvrir le remboursement de leurs crédits. Et ce labeur pourrait-il être pénible – non, se disait Alexeï, non, non et non ! Mille fois non ! Ce labeur, lui aussi, apporterait joie et bonheur, car il serait constructif – il créerait ces mêmes spacieuses demeures, ces mêmes meubles fonctionnels, confortables et bon marché... »
— Oh non, quelle horreur, arrête, c'est ignoble ! s'écria presque Mia en frappant doucement du poing sur la nappe de lin.
— C'est bien ce que j'essaie de te démontrer, que c'est ignoble..
— Bon, tu me l'as démontré, il ne m'en faut pas davantage ! On dirait que ça a écrit par un copyrighter d'une petite ville de la province profonde.
— Oui, mais je n'arrive pas à comprendre ce qui a bien pu lui arriver, à Dostoïevski, pour qu'il écrive quelque chose d'aussi infect, tu comprends...
— Je comprends que je n'arrive pas à comprendre comment tous ont pu devenir dingues de ce Dostoïevski ces derniers temps. Sais-tu que, récemment, on nous a demandé d'élaborer une corporate appearance strategy pour une nouvelle entreprise, filiale de Mégatel, qui va s'appeler comment, devine s'il te plaît, qui va s'appeler « L'Idiot » SARL ! M'enfin, comment ça « l'idiot », voyons, je me tue à leur dire, et eux, mais non, enfin, pas « l'idiot » comme un idiot, n'est-ce-pas, mais comme le roman de Dostoïevski. Maintenant, qu'ils disent, Dostoïevski va se vendre comme des petits pains.
Il va se vendre comme des petits pains, tu exagères un peu. Là, c'est pas possible qu'on ne te dise pas que ton roman, il est fantastique.
D'accord, tu sais quoi ? Essaie toujours, s'il te plaît,  quand tu peux, de m'épargner tes commentaires.
— Écoute voir que je te raconte une autre connerie ! poursuivit Mia.
Et ainsi de suite.
Une grande partie des gens, en Europe orientale (dis donc, excuse-moi, mais tu sais, ce serait bien que tu inventes un nom concret pour le pays dans lequel se déroule l'action. « Europe orientale », c'est trop général. Tout de même, ce livre sera une sorte de best-seller et il ne faudrait pas que certains se vexent, par exemple, concrètement, les Polonais, ou les Tchèques. Ils souffrent déjà suffisamment d'un manque de self-esteem)...
À l’époque du paradis corporatif florissant, une grande partie des gens, en Europe orientale (!), même s'ils n'étaient pas directement impliqués dans des affaires spéculatives de biens immobiliers, et même s'ils ne travaillaient pas directement dans le secteur bancaire, vécurent plutôt convenablement les Temps de grondement. Alors qu'elle avait quinze ans, Mia, la sœur d'Alexeï, fut remarquée dans une discothèque par les représentants autorisés et un peu camés d'une des agences de modeling nord-américaines les plus importantes. Les représentants camés lui donnèrent une carte de visite et se fondirent dans la foule comme un quart d'extasy sur la langue d'un avocat corporatif déchaîné par la danse un vendredi soir, et, pour finir, personne ne réussit à piger comment la petite, une semaine plus tard, quittait l'école, prenait son sac et prenait l'avion pour Hollywood.
Durant les huit années qui suivirent, Mia revint à Santa Sofia en tout et pour tout cinq fois, et, chaque fois, elle ne faisait en fait que passer en transit entre un lieu exotique et un autre – de Ténérife à Portocarrero, de Calcutta à Iakoutsk, de Santa Fé au Caire, du moins, c'est ce qu'elle prétendait. Sa carrière de modèle évolua avec un immense succès. Pour autant que ses proches étaient informés, elle n'était pas devenue une prostituée. Elle n'avait pas non plus réussi à se marier à un riche industriel de l'Ouest, mais, apparemment, elle ne se l'était pas non plus fixé comme but.
Lorsque, à l'âge – presque canonique pour un mannequin – de vingt quatre ans, Mia prit sa retraite, elle revint à Santa portant, grosso modo, ce avec quoi elle en était partie enfant : deux boucles d'oreilles en argent bon marché et un pantacourt sur son joli derrière. Mais elle revint avec deux langues occidentales, un nombre incalculable de contacts internationaux et une maturité dans ses critères qu'auraient pu tranquillement lui envier même les héroïnes les plus sérieuses de Marquez. Au moment où commence notre récit, Mia dirigeait d'une main ferme son agence publicitaire, petite mais solidement implantée dans un marché instable. Le nom de l'agence était, croyez-le si vous le voulez :
« JECONNAISBEAUCOUPDEGENS ».
Mia vivait dans une grande maison blanche des faubourgs méridionaux qui bordaient la mer, avec son ami, Cesare, importateur à l'âge de vingt six ans de produits non taxés, dont les centres d'intérêt étaient les automobiles, le fitness et le golf, et qui avait un seul et unique rêve : devenir, un jour, député au Parlement. D'ailleurs, un jour, plus tard, Cesare devint en effet député, mais, dans ce roman, il n'y aura pas de politique, sans compter que Cesare fut élu député bien après la fin de la période dont il est question ici. Donc, point final sur la question.
À cette époque, il suffisait à une agence publicitaire indépendante d'avoir pour clients réguliers un ou deux importateurs de produits de lessive. Il semble que, du fait de son histoire, l'Europe orientale ait été submergée de linge sale. La lessive faisait l'objet du plus grand nombre de publicités dans les médias. Après venait le crédit. Et, immédiatement après, la vie en leasing, avec 0 % d'intérêt durant les quinze premiers jours.
Mia n'avait pas encore pour client une grande institution de crédit. Elle participa à un pitch de la Kreditanschaftgeschefthausen GMBH, mais, bien qu'il soit un expert en crédit, son frère ne l'aida pas suffisamment et « JECONNAISBEAUCOUPDEGENS » ne gagna pas le pitch. D'un côté, Alexeï ne voulait pas que sa sœur s'habitue à gagner sa vie par des moyens détournés. En réalité, si nous voulons être objectif, il nous faut remarquer qu'il était un peu tard pour qu'Alexeï puisse encore espérer que sa sœur montre soudain des affinités à l'égard du travail honnête et de la vie modeste ; quant à elle, de son côté, elle tenait à sa relation avec son grand frère et ne lui tenait pas rigueur lorsqu'il faisait preuve, dans certains domaines, de principes étonnamment rétrogrades. L'autre raison pour laquelle Alexeï n'osa pas utiliser son influence et donner un coup de main à sa sœur était le fait que, au moment où le fameux pitch était organisé, notre héros avait de sérieux problèmes au travail, mais nous verrons lesquels plus tard.
Ben voilà, un peu de suspense, ça ressemble à quoi ce récit monotone...
Si nous devons continuer à être objectifs et si, à cette époque, des extra-terrestres s'étaient posés en Europe orientale, venant par exemple de la planète Nabou (selon une théorie entretenue par les antiglobalistes, les extra-terrestres s'étaient posés plus d'une fois, et ce, précisément en Europe orientale, mais, dans l'hystérie de l'accumulation primaire du Capital, personne ne leur avait prêté attention), et s'ils s'étaient pluggés comme il convient à l'un des médias mondiaux électroniques qui sortaient sous forme électronique ou sur support papier, ils auraient eu l'impression que, sur cette partie de la planète, les habitants de la Terre produisaient des quantités incalculables de linge sale souillé de taches les plus diverses et variées,  extrêmement tenaces, ce qui engendrait la nécessité constante d'inventer  des produits nettoyants efficaces et bon marché. L’autre occupation fondamentale des habitants de la Terre était manifestement le besoin furieux de s'accorder mutuellement des crédits pour s'acheter des appartements, des automobiles et installations climatiques qui rafraîchissent leurs appartements durant les mois chauds de transpiration, où les enfants jouent dehors et où les taches tenaces sont multipliées par trois.
Si les extra-terrestres avaient eu la patience de rester en Europe orientale un peu plus longtemps, ils auraient vu venir le moment où tous les crédits accordés devraient commencer à revenir dans les banques, ils auraient été témoins de l’heureuse naissance de ce qu'on appelle « le marché secondaire des hypothèques non productives », mais, nous semble-t-il, ils n'auraient pas eu cette patience.
 Très bien, mon cher petit frère, mais, fuck me if I'm wrong — prononça Mia d'un air songeur — cette histoire me paraît extrêmement suspecte. Je veux dire, comment ça on découvre un manuscrit de Dostoïevski dans une cave chez nous, et tout le monde dit okay, mecs, ce manuscrit est authentique, y a pas de problèmes, publiez-le...
— En fait, Mia, le monde entier est encore loin d'avoir dit okay. Les Américains qui, ces vingt dernières années, sont apparemment les spécialistes les plus sérieux de Dostoïevski, se taisent pour l'instant. Ils organisent une conférence internationale sur cette question, qui ne se tiendra pas avant les environs de Pâques de l'année prochaine. Les Japonais sont catégoriquement contre...
— Nous, en revanche, on l'édite et on s'en fiche pas mal de savoir s'il est authentique ou non.... Les Japonais ? C'est quoi, leur problème à eux ?
— Ben ils ont là-bas un professeur de philologie slave, un prof de trente huit ans, là-bas, on devient professeur assez tôt, comme en Amérique, qui s'appelle Tukoura...
— Tukoura ?
— Quelque chose comme ça...
— Comme... comme « tu cours à la cata », c'est ça ?...
— Toi, tu prends tout à la rigolade, on dirait. Il s'agit d'une découverte d'importance mondiale, civilisationnelle, ma chère ex-mannequin...
— C'est évident. Et donc, qu'est-ce qui l'embête ce monsieur Lakata concernant notre manuscrit sacré ?
— Ce qui l'embête, c'est que ce type, Tukourala, ou comme on l'appelle là-bas, a publié il y a deux ou trois ans, une nouvelle traduction des Frères Karamazov qui a eu un super succès. Il a vendu un million d'exemplaires. Ensuite, il s'est avéré que ce succès tenait avant tout à certaines améliorations sensibles, selon lui, qu'il aurait apportées au roman imparfait de Dostoïevski.
— Tu veux dire que le vaillant petit Kouralakata aurait un petit peu corrigé Dostoïevski en personne ? Il l'aurait un peu amendé, c'est ça ? Ben ce Kouralakata, il est gonflé comme mec, j'te l'dis.
— Il l'aurait un peu changé. Il aurait simplifié et corrigé les noms qui lui paraissaient imprononçables et qui étaient, d'après lui, contraires à la tradition des noms japonais. C'est-à-dire tous les noms, manifestement.
— Tu veux dire, au lieu de... dis-moi le nom d'un des héros...
— Eh ben, Katerina Ivanovna, par exemple...
— Elle, qu'est-ce qu'il en a fait ? Yoko Ono ? Et ton homonyme, là, à cause de qui tu es tellement fan de ce bouquin, Aliocha, il est devenu quoi ? Nikasou Samoto ?
— Je ne sais pas comment il l'a appelé. Je n'ai pas lu la variante japonaise. Les Américains, par contre, paraît qu'ils l'ont lue. Et ils ont découvert que le professeur Tukoura n'a pas seulement changé les noms russes imparfaits. Des trames narratives entières qui lui ont semblé être en contradiction avec la culture traditionnelle japonaise, il les a élaguées. Il a raccourci et simplifié un grand nombres de passages pour qu'ils soient digérés plus facilement par la mentalité spécifique des Japonais et plus proches du grand génie japonais.
— Donc, dans la version japonisée, à la fin, tous se coupent eux-mêmes en fines tranches et s'enroulent dans du wasabi, c'est ça ?Ou bien, tu dis, l'original, c'est comme ça qu'il se termine, même sans qu'on le change ?
— C'est à peu près ça, oui. Les Américains ont stigmatisé la version japonaise améliorée, mais le Japon s'était déjà entiché de manière irréversible de tout ce qui était lié aux Frères Karamazov. C'qu'on voit, ici, c'est rien. Toyota a même lancé une série limitée de voitures hybrides portant le nom de « Karamazov » comme on le prononce au Japon. Et alors, au lieu d'arrêter, le professeur Tukoura a écrit « la seule suite logique des Frères Karamazov »... Il a écrit le second tome.
— Mais pas ce qui est sur la table, là, autre chose. Et quand va-t-on faire Les carnets de la maison morte pour aborigènes ?
— Ne fais pas la conne. Cette suite, là, elle est authentique. Elle a été écrite de la main de Dostoïevski en personne. le Japonais, il a écrit un autre livre, un autre second tome, sans prétention d’authenticité.
— Tandis que le tien, là, il est authentique...
— Le mien, là, est authentique tant qu'on ne prouve pas le contraire. C'est comme ça, en principe, avec tout... C'est pourquoi les Japonais ont poussé de hauts cris et ont qualifié le second tome, découvert à Santa Sofia, de falsification et de énième mystification littéraire, parce qu'il embrouille les ventes de leur version améliorée sur le marché national et international.
— Mais tu n'as pas l'impression que, c'est vrai, ça vaut pour tout ce qu'on essaie de nous vendre en ce moment ? Finalement, on prend pour argent comptant les minutes gratuites, les crédits à taux d'intérêts incroyablement favorables, comme si... comme s'ils étaient vraiment comme ça et...
— Nous ne prenons pas pour argent comptant les taux d'intérêt et non, je ne crois pas... Du moins toi et moi, de même que les gens que nous fréquentons, nous ne sommes pas primitifs au point d'acheter tout à la fois, comme si c'était vrai. Et je ne pense pas non plus que ta comparaison soit adéquate. Il s'agit du second tome des Frères Karamazov, dois-je te le rappeler, et pas, par exemple, de la nouvelle Mitsubishi Colt en leasing.
— Au fait, je voulais te demander, et les Russes, à propos, les Russes eux-mêmes, qu'est-ce qu'ils en ont dit ? Est-ce qu'il est authentique selon eux, ce second tome ?
— Eux aussi, ils ont organisé une conférence. Grosso modo, ça n'a pas fait beaucoup de bruit. Le lancement, en Russie, est différée pour après Noël seulement, dans un mois à peu près. Le tirage préalable qui a été annoncé est de, je ne sais pas, sûrement un million, putain... Quant à la conférence, elle était présidée par Boris Akounine qui, en principe est, le mec, auteur de polards, et est bien plus connu par ses parodies de Dostoïevski que par des connaissances approfondies dans ce domaine...
Mais le sujet ennuyait déjà Mia et elle regardait son frère avec l'air d'être ailleurs.
— Mais toi, tu l'aimes, pourtant, ton Dostoïevski, depuis que tu es petit tu l'aimes, mon petit frangin... Regarde comme ça te passionne... Conférences par-ci, conférences par-là... Quel homme normal, à ton âge, s'intéresse à des trucs pareils ?
C'est alors qu'Alex découvrit que, tandis qu'ils déjeunaient, il avait sali sa chemise Kapaska avec du gras des « Spaghettis Este » pourtant bien maigres. Il se dit que, s'il avait encore une amie pour s'occuper de ses chemises, elle le tuerait. Mon p'tit gars, aimait-elle lui dire, tant qu'elle était encore là, il faut toujours que tu manges entièrement recouvert d'une épaisse couche de nylon. Carrément tapissé. Avec seulement un trou pour la paille par laquelle tu pourrais aspirer la nourriture.
Il découvrit aussi qu'ils avaient mis quarante-cinq minutes entières à déjeuner. Or, pour se rendre à la banque, il y en avait encore dix. Schweinsteiger allait le tuer lui aussi. Alexeï se leva rapidement, il essaya de laisser à Mia de l'argent pour la note, qu'elle refusa, évidemment, et il se rua à travers la City de Santa Sofia  en direction de sa tour de béton et de verre.

 

LE LIVRE DU SIÈCLE

Ici, il faudrait qu'il y ait une introduction plausible sur l'intérêt d'Alexeï pour les classiques mondiaux et, plus particulièrement, pour l'œuvre de Dostoïevski.
Ah oui, et comment tu l'imagines plausible ? J'ai beau le tourner dans tous les sens, j'ai du mal à  trouver un lien qui coule de source, naturel, qui ne sente pas le fabriqué, le cousu de fils blancs entre un Européen moderne et relativement jeune à la fin des années 10 du XXIe siècle et la littérature russe classique. Qui lit Dostoïevski de nos jours ? Personne, mec. J'veux dire, moi, je le lis, mais je ne peux pas être un critère – tiens, moi, presque personne ne me lit. Mon Alexeï est un homme moderne, quelque chose comme un homme « lifestyle » et, en ce sens, il ne devrait pas avoir lu de la littérature, quelque qu'elle soit, depuis qu'il a quitté le lycée. Je me considère comme un homme moderne et je lis Dostoïevski constamment, mais, de grâce, je croyais que ce livre was meant to be far less self-reflective than the previous three were3 ?
Oh et puis le Verbe, comme tu le sais, c'est une grande force. T'as qu'à écrire ce qui te fait plaisir.

Et donc :

Dès les dernières années du lycée, Alexeï se passionnait pour l'œuvre de Fiodor Dostoïevski. Son roman préféré, comme pour la plupart des jeunes gens modernes qu'il fréquentait, était, bien entendu, Les Démons (dans la version pré-soviétique non censurée). Les Démons est incontestablement le livre le plus amusant de Dostoïevski ou, disons-le comme ça, le moins déprimant. Mais, bien que totalement subjugué par cette œuvre qui semble être la plus tonique de son écrivain préféré, Alexeï ne fut pas épargné par la ferveur mystique que tout authentique fan de Dostoïevski éprouve devant son œuvre ultime et, sans conteste, la plus lourde de sens : Les Frères Karamazov.
Ô Frères Karamazov ! Mais, est-ce vraiment un roman, une suite tendancieuse de sentences mystiques : à dire vrai, nous aussi, nous nous demandons, ce que c'est exactement.
Concernant Les Frères, on a écrit des tonnes de recherches humaines qui, depuis longtemps, surpassent mille fois le volume de cette œuvre immortelle. Bien entendu, l'intellect, s'il n'y a pas d'esprit à ses côtés, ne vaut pas plus qu'une souris morte dans une cave. La plupart des ces recherches ont été élaborées par des nains spirituels, ce qui fait que, quels que soient les sommets intellectuels qu'ils aient l'ambition d'atteindre, en fin de compte, ils ne tombent pas plus haut qu'au niveau de sacrées conneries. Dans la préface originale de la première édition, Dostoïevski lui-même écrit :
„… но беда в том, что жизнеописание-то у меня одно, а романов два. Главный роман второй, – это деятельность моего героя уже в наше время, именно в наш теперешний текущий момент. Первый же роман произошел еще тринадцать лет назад, и есть почти даже и не роман, а лишь один момент из первой юности моего героя. Обойтись мне без этого первого романа невозможно, потому что многое во втором романе стало бы непонятным4.”
Certaines des recherches vont jusqu'à affirmer, en se référant à la préface citée, aux journaux intimes que l'auteur a tenus à la fin de sa vie, ainsi qu'à des bribes confiées, avant la fin, à ses proches, que tout le roman des Frères Karamazov, par son dessein et son essence, n'est qu'un préambule au second tome jamais écrit du même livre. Dostoïevski a déclaré plus d'une fois çà et là (ou, s'il ne l'a pas déclaré, en tout cas il l'a laissé entendre sans aucun doute très clairement) que, dans la suite des Frères Karamazov, il révélerait le secret de l'éternel bonheur, la recette pour atteindre le Surhomme, il a suggéré qu'il nous donnerait des directives concrètes et faciles à suivre pour que nous puissions nous transformer en « Prince Christ ». Sauf que, dans l'intervalle entre la bienheureuse fin de l'empereur Alexandre II et l'avènement d'Alexandre III, en janvier 1881, Fiodor Dostoïevski, à son immense surprise, se transporta vers une Éternité plus authentique sans avoir le temps de nous laisser sur support papier la Révélation projetée.
C'est précisément du fait de cette deep inclination pour son cher « Fèdia » décrite plus haute qu'Alex fut très intrigué en apprenant la nouvelle selon laquelle la dernière phrase du paragraphe précédent était en fait fausse – durant les derniers mois de sa vie, en secret du monde entier qui avait les yeux rivés sur lui, à l'insu des générations à venir durant le siècle et demi qui suivit, Fèdia Dostoïevski avait en fait trouvé le temps nécessaire pour écrire son testament fracassant – le second tome stupéfiant, sans égal, des Frères Karamazov.

Cette nouvelle sensationnelle éclata dans les premiers jours de janvier, après le boom de la foire du livre, coïncidant à peu près avec l'anniversaire de la mort de l'écrivain. Les puissants éditeurs Hypnos/Thanatos inondèrent tous les médias électroniques et papier d'interprétations diverses et variées de cette incroyable découverte : le descendant d'émigrés russes blancs, Dmitri Timofeev, un petit grand-père d'environ soixante dix ans, chauve et à la barbe blanche, aux joues hâves et aux petits yeux jaunâtres et mauvais, apparut sur tous les écrans et panneaux publicitaires possibles, omniprésent, serrant entre ses doigts cireux un manuscrit très épais, relié par une couverture de cuir rongée par les Souris du Temps. Timofeev, à en croire les gros titres des press releases5, ce modeste vieillard, comptable au Transport urbain de la capitale (« trente cinq ans derrière le boulier et pas un seul retard au travail durant toutes ces années »), sur le déclin de sa vie humble, mais digne, avait entrepris de mettre de l'ordre dans les archives familiales de trois générations de Timofeev, avant que les Souris ne pénètrent dans les entrailles du Temps et n'en fassent le royaume des tentacules de l'Oubli, quel que soit le sens qu'il faille donner à Cela. C'est là, précisément (où, là? Quelque part au beau milieu du royaume des tentacules?) que Dimitri Timofeev aurait découvert un dossier en cuir qui avait presque échappé à la décomposition. Quelle n'avait pas été sa surprise  (laquelle, en effet?) lorsque, sur la page de garde, il avait vu écrit : « Les Frères Karamazov, Часть вторая. Ф. М. Д6 ». Il aurait ouvert la deuxième page, n'en croyant pas ses yeux, seigneurjésusseigneurjésus, ne serait-ce pas une erreur, ne serait-ce pas, seigneurprendspitié, le manuscrit quelconque du premier tome universellement connu, mais là, à la place du début universellement connu et banal du premier livre – « Commençant l'histoire de la vie de mon héros, Alexeï Fiodorovitch Karamazov, je me trouve dans une certaine perplexité », s'étalait la phrase suivante, infiniment plus originale, plus mûre et sagace : « Le temps ne s'embrouille jamais tout seul, ce sont d'abord les choses qui s'embrouillent en lui. »
C'est ainsi que Timofeev aurait compris la valeur inestimable de ce qui pourrissait dans l'obscur sous-sol depuis tant d'années. Il avait supposé que ses ancêtres, qui avaient fui en 1920 la Russie révolutionnaire en même temps que les hordes défaites du Baron noir, étaient entrés, d'une manière ou d'une autre, en possession de ce trésor et que, dans le tohu-bohu qui avait suivi, du fait de leur installation dans leur nouvelle patrie, ils l'avaient laissé, n'est-ce-pas, à pourrir là. Sur la dernière page du manuscrit, de l'écriture exsangue du mourant, au prix des dernières forces d'un génie qui s'éteignait, aurait été inscrit : « À mon fidèle et dernier compagnon, mon médecin personnel M. D. Timofeev (le grand-père de notre Timofeev! C'était donc ça...), je laisse ce manuscrit que le genre humain n'est pas encore prêt à accepter et qui ne doit pas être publié avant au moins un siècle et demi après ma mort dont je sens qu'elle approche inexorablement, ou, encore mieux, qui ne doit jamais être publié, car il mettra le monde sens dessus dessous, F. M. Dost-i ». C'est ainsi que ce livre prophétique avait, comme de lui-même, poussé Timofeev à descendre pour nettoyer la cave ! Alors, sans un gramme d'hésitation, Timofeev avait appelé la maison d'édition la plus renommée de toute l'Europe orientale et ainsi de suite, les press releases, en ces derniers jours de l'Âge du Kali Yuga, ne brillaient pas par des qualités littéraires illimitées.
Pour les éditeurs, il était évident que, s'ils voulaient promouvoir quelque chose du calibre du second tome jamais publié des Frères Karamazov, il fallait user d'un doigté subtil et de précaution. Le caractère très particulier de cette affaire l'exigeait. Car, reconnaissez-le, une chose est :
d'essayer de faire la réclame dans l'espace public « de la beauté et diva mondaine naguère célèbre, Nina Kramouïski fraîchement rentrée dans sa patrie, qui, lors d'une party honorée par un grand nombre de célébrités de l'élite nationale, a fêté son retour triomphal dans l'espace public, mais, cette fois, dans un rôle tout à fait nouveau, encore plus brillant – celui de designer de mode, de chanteuse pop et de mère attentive et aimante. « Avec le père de Gianluca – a confié Nina spécialement pour les lecteurs de toutelaverite.com – nous nous sommes séparés comme de vrais amis. Giovanni Battista a beaucoup compté pour moi, comme mari, comme père et comme grand frère – a poursuivi sa confession notre beauté nationale, tandis qu'une larme perlait à   ses yeux. C'est lui, Giovanni Battista, qui m'a aidée à percer sur le podium de la mode à Pise, Bergame et Trévise, c'est lui qui m'a ouvert les portes des occasions infinies. Bien entendu, lorsque je suis tombée enceinte, j'ai dû « descendre » du podium de la mode, ces deux dernières années, je les ai passées dans l'une des villas de Giovanni Battista dans le petit village très joli et très pittoresque de Santa Maria Con Spinaci, situé exactement entre les Alpes et la Suisse. Des complications sont nées, il est apparu que mon prince charmant était marié depuis longtemps à une autre femme, et ainsi de suite, mais la vie, évidemment, continue. Malgré tout, le show doit se poursuivre, comme on le disait dans une chanson, à l'époque », a conclu sagement Nina... Pour le moment, en revanche, la beauté, plus resplendissante que jamais, est fermement décidée à imposer son nom sur sa terre natale, nous lui souhaitons plein succès pour cette entreprise, et il n'est guère étonnant que ce soit précisément le directeur exécutif  de l'un des opérateurs de téléphonie mobile les plus puissants qui ait manifesté son intérêt », etc., etc.,
et autre chose, mais Tout à fait autre chose est :
de devoir promouvoir auprès, dans les grandes lignes, du même auditoire que les lecteurs de toutelaverite.com, le manuscrit de Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, demeuré, incroyable mais vrai, plus de cent ans dans une cave.
Du fait des constantes particulières à l'âme humaine, les gens ont un besoin immanent et frénétique d'ex-reines de beauté récemment rentrées dans leur pays, alors que les classiques russes ne sont indispensables à quasiment aucune personne normalement constituée. Et c'est bien parce qu'ils étaient parfaitement conscients des particularités de la nature humaine que les subtiles connaisseurs du cœur humain du service de PR d'Hypnos/Thanatos s'évertuèrent à conférer à la découverte du manuscrit, sinon une note d'héroïsme, du moins un arrière-goût de mystique et de légende. Un grand nombre d'affiches publicitaires qui inondèrent, durant ces derniers jours, la plupart des villes de l'Europe orientale, représentaient le grand-père Timofeev, avec son profil aquilin et sa barbe proéminente, semblable à Kochtcheï l'immortel, dans un sous-terrain obscur, uniquement éclairé par la flamme vacillante d'une bougie (dans certaines versions – par la flamme vacillante d'une lampe à gaz antédiluvienne), en train d'extirper, bouche bée et mains tremblantes, quelque chose du fond d'un énorme coffre cerclé de fer... Il en émanait le pressentiment d'un dénouement mystérieux et fatidique qui avait attendu pendant des siècles dans cette cave.
Oui, ils s'étaient franchement escrimés à trimbaler Timofeev dans des émissions télévisées et des soirées mondaines, durant lesquelles ou bien il était incapable d'allonger deux phrases sensées ou bien il se saoulait, recroquevillé dans un mutisme bien à lui et, à première vue, guère spirituel. Les éditeurs fourguèrent quelques euros aux critiques littéraires avides de l'université de Marienburg, ils les emmenèrent chez le coiffeur et chez le dentiste, leur louèrent des vestes sport et en inondèrent les infos du matin et les talk-shows de l'après-midi sur les chaînes de télévision. Les divulgations stupéfiantes et piquantes sur la vie de Fiodor Dostoïevski, sa passion autodestructrice pour la roulette et les plantes de pieds féminines devinrent le sujet le plus recherché et le plus prestigieux des épais suppléments des journaux du samedi. Il s'avéra que, même dans le business éditorial, comme dans tout autre d’ailleurs, tous les coups sont permis. Et voilà qu'on vous sert une campagne publicitaire à faire verdir d'envie même une Kramouïski-Con Spinaci.
Fort heureusement, au moment précis où cette campagne débutait, l'un des interprètes play-back les plus populaires du pays avait été flanqué dehors par celui qui l'avait jusqu'à présent sponsorisé avec parcimonie, une chaîne d'usines à viande. Les hyènes commerciales d'Hypnos/Thanatos flairèrent le coup, ils agitèrent sous le nez poussiéreux de l'interprète playback une liasse d'euros absolument irréels, et le garçon put terminer allègrement son album et le lancer sur le marché, non pas, comme annoncé, sous le titre provisoire de « Les charcuteries de l'Amour », mais sous celui de « Liberté pour Mitia Karamazov ». Le disque compact était vendu gratuitement avec le livre. En quelques jours, la capitale, ainsi que la plupart des villes environnantes, furent inondées de tee-shirts et de panneaux publicitaires arborant le même slogan et, bien entendu, le portrait du chanteur. Les gens en étaient dingues. Il s'avéra qu'en Europe orientale, on avait bel et bien un énorme besoin commercial, bien qu'inconscient, du manuscrit perdu, écrit juste avant sa mort par Dostoïevski, mais voilà, encore aurait-il fallu y penser avant... L'usine à viande comprit la gaffe qu'elle avait faite et proposa à Hypnos/Thanatos la vente gratuite, avec le livre, d'un magnifique saucisson de première qualité, mais les éditeurs n'étaient pas nés de la dernière pluie et ils rejetèrent l'idée en la qualifiant de triviale. En revanche, lorsqu'ils annoncèrent dans les médias qu'en raison de l'engouement inimaginable des lecteurs, ils devaient, bien plus tôt que prévu, avant même que la première de l'ouvrage n'ait eu lieu, procéder à un tirage supplémentaire de cinquante mille exemplaires, Hypnos/Thanatos reçut une proposition à laquelle il était difficile de dire « non » : accompagner ce second tirage d'un forfait gracieusement offert par la compagnie Mégatel qui exerçait le monopole sur la téléphonie mobile. De plus, disait-on dans l'offre, nous proposons que la tirage supplémentaire ne soit pas de cinquante mille exemplaires, mais de cinq cent mille. Les frais d'impression étaient entièrement pris en charge par Mégatel. La maison d'édition différa sa réponse positive de trois jours entiers remplis plus que tendus, le temps de finaliser les négociations avec une banque. En fin de compte, en prime des minutes gratuites, les fans de l'auteur à succès, de l'auteur culte Fèdia Dostoïevski recevaient absolument gratuitement un bon pour bénéficier d'un premier mois à 0 % d'intérêt sur les crédits accordés par la Première banque d'Europe orientale, membre de la grande famille du groupe bancaire et d'assurances vie Manafiotis-Liechtenstein.
Le jour où, devant les caméras de la plupart des grands médias avides de sensationnel, les éditeurs emmenèrent Timofeev adopter une ourse blanche au jardin zoologique et la rebaptiser de Mara en Katerina Ivanovna, à l'entrée même du zoo, Nina Kramouïski en personne, sans s'être concertée au préalable avec la maison d'édition, prit sur elle l'initiative d'organiser, avec quelques autres catains un peu fanées qui faisaient grise mine, une revue de mode présentant sa toute dernière collection, « Dostoïevski for ever » dans le seul but d'avoir accès aux caméras à sensation. En sortant du zoo, Timofeev se joignit avec enthousiasme au modeste catering7 de la revue de mode, tandis qu'un ex-sportif de compétition en pentathlon moderne et ex-député un peu sorti des mémoires, se faisait photographier à ses côtés « en souvenir ». Ces messieurs d'Hypnos ne réagirent pas à l’inoffensive provocation, car, en fin de compte, le nom du plus célèbre écrivain européen de tous les temps appartient à l'humanité civilisée tout entière, et tout homme cultivé peut utiliser le nom de Dostoïevski à des fins culturelles personnelles.
Au matin du mardi qui suivit – j'ai gardé le souvenir inutile qu'il pleuvait —, comme il fallait s'y attendre, le réseau de magasins de Santa Sofia fut inondé de la toute nouvelle lessive « Fèdia Do », produite par la firme « Fédia Do & Co - SARL ». Le lundi suivant, alors que j'allais me faire brûler des verrues génitales à l'azote liquide, le magazine Glory Halelujah sortit avec une Kramouïski presque nue sur la couverture. Pour être plus précis, elle était entièrement nue, à part  ses seins et autres parties intimes partiellement dissimulés par un grand portrait de Fiodor Dostoïevski, tandis qu'autour de sa tête, qui avait été jolie dans un proche passé, s'enroulait une immense tresse artificielle, dans un style plus ukrainien que russe.

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